‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 19 sur 155 · VUE INTÉRIEURE DE GÊNES · texte numérisé non relu

VUE INTÉRIEURE DE GÊNES

voyage I Aujourd'hui, en 1864, ces craintes sont àe^nh nues de tristes réalités.

La présence de l'esprit religieux au sein de cette active population se révélait de plusieurs manières. Tous ces jeunes élégants dont j'ai parlé se promenaient et causaient familièrement avec des ecclésiastiques, à qui ils donnaient le bras. Cett^ heureuse fusion du clergé et du peuple me causa une bien douce émotion. La société m'apparaissait dans son état normal, tandis que je ne l'avais vue jusqu'alors que dans un état violent et maladif : le prêtre d'un côté, le laïque de l'autre; entre eux un abîme.

Non-seulement on ne craint pas le contact du prêtre: mais chaque famille tient à honneur de compter parmi ses membres un ministre des autels. Ainsi, dans l'estime générale, la religion occupe encore le rang élevé qui lui convient, ses intérêts sont ceux de tous; et pour tous ils sont sacrés. Une circonstance particulière témoigna, pendant notre séjour, de cette précieuse disposition. Le roi de Sardaigne, qui se montre plein de bienveillance pour les Génois, venait d'ordonner de grands travaux d'embellissements sur le quai : un superbe portique en marbre blanc doit s'étendre sur les bords de la mer, et servir de promenade et de magasins.

Or, le plan tracé par les architectes supprimait plusieurs madones auxquelles les Génois avaient de temps immémorial une grande confiance. Ce projet avait mis toute la ville en rumeur ; les principaux habitants s'étaient, assemblés, et l'affaire avait été soumise au roi lui-même qui se trouvait alors à Gènes. Contrairement au vœu des architectes, ce prince ordonna que les madones seraient respectées : « Je ne permettrai jamais, ajouta-t-il, qu'on sacrifie une idée religieuse à une ligne

droite. » Gonnaissez-yous quelque chose de plus royal que cette parole?

14 NoTembre.

Saint Laurent. — Le SacroCatino. —Le Pisco. — Villa Negroni. — Palais ducal et Sarra. — Mœurs italiennes. — Le coup de vent des morts.

C'était le dimanche : nous nous rendîmes de bonne heure à la cathédrale, oU je désirais célébrer les saints mystères. Le portail et le chœur, d'un travail soigné, sont en marbre blanc et noir; au-dessus de la grande porte est un bas-relief représentant le martyre de saint Laurent. C'est une éloquente prédication, et pour le prêtre qui vient oifrir l'auguste Sacrifice, et pour le fidèle qui vient y assister; seize colonnes d*ordre composite, en marbre blanc et noir de Paros, ornent la grande nef. Les yeux sont éblouis par les richesses de tout genre qui décorent les différentes parties de ce majestueux édifice ; mais un spectacle plus agréable vint fixer mon attention : une foule nombreuse d'hommes et de femmes de tout rang priait agenouillée et recueillie, dans la nef et dans les chapelles, entourait la table sainte ou se pressait auprès des tribunaux sacrés. Entré à la sacristie, je présentai ma pagella^, et la permission de dire la messe me fut gracieusement accordée.

Dans le trésor de Saint-Laurent se conservent deux des monuments les plus précieux que l'on connaisse ; le premier est le vase d'émeraude connu dans toute la

^ C'est le nom donné en Italie aux lettres épiscopales qui autorisent le prêtre à dire la messe.

SAINT-LAURENt DE GÊNES. 89

chrétienté sous le nom de Saero Catino, trouvé à la prise de Césarée en Palestine. Une tradition vénérable prétend que ce vase servit à Notre-Seigneur pour manger l'agneau pascal avec ses disciples. La grandeur de ce vase est de quarante centimètres; son pourtour a un peu plus d'un mètre; il est de forme hexagone et orné de deux anses, dont Tune est polie et l'autre ébauchée.

Le second est un plat d'agate, avec la représentation de la tête de saint Jean-Baptiste. Une vive émotion se fait sentir, lorsqu'en le regardant, on songe que c'est le même plat sur lequel fut apportée à l'impudique Hérodiade la tête du saint Précurseur. Afin de nourrir dans la femme le double sentiment de l'humilité et de la reconnaissance, le christianisme, qui a tout fait pour elle, n'oublie pas de lui rappeler de temps à autre ses iniquités. C'est ainsi qu'en punition du crime d'Hérodiade, la chapelle de saint Jean-Baptiste, à Saint-Laurent de Gênes, est interdite à toutes les personnes du sexe.

