ANECDOTE
supportable. Il est vrai qu'avant de commencer notre belle et longue promenade sur les rives pittoresques de TArno, nous avions eu soin de déjeuner avec un appétit qu'avait singulièrement favorisé la piquante conversation d'un voyageur anglais.
Cet aimable conteur était un petit vieillard, grand expert en fait de voyages. Dans sa vie nomade, il avait visité plusieurs fois l'Europe entière. Rien d'important ne lui avait échappé, et il parlait de tout avec une exactitude et un à-propos qui donnaient à ses récits un charme et un intérêt toujours soutenus. Par un privilège bien rare parmi ses compatriotes, il s'exprimait dans notre langue avec élégance et sans accent. A des connaissances très-variées il joignait, ce qui est plus rare encore, une parfaite modestie. Donc, nous étions cinq ou six seulement dans la salle à manger; la conversation était générale. On se demandait mutuellement ce qu'on avait remarqué dans les différentes villes d'Italie.
Au nombre des convives se trouvait un touriste fort taithousiaste de ce qu'il avait vu. Mais ses éloges montaient au delà du superlatif, si, par hasard, l'objet de son admiration, ne fût-ce qu'une bagatelle, vous avait échappé. S'adressant donc au vieillard : « — Monsieur, lui dit-Û, avez-vous été à Gênes? — Oui, monsieur, j'y ai même fait un assez long séjour : je crois connaître cette ville. » Et il se mit à nous raconter en détail ce qu'il avait vu : églises, monuments, tableaux, palais, institutions, gloires nombreuses de la superbe cité, tout fut passé en revue. Après cette longue nomenclature, le touriste ajouta : « — Avez-vous vu la villa Negroni ? — Non, monsieur. — Comment, vous n'avez pas vu la villa Negroïii I Mais vous n'avez rien vu I » Et le voyageur de s'extasier sur les beautés, les curiosités, les richesses de
la villa, et de s'applaudir de ravoir visitée, et de plaindre le vieillard de ravoir oubliée.
Or, je vous le disais, à Gênes, la villa Negroni ne renferme rien qu'on ne trouve vingt fois en Italie. Elle n'a guère pour elle que l'avantage de sa position. Du jardin on jouit du panorama de la ville; mais ce même coup d'oeil, vous l'avez plus grand et plus complet de plusieurs autres points ; tel, par exemple, que la coupole de Sainte-Marie di Carignano,
« — Monsieur, répondit le modeste Anglais, je vous remercie de votre indication; dans un mois je serai de retour [à Gênes, et je me promets de ne pas oublier la villa Negroni. » Et sur-le-champ il écrivit sur son carnet : Villa Negroni, à Gênes,
La conversation continua, s'étendit, sauta de sujet en sujet, et le vieillard la laissa courir. Il continuait toutefois d'y prendre part, jetant çà et là quelques mots qui avaient l'air de dire : Je te ramènerai à mon point. En effet, tout en mmgemt son beefsteack, et sans avoir l'air de garder une arrière-pensée, il se mit à nous conter plusieurs anecdotes. « — Je me rappelle, entre autres, nous dit-il, une circonstance de mon premier voyage à Paris, que je n'ai jamais oubliée. J'étais jeune, curieux, comme on l'est à vingt ans, et grand amateur de monuments et de chefs-d'œuvre. Six mois entiers ne m'avaient pas paru trop longs pour étudier Paris.
De cette ville, je vins m'installera Versailles. Un jour que je visitais le château, je fus rencontré par une compagnie de voyageurs français. Une dame de très-bon ton m'ayant reconnu pour étranger, me demanda si j'avais vu Paris. — Oui, madame. — Avez-vous vu les Tuileries? — Oui, madame. — Avez-vous vu les galeries du Louvre? — Oui, madame; je suis amateur de
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peinture, c'est par là que j'ai commencé. — Avez-vous vu Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Saint-Étienne-du- Mont? — Oui, madame. Elle me promena dans tout Paris. A toutes ses questions je faisais la même réponse, et ma réponse était véritable. Tout à coup elle se retourna et me dit : — Avez-vous vu le canal de l'Ourcq? Non, madame. — Comment ! vous n'avez pas vu le canal de l'Ourcq, mais vous n'avez rien vu ! »
A ce dernier trait, qui allait à l'adresse de notre voyageur français comme une flèche à son but, tout le monde partit d'un éclat de rire, sans excepter le charitable indicateur de la villa Negroni.
Rentrés de la promenade, oii nous avions pu jouir des sites enchantés qui avoisinent Florence, nous nous rendîmes aux Uffizj. Avant d'arriver dans le nouveau temple des arts, voici la place Ducale, avec son Enlèvement des Sabines et je ne sais combien d'autres statues, dont le nu rappelle tristement la fontaine de Neptune, à Bologne. Devant nous se dresse le palazzo Vecchio. Sévère, solide, pittoresque, élevé à la fin du treizième siècle, dominé par son haut et hardi beffroi, l'antique manoir des Médicis vous transporte en plein moyen âge. Il redit tout à la fois, et la magnificence de ses anciens maîtres, et les tragiques événements dont il fut l'impassible témoin. En montant le grand escalier, on s'attend à rencontrer le frère Savonarole, appelé le dernier chrétien du moyen âge, et qui paya de sa tête ses courageuses prédications contre le paganisme. On passe au lieu même oii le martyr fut dépouillé de sa robe de dominicain, avant de monter sur le bûcher *. La tour appelée Barberia rappelle Côme de Médicis, surnommé, à tort
* Voir noire ouvrage La Révolution, tome XII.
