SAINT BERNARDIN DE SIENNE
spectacle vint fixer notre attention. Au bord de la route s'élevait une petite chapelle solitaire. Sur la porte et jusqu'an milieu du chemin étaient pieusement agenouillés des vieillards, des jeunes hommes, des femmes et des enfants : un prêtre disait la messe dans le temple champêtre. Semblables aux Israélites, habitants du désert, qui devançaient l'aurore pour recueillir la manne, céleste viatique de leur journée, ces bons villageois, enfents de celui qui nourrit l'oiseau de la forêt et l'herbe du vallon, venaient appeler la bénédiction sur leur travail, et demander le double aliment de l'âme et du corps, nécessaire pour continuer leur voyage vers rétemelle patrie. De grand cœur nous unîmes nos prières à celles de ces frères que nous n'avions jamais vus, et qu'un instant {dus tard nous avions cessé de voir; car la voiture, image trop fidèle du temps, nous emportait alors avec la rapidité de réclair.
Voyez-vous l'humble forestière qui écrit ces lignes voyageant comme une tête couronnée, avec six chevaux à sa voiture, conduits par trois postillons aux habits bariolés? Dans la plaine nous étions beaux à voir; il n'en était pas tout à fait de même dans les montagnes. Deux bœufe de renfort, à la robe gris de fer, aux cornes démesurément longues, venaient nous prêter leur utile concours. Ces pacifiques quadrupèdes qu'un paysan conduisait, comme des ours, par une chaîne passée dans leurs naseaux, ne laissaient à notre équipage d'autre physionomie royale que celle dont parle Boileau, alors que
Quatre bœufs attelés, d'un pas trsnquiUe et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Toujours est-il vrai que, sinotre attelage avait traversé une de nos villes de France, tout le monde se fût mis
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aux fenêtres pour le voir passer; et, à coup sûr, on nous aurait pris pour des princes ou pour des charlatans. Cependant nous n'étions, grâce à Dieu, ni Tun ni l'autre. Quand donc apprendrons-nous à ne pas juger sur les apparences ?
Obligés de monter et de descendre continuellement, nous n'arrivâmes que le soir à Radicofani. Ce bourg, mal bâti, au milieu des rochers, sur une cime des Apennins, dominant de 2,S1S pieds le niveau de la mer, occupe le cratère d'un ancien volcan. Les flancs et le sommet de la triste montagne sont couverts de couches de laves superposées dans le plus grand désordre. Rien n'est désolé coname cette terre oii les rosées du ciel et les sueurs de l'homme n'ont pu faire croître la moindre plante. Pendant dix heures de marche nous avions eu le même spectacle; ce qui nous obligea de terminer notre longue et monotone journée par le refrain que tout justifiait alors :
Tout ne m'a pas séduit dans la beUe Italie.
Néanmoins nous aurions eu mauvaise grâce de nous plaindre. Est-ce que le vénérable Pie VII, violemment arraché de son palais, dépouillé de tout, sans argent et sans linge, enfermé à clef dans une voiture, conduit comme un malfaiteur par les gendarmes de l'empire, n'avait pas parcouru la même route pendant les brûlantes chaleurs de juillet? N'avions-nous pas vu l'endroit funeste oii la voiture avait versé ? N'allions-nous pas descendre dans la même auberge, dans la même chambre oh l'auguste prisonnier avait reposé ses membres dévorés par la fièvre * ? Après une halte de quelques heures, nous reprimes notre course à travers les montagnes.
* Vie de Pie Vlly par Artaud, t. î, p. 230,