Avant de rentrer à l'hôtel, nous visitâmes la villa Negroni, doublement intéressante par sa position qui permet de jouir du panorama de Gênes, et par sa collection d'antiquités, dont le propriétaire lui-même fait les honneurs aux étrangers. Néanmoins cette villa, je vous prie de ne pas l'oublier, n'offre qu'un intérêt trèssecondaire. Le palais ducal, ancienne résidence des doges, par ses imposants souvenirs, avec sa façade décorée de corniches et de balustrades en marbre, avec ses grandes voûtes et sa toiture sans charpente ni ferrements ; le palais Sarra, dans la via Nuova; avec son salon, l'un des plus beaux qu'il y ait en Italie par l'élégance de ses proportions, la richesse de ses ornements, son pavé en mosaïque et ses portes plaquées en

lO LES TROIS ROME.

lapis-Iazuli, nous rappelèrent au milieu du monde et nous y retinrent jusqu'à midi.

Vers une heure, nous admirions, dans Téglise de Saint'Ambroise, la Circoncision de Notre-Seigneur, par Rubens, et Y Assomption de la sainte Vierge, par le Guide, enfin saint Ignace délivrant un possédé et ressuscitant des enfants, belle et forte composition de Rubens. Il serait long et peut-être fastidieux de passer en revue tous les tableaux remarquables qui décorent les différentes églises de Gênes. A la vue des œuvres multipliées du génie moderne, le voyageur comprend qu'il est entré dans le pays des arts, et l'observateur commence les études qui doivent former son jugement sur l'esprit et les effets de la renaissance. Il peut aussi recueillir de précieux détails sur les mœurs, diversement appréciées, des populations italiennes.

Dans ce but, nous nous rendîmes à la belle église de ïAnnunùata, ou réside un religieux français. Le père

G , homme d'un âge mûr, doué d'un [remarquable

talent d'observation, fixé à Gênes depuis douze ans, et très-occupé au ministère des âmes, était dans les conditions les plus favorables pour nous instruire. Or, de ses conversations intimes, il résulte pour nous que, sous le rapport moral, l'Italie, considérée dans les massesy est, sauf quelques différences^ le moyen âge au dix-neuvième siècle. Là se trouvent encore dans toute leur vigueur les deux principes qui, depuis la chute originelle, se combattent au sein de Fhumanité. La victoire est tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; mais, au milieu des ruines de la vertu, ordinairement la foi reste debout. Or, cette foi salutaire guérit tôt ou tard les blessures du cœur, et remet les armes aux mains du vaincu, presque toujours victorieux dans le dernier combat.

MCÉURS ITALIENNES. 71

Quant aux classes élevées, elles subissent plus ou moins rinfluence de ce qu'on appelle au delà des monts les idées françaises. Les preuves de tout genre se pressente l'appui de cette double observation; et je dois dire qu'on les retrouve sur les différents points de l'Italie, depuis Gênes jusqu'à Naples.

Quarante-huit heures à peine s'étaient écoulées depuis notre départ de France, et il nous semblait, en écoutant les détails fournis par Texcellent religieux, avoir rétrogradé de cinq siècles et nous retrouver au temps de Paul de Lazare et de Guillaume d'Aquitaine. Nous nous promenions avec lui dans la vaste sacristie qui sépare l'église du couvent : « Remarquez, nous disait-il, cette porte dérobée qui donne sur la ruelle; tous les jours elle reste ouverte jusqu'à dix heures du soir. Lorsque la nuit est close, les nombreux confessionnaux que vovs voyez ici sont occupés par nos pères : les hommes viennent nous y trouver. Croiriez-vous qu'il nous arrive quelquefois des brigands, pressés par le remords, et dont la tête est à prix î Pendant les ténèbres, ils descendent des montantes, et viennent chercher ici quelques consolations. Dieu seul connaît tous les désordres que nous empêchons et que nous faisons réparer. Comme notre maison, les couvents des capucins restent ouverts toutes les nuits ; et les bons pères vous diront, ainsi que moi, qu'il s'accomplit alors au saint tribunal d'inefiables mystères de repentir et de miséricorde. »

Voilà bien l'homme avec sa double tendance : d'un côté les vicieux penchants qu'il tient du premier Adam, et de l'autre la force de résistance déposée dans son âme par la grâce du second Adam. Or, tant qu'il y a lutte, l'action du christianisme se fait sentir, la foi vit et l'espérance demeure.

