CHAMP DE BATAILLE DE MARENGO
puis le plateau d'où Kellermann lança au galop sa grosse cavalerie contr-e les colonnes autrichiennes, qu'il réussit à ébranler et à mettre en déroute. Deux traits qui peignent bien le caractère français me revinrent alors à la mémoire.
Le général Bessières, à la tète des grenadiers et des chasseurs de la garde consulaire, s'élançait sur l'ennemi ; les fers des Français et des Autrichiens allaient se croiser, lorsqu'un cavalier hongrois, qui venait d'être renversé, étendit les mains vers nos braves en les priant de ne point le fouler sous les pieds de leurs chevaux. Bessières l'apperçoit : Mes amis, s'écrie-t-il, ouvrez vos rangs, épargnons ce malheureux.
Au plus fort de la mêlée, le lieutenant d'artillerie Conrad eut la jambe emportée par un boulet; à peine tombé, il se soulève pour observer le tir de sa batterie. Les canonniers veulent l'emporter; il s'y oppose : Servez votre batterie t leur dit-il, et ayez soin de pointer un peu plus bas.
La plaine de Marengo et de toute la Lombardie n'est, comme on l'a dit, belle que pour des batailles. Point de bois, point de vergers, point de haies vives, peu de vignes, mais, de tous côtés, des champs à perte de vue, qui se prolongent jusqu'à Stradella, petit bourg à l'entrée du duché de Parme. Avant d'y arriver, on passeàVoghera, dernière ville du royaume deSardaigne. L'état-major de l'armée française y avait dîné la veille de la journée de Marengo. Quoique nous n'eussions pas de bataille à livrer, nous voulûmes imiter ce noble exemple. Sous les yeux de Napoléon et de ses généraux, dont les portraits ornaient une vaste salle à manger, nous nous mimes à table en compagnie de quelques Lombards venus des Apennins.
Nous débutâmes en Msant connaissance avec un mets du pays, qui, je le crois fermement, ne peut être que le résultat des combinaisons longtemps élaborées d'un congrès oecuménique d'alchimistes, d'apothicaires et d'empoisonneurs. Du riz bouilli, du fromage, du vermicdle, des truffes piémontaises coupées en tranches minces conune des feuilles de tabac, et aromatisées coname des dous de girofle, de l'huile, du sel et du safran en ab(mdance : telle est l'infernale composition qu'on nous servit en guise de soupe. Je vais vous dire son nom, afin que si jamais, passant à Voghera, vous vous entendez menacer de cette médecine , vous ne perdiez pas une minute pour Mre mettre vos chevaux à la voiture et partir au galop. Cette minestra s^appelle rizoUo alla mUanese. Du reste, rassurez-vous, ce plat ne sera point perdu : les Lombards en font leurs délices, nous pouvons l'affirmer.
Le dîner fini, nous continuâmes notre route à travers ces champs de l'Italie, tous remplis de souvenirs français. Conquise par les soldats de Brennus, la Gaule Cisalpine a revu bien souvent les fils des anciens Francs. Pas un tertre, pas un buisson, pas un torrent, pas un village de cette terre si bien nommée par Montaigne Vamusoir de nos rois et le tombeau de nos armées^ qui ne rappelle quelque fait d'armes, quelque nom &meux dans nos annales militaires. Et cependant nous n'av(ms jamais pu y établir solidement notre domination ; aujourd'hui même, nous n*y possédons pas un pouce de terrain; et cela, malgré les sympathies des populations qui furent toujours pour nous, et non pour l'Autriche.
Ce fait extraordinaire tient sans doute à la communauté d'origine; mais ne semble-t-il pas indiquer à la France qu'elle est appelée à régner sur l'Italie autrement que par ses armes? Qu'elle devienne franchement catho-