OU à raison, le père de la patrie. Enfermé dans ce cachot aérien par le fongueux Reiaud des Àlbizzi, il ent pour gardien Frédéric Malavotti, le plus honorable et le plus délicat des geôliers.
A travers un peuple de statues on arrive aux UfBzj : ce nom célèbre dans l'histoire des arts désigne un nouveau palais rempli de tableaux et de statues antiques et modernes. Là, vous voyez, dans le cabinet des peintres, tous les portraits des grands artistes Ëdts par euxmêmes : cette collection est unique au monde. Les différentes écoles de peinture, italienne, flamande, firançaise, allemande, espagnole, ont chacune son salon particulier. Nous y trouvâmes avec bonheur les ouvrages des artistes catholiques placés au premier rang : il en est de même à Y Académie^ oii Florence conserve en grand nombre les chefs-d'œuvre du B. Angelico et des autres peintres, ses contemporains. La visite de l'Académie et des UflBzj, tout en vous réconciliant un peu avec la ville de la Renaissance, fait plus vivement regretter la déviation du quinzième siècle. Entre une foule d'objets composant la galerie des bronzes au palais des UfBzj, il en est deux qui excitèrent vivement notre curiosité. Le premier est une aigle romaine, l'aigle de la vingt-quatrième légion ; le second est un casque de fer, avec une inscription en lettres inconnues : l'un et l'autre proviennent du champ de bataille de Cannes.
Gomme étude de mœurs, la collection des bustes antiques de tous les empereurs romains, à partir d'Auguste jusqu'à Dioclétien, offire un grand intérêt. La société de sang et de boue, dont les Césars furent la personnification, se reflète dans leurs traits avec une effrayante vérité. Des fronts la plupart déprimés, des diairs pendantes, la partie inférieure du faciès très-dé-
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vdoppée, un cou de taureau, des yeux durs et saillants, ou petits et enfoncés dans leur orbite, séparés par un nez proéminent, donnent aux uns la figure de bétes immondes et féwces, aux autres celle de grands oiseaux de proie.
Entre les bustes impériaux, rangés sur deux lignes, sont intercalées les statues des habitants de TOlympe. Les dieux et les Césars, reliés par des fragments de pierres sépulcrales, avec des inscriptions aux dieux mânes, occupent les deux côtés d'une immense galerie : on dirait une hideuse catacombe, ou le monde antique, immobile et glacé, se résume en trois mots : cruauté, volupté, mort. Malgré les honteuses nudités dont il Êitigue vos regards, ce spectacle n'est pas sans utilité pour l'observateur chrétien. En lui apparaissant tel qu'il fut, le paganisme lui met sur les lèvres plus d'une bénédiction vivement sentie par le Dieu de miséricorde, qui fit rentrer dans l'ombre tout cet horrible univers.
Cependant l'heure était venue de me trouver à un rendez-vous vivement désiré. On m'avait procuré l'adresse d'un chanoine de la cathédrale, homme fort distingué et très-capable de me donner, sur l'état moral de Florence, tous les renseignements désirables. Mon attente ne fut pas vaine. Je trouvai un vieillard aux cheveux Mancs, ancien missionnaire d'Amérique, sincère ami de la France, et joignant à de rares c(»maissances beaucoup de candeur et d'affabilité.
Aux questions que je lui adressai il me répondit en ces termes : « Le jansénisme dogmatique est éteint parmi nous, mais les mau^ qu'il a faits ne sont pas entièrement réparés. Jusqu'ici on a suivi dans l'enseignement les auteurs sévères : on' commence à leur substituer saint .Vlphonse. La théologie de l'illustre évêque, adoptée et pratiquée en Toscane, est un Eût que vous
poavez regarder comme très-significatif. Notre dergé est nombreux ; jagez-en par celai de la cathédrale, qui compte troite-six chanoines, soixante-cinq chapelains et cent clercs, appelés Eugeniani, en mémoire d'Eugène IV. Au concile de Florence, ce pape, notre compatriote, voulut bien accorder à cent jeunes ecdésiastiques de notre ville le privilège d'être admis aux ordres sans bénéfice ni patrimoine, à la condition de neuf années de service à la cathédrale. Une chose nous manque, c'est l'organisation de vos séminaires. Personne chez vous n'est admis aux ordres, sans que sa vocation n'ait été deux fois éprouvée : la première au petit séminaire, la seconde au grand. Nous avons bien des séminaires, mais, à mon sens, ils seraient mieux s'ils étaient séparés.
« Néanmoins le clergé fait le bien; il le ferait mieux et plus facilement, si l'esprit de Joseph II ne régnait encore en Toscane. Le pouvoir civil envahit tant qu'il peut les droits de l'Église, et il ne cesse de se plaindre de Tenvahissement du clergé. — C'est, lui dis-je, mon vénérable confirère, la tactique un peu usée d'un personnage appelé chez nous Robert Macaire, qui, après avoir volé son voisin, est toujours le premier à crier au voleur.
« Les mœurs, continua4-il, seraient généralement bonnes, car il y a de la foi et même de la piété à Florence; mais les étrangers nous font beaucoup de mal : on en compte habituellement de quinze à vingt mille. Cependant le devoir pascal est généralement accompli par les hommes aussi bien que par les femmes. Nous le savons d'une manière certaine; car, quoiqu'on ne soit pas obligé de se confesser à Pâques à son curé, on est obligé de recevoir TËucharistie dans sa paroisse et de remettre au pasteur un billet de communion.