Mais les Italiens commettent le mal I dites-vous. — Eh ! sous quel climat les fils d'Eve sont-ils impeccables? On séchait au moyen âge, on péchait môme dans les premiers siècles de TÉglise; mais en général on ne pouvait pas vivre avec le remords. Tel est encore, sauf les exceptions, le peuple de la Péninsule. — Il se repent, il se confesse, ajoutez-vous, puis il retombe ! Dans les pays oii Ton ne se repent plus, ou Ton ne se confesse plus, les hommes sont-ils confirmés en grâce? vivent-ils comme des anges? meurent-ils comme des saints? Plus tard nous étudierons certaines statistiques et nous saurons à quoi nous en tenir.

Vers la fin de notre conversation, un grand bruit se fit entendre dans un escalier voisin. « Voici, dit le père, nos jeunes gens qui arrivent : c'est l'heure de la dominicale. » En effet, l'élite de la jeunesse, formée en association pieuse, se réunit chaque dimanche pour vaquer à de saintes pratiques, s'exercer à la charité et placer sous la double égide de la prière et de la parole divine la plus délicate des vertus. Après avoir pris congé de notre aimable compatriote, qui devait lui-même présider l'intéressante assemblée, nous rentrâmes à l'hôtel; il était quatre heures.

La réunion des jeunes Génois nous en rappelait une autre bien chère à notre cœur et qui se tenait en France dans le même moment. La pensée qu'on y priait pour les voyageurs nous vint comme un doux parfiim. Et qui sait? au pieux souvenir de ces âmes ferventes, nous devions peut-être de nous trouver à l'abri de l'horrible tempête qui agitait sous nos yeux le golfe de Gênes.

Du balcon de l'hôtel, nous embrassions du regard la vaste étendue des flots. Le temps était froid, le Vint vi(h lent et Yhmion couvert de sombres nuages. Les éclairs

LE COUP DE VENT DES MORTS. Ti

. se succédaient avec rapidité, et le bruit du tonnerre, répété par les échos des montagnes, se prolongeait en roulements majestueux qui allaient expirer dans la profonde vallée de la Polcevera. La mer mugissait au loin, et la lame, qui venait se briser avec violaice contre les rochers, rebondissait, en écumant, à plus de vingt-cmq pieds au-dessus du môle. Les navires agités inclinaient leurs mâts en tous sens ; tous les marins étaient à leurs bords, carguant les voiles, jetant de nouvelles ancres, et fermant les écoutilles; une foule inquiète se pressait sur le quai : le coup de vent des morte passait. La tourmente dura plus de deux heures; mais, grâce à Tactivité des équipages, on n'eut aucun sinistre à déplorer. Heureux d*étre débarqués à Gènes, nous avions pu jouir sans danger du spectacle imposant d'une tempête; tandis que les passagers qui, la veille, avaient continué leur route sur /e lombard, furent pendant six jours retenus en mer, exposés à périr.

f s Novembre.

Hôpital général. — Chambre de sainte Catherine de Gênes. -» Église de Sainte-Marie di Carignano. — Départ de Gènes. ^Novi.

Comme dans toutes les grandes villes, on rencontre à Gènes beaucoup de pauvres. Leur misère contraste péniblement avec l'extrême opulence des riches. Les fortunes de cent mille francs de rente ne sont pas rares dans la patrie des Doria. Cette richesse vient, en général, de l'ancien commerce de la république, et même da commerce moderne : les Génois sont encore avec leurs navires dans toutes les échelles du Levant. Mais à Gênes, comme dans les villes catholiques, la charité

74 LES TtOIS ROMB.

s'efforce de combler la distance qui s^Mure les deux . extrêmes, en sorte qne rabcmdance des uns supplée à indigence des autres.

