CONFRERIE DE LA MISERICORDE
« Malgré les mauvaises doctrines apportées par les étrangers ; malgré vos livres impies dont les contrefacteurs belges nous inondent; malgré les poisons versés dans les entrailles de notre peuple par les nudités scandaleuses exposées dans nos galeries et sur nos places publiques, comme dans beaucoup d'autres villes d'Italie, nous avons, outre le bien que je vous ai dit, une institution admirable, qui est la gloire exclusive de Florence et de notre sainte religion : c'est la confrérie de laMiséricorde,
« Elle fut fondée, vers le milieu du treizième siècle, par de nobles Florentins, lors des pestes qui ravageaient notre patrie : elle compte environ mille confrères. Le prince régnant, le cardinal-archevêque, les hommes les plus distingués en font partie, et ne peuvent être que de simples confrères : les règlements les excluent de toutes les dignités. La confrérie a pour but de secourir les blessés, de les transporter à l'hôpital et de les soigner, jusqu'à ce qu'ils soient guéris ou appelés à une vie meilleure.
« Cette institution si respectable surprend et édifie les étrangers. Vous voyez quelquefois s'échapper des cercles les plus brillants un des confrères, averti de quelque accident par la cloche du Dôme. A ce rappel de la charité, il court revêtir son uniforme religieux, espèce de robe noire avec capuchon, costume monastique qui dissimule l'inégalité des rangs et auquel un chapelet est suspendu. Cet homme du monde, né au milieu des jouissances de la vie, saisit de lui-même un des bouts du brancard ; il chemine lentement à travers les rues de la ville, chargé de son frère souffrant, et il passe, sans regret, sans surprise, du salon à l'hôpital *.
* Un voyageur moilerne exprime le même fait dans les mêmes termes.
« Parmi les confrères de semaine, il y a toujours mi prêtre muni de rexlrème-onetion. Faut-il transporter à rhôpital un malade quel qu il soit, blessé ou non ? Humneur en ai^partient encore exclusivement à la confirérie. Si le malade est pauvre, elle ne manque jamais de laisser dans sa maison des marques de la plus généreuse charité. Les dames font aussi partie de Fœuvre de la Miséricorde, au bioi de laquelle elles contribuent par leurs aumônes et leurs prières. La confrérie est divisée par quartiers, et chaque mois un des membres faài la quête.
€ Quant à nos hôpitaux, ils laissent à désirer : les salles d'hommes sont administrées et soignées par des domestiques, lesquels, avec les employés, dépensent une grande partie des revenus. Des religieuses surveillent les salles de femmes; mais la plupart des soins sont donnés par des servantes. » Et le bon vieillard se mit à me faire l'éloge de nos sœurs de Saint-Vincent-de-PauI, en exprimant son ardait désir de les voir établies à Florence. € n existe encore, me dit en finissant le vénérable chanoine, plusieurs institutions de charité et de piété que vous visiterez avec intérêt. Telles sont la pia casa di Lavoro, Thospice Bigallo, et la casa pia de Saint- Philippe-de-Néri. Je ne dois pas non plus oublier nos catéchismes de persévérance. »
A ces mots, il tira sa montre et me dit : c Celui de la Sainte-Trinité se fait en ce moment; si vous tenez à le voir, il n'y a pas de temps à perdre ; mais avant de partir, promettez-moi de revenir demain. »
Je promis, je remerciai et me rendis en toute hâte à révise indiquée. Le clergé paroissial, caché derrière Tautel, psaknodiait les vêpres à demi-voix, tandis qu'au nùlira de la nef commençait le catéchisme de persévéimoe. D était nombreux, recueilli et composé d'enfants
DEMI-FÊTE DE SAinT-ANDItlf. 155
de douze à vingt ans. Retrouver en Italie Ilnstitution à laquelle j'avais consacré dix années de mon existence; me voir dans une de ces intéressantes réunions, à la même heure ob d'autres enfants, bien cbers à mon cœur, participaient aux mêmes exercices, recevaient la même instruction, fut pour moi, je l'avoue, une trë&-agréable surprise. J'en étais à recommander au Dieu des enÊmts et le catéchisme italien et le catéchisme français, lorsque je m'aperçus que la nuit allait me surprendre. Sous peine de ne pas retrouver mon chemin, il fallut partir afin de regagner la Porta Rossa.
9B Novemlire*
Demi-fète de Saint -André. — Pia casa di Lavoro. — Hospice BigaUo. — Pia casa de Saint-Phitippe. — Hospice des Innocents. — Sasso di Dante. — Bibliothèque Laurentienne. — Pandectes Pisanes. — Tombeaux de Michel-Ange, de Galilée, de Machiavel, de Pic de LaMirandole. —Anecdote.
Aujourd'hui encore en Italie, comme autrefois en France, il y a des demi-fêtes. Ces jours-là, le travail est permis, mais il y a obligation d'entendre la messe. La Saint-André est une demi-fête : elle devait être célébrée le lendemain. Gomme je traversais la place du marché, un jeune garçon d'environ douze ans vint en courant se jeter dans ma soutane, et me dit : « Padre, c*è obbligo dimessa oggi î Père, y a-t-il obligation d'entendre la messe aujourd'hui? » Aujourd'hui, non ; mais demain, oui. Après m'avoir baisé la main, il s'en alla joyeux garder sa petite boutique. Le lendemain, il était au pied de l'autel, assistant avec une multitude de peuple au saint sacrifice. Vertueux enfant, que Dieu te bénisse ! ta conduite m'édifia, et je fus heureux de pouvoir me dire en continuant mon che*
min : Ici, on prend donc encore au sérieux les lois de rÉglise, même celles dont Tobligation parait moins rigoureuse et que la distraction du travail peut plus facilement faire oublier. 0 France ! jusques à quand feras-tu pleurer ta mère et rougir tes enfants?
Profitant des indications qui nous avaient été données la veille, nous nous rendîmes à la pia casa di Lavoro. Cet établissement, un des plus beaux dltalie, reçoit à la fois des valides et des invalides, des mendiants envoyés par l'autorité et des indigents qui y viennent volontairement chercher du travail. Le nombre total varie de 600 à 900. La classification et les séparations qui doivent en être la conséquence y sont établies. On y fait apprendre divers états, n y a des ateliers pour des tisserands, des tailleurs, des cordonniers, des cardeurs de laine, soie, coton, pour des fabricants de tapis en laine, d'étoffes de soie, de rubans, de bonnets rouges pour le Levant. Une partie des produits est vendue pour le compte de la maison ; une autre partie est exécutée sur la demande des marchands. Les deux liers de la valeur sont réservés à rétablissement, l'autre tiers est le salaire des travailleurs. La discipUne y est douce et sévère.
Non loin de là, nous admirâmes la charité catholique sur deux autres théâtres. L'hospice Bigallo, fondé par Côme !•', est l'asile des enfants que la misère de leurs parents laisse sans éducation ; tandis que la pia casa de Saint-Philippe-de-Néri recueille les enfants errants dans les rues et les arrache aux dangers qui naissent de l'oisiveté. La charité va plus loin encore, et les enfants au berceau sont l'objet de son intelligente sollicitude. C'est avec bonheur que nous visitâmes l'hospice, si bien nommé des Innocents. Fondé en 1431, et construit sur Ins du célèbre Brunellesco/il réunit la maison