DÉPART DE ROME
Galilée lui-même écrivait au Père Receneri, son disciple : « Le Pape me croyait digne de son estime ; je fus logé dans le délicieux palais de la Trinité-des-Monts. Quand j'arrivai au Saint-Office, deux jacobins m'invitèrent ^s-honnêtement à faire mon apologie... Pour me punir on a défendu mes Dialogues, et on m'a congédié après cinq mois de séjour à Rome. Comme la peste régnait à Florence, on m'a assigné pour demeure le palais de mon meilleur ami, Mgr Piccolomini, archevêque de Sienne, où j'ai joui d'une pleine tranquillité. Aujourd'hui je suis à ma campagne d'Ârcetri, oh je respire un air pur auprès de ma chère patrie*. » Pauvre martyr!
Après nous être doublement édifiés sur la bonne foi de certains écrivains et sur la cruauté du tribunal de l'Inquisition, nous quittâmes la Tribune de Gahlée, pour nous occuper de nos préparatifs de départ : le soir même nous devions nous mettre en marche vers la Ville éternelle. Fidèle image du pèlerinage de l'homme sur cette terre, la vie du voyageur se résume en deux mots : arriver et partir. Les quelques moments de repos dont elle est semée ne sont qu'une halte fugitive, quelquefois un triste bivouac, et toujours un campement. Ainsi, et toujours ainsi de la vie humaine. Après nous être donné rendez-vous à Rome avec nos compatriotes, logés
au même hôtel, nous montâmes en voiture pour la
cai»tale du monde. Il était huit heures du soir.
* Dans les ouvrages cités plus haut.
iCt) LES TKOIS K0)1E.
f «* HéeeHftbre.
Sienne. — Cathédrale. — Souvenirs de sainte Catherine, — de saint Bernardin , — de Christophe Colomh. — Eglise de Fonte- Giusta. — Établissement de mendicité. — Chaiielle solitaire. — Idée de notre équipage. — Radicofani. — Souvenirs de Pie VII.
Qui exagère, ment. Pas plus que les antres mortels, le Florentin ne nous semble exempt de ce dé&ut. L'écrivain lapidaire et le marchand d'allumettes nous en avaient donné une première preuve. Aux entrepreneurs de diligences il était réservé de nous en fournir une autre; seulement, on doit avouer qu'en France cette dernière classe compte beaucoup de Florentins. Que chez eux l'imagination conduise la langue, qu'ils trompent sans mentir, je le veux; il n'en reste pasmoms vrai que le voyageur novice dont l'innocence ne sait rien rabattre de leurs paroles, ou le philosophe dont la raison sévère regarde l'expression comme l'équation de la pensée, marchent de surprise en surprise. On nous avait promis, affirmé, juré qu'en trente-six heures nous ferions le trajet de Florence à Rome : or, il y avait en vitesse une exagération de dix heures.
A la pointe du jour, nous étions à Sienne. L'antique Sena JuUa, tour à tour boulevard des Étrusques, colonie romaine sous Auguste, république puissante au moyen âge, et rivale de Florence, se dessine gracieusement sur le penchant d'une verte colline. Ses maisons et ses rues, en amphithéâtre, descendent jusqu'à la plaine et laissent voir tout entière sa physionomie austère, mais agréable. Du point culminant s'élance la cathédrale, une des plus tnetennes et des plus splendides de l'Italie. Dans son emble^ elle remonte au treizième siècle. Ses murs in-
SAII^T BEKMAKUIN DE SIENNE. i67
cruslés de marbre blanc et noir, sa coupole hexagone, ses sculptures sur bois, son pavé en mosaïque, le plus admirable qu'on connaisse, sa voûte bleue parsemée d'étoiles d'or, ses superbes vitraux du seizième siècle, ses bustes pontificaux, depuis saint Pierre jusqu'à Alexandre III, ses magnifiques livres de chœur, tout brillants de vignettes d'or et d'azur, ont de quoi satisfaire l'intelligente curiosité de l'artiste.
Le chrétien ne s'en tient pas là, son cœur se nourrit des grands souvenirs que cette église lui rappelle. Celui de sainte Catherine de Sienne domine tous les autres. On ne peut, en effet, penser à autre chose qu'à cet ange de douceur, d'innocence, de patience, dont le cœur embrassait toutes les misères pubUques et particulières pour les soulager. Reine de son siècle, par l'ascendant de sa vertu, Catherine partagea, comme saint Bernard, la gloire de tenir entre ses mains les destinées de l'Europe. « La paix, lui dit un jour le pape Grégoire XI, est l'unique objet de mes désirs. Je remets toute l'affaire entre vos mains, je vous recommande seulement l'honneur de l'Église. » Morte à Rome, le 29 avril 1380, à l'âge de trente-trois ans, elle repose dans l'église de la Minerve. Sa tête vénérable fut rapportée à Sienne, ou elle n'a cessé, depuis cinq siècles, d'être l'objet des hommages les plus éclatants.
Saint Bernardin de Sienne, le bien-aimé de la Sainte Vierge, se présente encore au voyageur catholique. Venu an monde l'année même oii mourut sainte Catherine, il fut destiné par la Providence à continuer l'œuvre de sa glorieuse compatriote. En contemplant ces figures célestes, la gloire éternelle de la ville de Sienne, le cœur se dilate ; mais bientôt il se serre, lorsqu'en sortant de ia cathédrale, deux figures bien différentes vous appa-
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raissent comme deux sinistres fiuitômes. La Bourgogne, qui produisit Bossnet, produisit Piron. Heureuse mère de sainte Catherine et de saint Bernardin, Siame donna naissance à Bernardin Ochin, capucin défroqué, réformateur à la manière de Luther, et à Sodn, le père de la secte hideuse qui porte son nom.
Le temps nous permit de visiter, outre la cathédrale, la belle église ie Fonte Giusta. Là se trouve la Êuneuse sibyUe de Peruzzi, annonçant à Auguste Tavénement de Notre-Seigneur. Raphaël lui-même n'a point surpassé ce chef-d'œuvre. A côté on voit un ex-voto vraiment illustre : c'est le gros os de baleine, le petit bouclier de bois bordé de fer, et Tépée consacrée par Christophe Colomb au retour du nouveau monde, en témoignage de la vénération que, dès sa jeunesse, il avait eue pour la madone ieFonte 6it/9to,]orsqu'ilétudiaitàrUniversité de Sienne, et de l'assistance miraculeuse qu'il en avait obtenue dans un naufrage.
Ville pieuse et charitable, Sienne offre encore à l'attention de l'étranger son bel établissement de mendicité. Fondée et maintenue par le généreux concours des habitants, cette précieuse maison, que la France doit envier à l'Italie, recueille les indigents valides de l'un et de l'autre sexe, les occupe pendant le jour seulement, de huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, et leur donne en retour la nourriture et le vêtement avec une petite rétribution.
Nous quittâmes Sienne en admirant la belle pronon* ciation de ses habitants. Pour la première fois, nous avions entendu la langue toscane dans une bouche romaine.
Vers les neuf heures du matin, comme nous descenhm rapidement dans le fond d'une vallée, un agréable