A dix henres nous entrions à lliôpital général, magnifique édifice qui peut être justement nommé le palais royal de la Charité. Je ne sais si Ton peut rien Toir de plus imposant. Le grand escalier, les ranqies, le payé des immenses salles, tout est ai marbre Uane de Carrare, d*un grain fin et d'une pureté tout à fût remarquaUe. Là, sont soignés, nourris, veillés la mût rt le jour par des amget venus de France, plusieurs miDien de malades, depuis le berceau jusqu*à la tombe. An ml^ lieu de la salle principale est une chambre ritrée, c'est la daneure du bam père. Digne fils de saint Francoa^ Tiallard à barbe blanche, il est là, nuit ^ jour, comme la saitineUe à son poste, lisant, écrivant, priant toqours, prêt à recevoir et à consoler ceux qui mlmil et f«t sortent de ce royaume de doulewrs.

Lliôpital élève à ses frais mille filles eiqiosées. Jusqu'à Yà^ de douze ans> elles sont placées à la campagne : ce terme expiré, si les nourriciers ne les gardait pas> elles entrait à Falbergo des pannes oii elles passait qudque taqps, puis reriainait à llii^pital général qui s*ai charge pour le reste de leur vie. Seule »paMe de concevoir le bien sur une si vaste éeiidle,la charité trouve dans ses inépuisables ressources le moyen de Taccomplir. Lliôpital général est entretenu par les fiMidations des nobles Génois. Chaque bienfidteur y est représenté d*ane manière différente, suivant la grandeur de ses dons. Moins de cent mille francs donne droit à une inscription; pour avoir une statue en pied, û fini I an moins cent miOe francs ; pour filie j miUe.

l'hôpital GlflIBRAL. 75

Cette longue file de statues en marbre blanc, placées dans des niches pratiquées au-dessus des lits des malades, ne produit pas seulement un agréable coup d'œil, elle éveiUe encore dans Fâme un sentiment délicieux. Le paganisme plaçait les statues de ses grands hommes dans les thermes et dans les amphithéâtres, pour présider aux plaisirs et à la cruauté; le christianisme place les images des siens dans l'asile de la pauvreté et de la douleur. N'est-ce pas une ravissante idée que de rapprocher ainsi la richesse qui protège et qui donne, de la pauvreté qui reçoit et qui bénit I Gomme elle traduit bien la parole si éminemment sociale du divin Législateur : Vous êtes tous frères : on reconnaîtra que vous êtes mes enfants si vous vous aimez les uns les autres

Je ne parle pas de la propreté qui règne dans ce bel établissement, elle est exquise; mais elle n'étonne pas quand on a vu nos hôpitaux de France. Nous étions conduits par la supérieure, digne fille de Saint-Vincent-de- Paul, qui nous montra successivement la pharmacie, la lingerie, les salles, avec la même grâce et le même bonheur^que la dame du monde fait les honneurs de son salon, c Je vais maintenant, nous dit-elle, vous faire voir notre trésor; c'est la chambre et lé corps de samte Catherine de Gênes. » Sur ses pas, nous entrâmes avec respect dans une étroite cellule, pavée en briques, éclairée par une petite fenêtre, et dont les murs noirâtres sont couverts de firesques représentant diverses scènes de la Passion.

D'un œil avide le voyageur chrétien considère toutes les parties de ce pauvre réduit, et l'homme du monde De peut s'empêcher de s'écrier : c Quoi I c'est donc là que vécut pendant trente ans une noble fiUe, née sur les marches du trône, et qui comptait dans sa lignée tontes

les gloires humaines : des vicaires perpétuels de l'empire en Italie, des généraux célèbres, plusieurs cardinaux et deux papes. Innocent IV et Adrien V ! C'est là qu'au pied d'un crucifix, elle se délassait pendant la nuit des fatigues du jour et nourrissait ce zèle actif dont les miracles (tarent si nombreux pendant la terrible peste de 1497 ! C'est là enfin que mourut, inondée de chastes délices, l'héroïne de la charité ! •

Faut-il s^étonner qu'un sanctuaire, plein de pareils souvenirs, soit un trésor pour les fiUesde Saint-Vincent de Paul ? De la chambre de la sainte nous passâmes à Té^se. Son corps, préservé de la corruption du tombeau, repose dans une magnifique châsse, placée sur le mattre-autel.

Les exemples de sainte Catherine n'ont pas été perdus pour sa patrie. Outre l'hôpital. Gènes possède un asile justement renommé par sa magnificence, sous le nom i*Albergo de* Poveri. Cet établissement, dont la fondation remonte à 1539, est un atelier de travail libre, qui réunit environ 3,000 indigents valides : 500 hommes et 1 ,500 femmes. Les pauvres qui manquent d'ouvrage sont toujours sûrs d'en trouver à YAWergo. On les em|doîe k tisser la laine, le coton, le fil de chanvre, et à fibriquer des tapis, des bas, des rubans de soie, etc. La maison fournit les objets nécessaires à sa pnqpre eonsommatiiHi, à celle des hôpitaux et hospices, ainsi qu'une partie des objets Êibriqu^; eUe tient un magasin ouvert pour la vente de ses produits. L'oi^:anisation, la tenue. Tordre, l'esprit de ce précieux établissement ofErent un sujet d'utiles études et un beau modèle à imiter. Les revenus s'élèvent à 300,000 livres, dont plus de la moitié provient de fondations pieuses •.

De ri/frerjTo nous montâmes à la coupole de Sainte-

* Voir y. DK Gkraxdo, Tr. âe la Bi>n/.,t. 111, p. 51G-539.

SAINTE^MAWB Di CARIGNANO. 77

Marie di Carignano, pour jouir du panorama de Gènes. Aux rayons du soleil, qui brillait de tout son éclat, sous un ciel sans nuage, la superbe cité étalait devant nous ses charmes et sa magniîScence. Ses grands édifices et ses palais de marbre resplendissaient comme une rivière de diamants sur la tête d'une femme : de l'aveu de tout le monde, c'est un des plus beaux coups d'œil qu'on puisse désirer. Les tableaux et les statues qui ornent l'église appelèrent ensuite notre attention. Aux quatre piliers qui soutiennent la coupole sont quatre statues de marbre blanc d'environ douze pieds de hauteur. Celles de saint Sébastien et du bienheureux Alexandre Pauli sont du célèbre Puget : la première passe pour un chef-d'œuvre.

Le musée de Gênes nous offrit une proue de galère romaine, la seule, dit-on, qui existe.

Comme nous avions résolu de visiter rapidement le centre de l'Italie, avant d'arriver à Rome, nous prîmes, sur le soir, la route d'Alexandrie. Elle s'engage dans la fertile vallée de la Polcevera, laissant à gauche, du côté de la «oer, le bourg de San-Remo, habité par la famille Bresca, dont je parlerai plus tard. Quatre heures suffisent pour arriver à Novi, petite ville célèbre dans le conamerce par ses soies blanches, et dans nos fastes militaires par la bataille oh périt, en l'an VII de la République, le jeune et brillant général Joubert.

àS IVoTembre*

Alexandrie. — Une «œur grise. — Souvenir. — • Champ de bataUle de Marengo. — Voghera. — Le Rizotto alla Milanese. — Rencontre d'an père capucin.

Le plus profond silence régnait dans Alexandrie lorsque nous y arrivâmes; il était trois heures du n^tû\«

78 USS TROIS BOUE.

Rien ne ressemble plus à on vaste cimetière qu'une ville endormie. Il y avait qaelque chose de solennel dans ce calme absoln, que troublait à peine le pas de la sentinelle veillant sur le rempart, ou le bruit de la porte ea roulant pesanmient sur ses gonds pour nous laisser passer. En attendant le jour et la voiture de Turin qui devait nous conduire à Plaisance, nous bivaquâmes, suivant l'usage, dans le bureau des Célérifères.

Au milieu de la pièce était un poêle, que les premiers descendus s'empressèrent de prendre sous leur protection très-immédiate. Plus timide, une religieuse, venue de Gènes avec nous, mais dans un compartiment différent, occupait un coin de la salle. Son costume, qui ne m'était pas inconnu, piquait vivement ma curiosité; je m'approchai et me hasardai à lui dire en italien : — c Madame, si nous étions en France, je dirais : Voilà une Ssour grise. — Et vous ne vous tromperiez pas, me répondit-elle en très-bon français. — Gomment vous trouvez-vous dans un pays qui n'est pas le vôtre ? Elle me dit en souriant : — Les Sœursde charité sont de tous les pays. —Hais encore, comment vous trouvez-vous ici ? — Par la volonté deDien. » Tout à coup je me rappelai l'histoire de la fondatioD bisontine des Sœurs grises. Je prononçai le nom de la mère Th..., et nous fumes en plein pays de connaissance.

Gomme Français et comme Gomtois, j'appris avec l'intérêt le plus vif que la branche détachée de l'arbre si vivace de l'ordre de Saint- Vincent avait poussé de nombreux rameaux; que les Sœurs grises étaient répandues en Savoie, en Piémont, dans le Hcmtferrat, dans le duché de Modène, à Naples, en Galabre; qu'eDes étaient chargées de l'hôpital maritime de Gênes. Gette bonne religieuse allait elle-même à Verceil, pour y remplir une des nombreuses fonctions de son institut.

U!fE SŒUR GRISE. 79

TjC soin des malades et Féducation des enfants du peuple fonnent, en France^ la double tâche des Sœurs de Saint-Vincent; en Italie, elles y joignent la tenue des salles d*asile et l'instruction des jeunes personnes. Ce dernier ministère leur est conunun avec les Glarisses et les Ursulines. De ces trois ordres réunis, la classe aisée reçoit une éducation simple, mais solide. Dans un pays oii tout le monde est artiste, on sait pourtant se renfermer dans de justes limites, et mettre le principal avant Taccessoire. La folie de la musique et des arts d'agrément n'a point encore passé les Alpes; Dieu veuille qu'elle ne les franchisse jamais 1.... si ce n'est pour nous quitter.

La conversation s'était prolongée plus d'une heure, lorsqu'au son d'une petite choche, qui tintait YAngelm, la sœur se leva et sortit. Tout dormait encùce; mais déjà les anges de la charité et de la prière avaient recommencé leur sainte et utile journée.

Je sortis à mon tour et visitai une partie de la ville. A l'exception du Palais-Royal, des églises de Saint- Alexandre, de Saint-Laurent et de l'hôtel de ville, l'ancienne Alexandria stelliatorum n'offre rien de remarquable. Toutefois, en parcourant ces rues, cette place d'armes, où arrivait, au bruit du tambour, une partie de la garnison, un souvenir bien cher me faisait prendre un intérêt aux choses les plus communes. « En 1811, me disais-je, était ici, dans cette ville alors française, un frère bien-aimé : il a vu ces mêmes palais, parcouru ces mêmes rues, protégé ces mêmes remparts. Où estrilî où sont ces nombreux compagnons d'armes, vieilles gloires d'un empire qui n'est plus? Je vois bien des drapeaux et des uniformes; j'entends bien le bruit du tand)0ur, mais rien de tout cela n'est français ! » La l(mgae succession des événements se déroulant avec ra-

pidité ouvrait un vaste champ aui réflexions; mais il Mut briser là; le signal du départ était donné.

Vers huit heures du matin nous quittâmes Alexandrie. En promenant les regards sur la vaste plaine qui entoure la ville, on comprend que les souverains alliés aient fait raser les immenses travaux accomplis par les Français. Cette formidable enceinte de fossés et de murailles rendait Alexandrie le boulevard de la France du côté de ritalie et une des plus fortes places de l'Europe. Le Tanaro passé, nous nous trouvâmes, en quelques instants, sur les rives élevées de la Bormida, dont le nom revient souvent dans nos fastes militaires. En franchissant cette espèce de torrent au large lit et aux bords escarpés, un grand souvenir nous préoccupait. Tout à coup le conducteur arrête ses chevaux, et nous crie : « Voilà le champ de bataille de Marengo !» A ce mot, nous fûmes debout, le cœur nous battit fortement; et, du regard, nous embrassâmes le théâtre du combat mémorable qui vint changer la face de l'Europe, illustrer le consulat et préparer Tempire.

&ms être du métier, on ne peut s'empêcher d*admirer le génie du grand capitaine qui gagna la victoire. Il était impossible de calculer avec plus de précision et de mettre plus complètement de son côté les chances favorables du temps et du lieu. Quelle armée de pensées, de souvenirs, de réflexions, d'enseignements, se dresse devant vous quand vous traversez ce champ de bataille 1 Je le passai rapidement en revue; et puis, le cœur ému, je récitai, pour tout ce peuple de morts, un fervent Deprofundis. C'est la fleur que le chrétien dépose en passant sur la tombe de ses frères.

Cependant nous pûmes voir l'élévation couverte de vignes, oii le brave Desaix succomba dans son triomphe ;

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