‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 5 sur 155 · SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER · texte numérisé non relu

SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER

« Je mettrai ce soir un vésicatoire à celle de vous deux qui sera la plus sage. -— Ce sera moi, mon petit papa, ce sera moi, me répondirent-elles Tune et l'autre en se jetant à mon cou. »

Je sortis; leur mère entra, elles coururent à elle en disant : « Maman, maman, quel bonheur I si nous sommes bien sages, papa nous a promis un vésicatoire pour ce soir. » La journée se passa en efforts soutenus pour le bien. De temps en tempsje les entendais se demander à voix basse : « As-tu déjà vu un vésicatoire ? » Sur la réponse négative de sa sœur, Marie vient me dire : « Papa, comment est-ce fait un vésicatoire? ça se mange-t-il î — Non, ma fille, un vésicatoire se met au bras. » Elle va porter ma réponse à Mathilde, et chacune de regarder son bras pour jouir d'avance du bel effet que doit produire le mystérieux ornement.

Enfin le soir arrive, et je prononce que Marie a Aé la plus-sage. A ce mot, elle saute de joie et vient m'embrasser. Mathilde fond en larmes. — « Ne pleure pas, petite sœur, lui disait Marie; si nous sommes encore sages demain, papa te donnera un vésicatoire comme à moi. — Sur quel bras, demande mon heureuse malade, met-on le vésicatoire î — Sur le droit. » Aussitôt elle me découvre son bras jusqu'à l'épaule. « Mais, lui disje, il faut être au lit, pour le recevoir; » elle y court. Je lui place le vésicatoire ; Marie le regarde, me remercie, m'embrasse et s'endort heureuse comme une reine. Hélas I comme celui de beaucoup de reines, son bonheur ne fut pas de longue durée. Il n'était pas jour qu'elle appelle tristement sa sœur, en lui disant : a Mathilde, Slathilde, veux-tu mon vésicatoire? — Je veux bien; préte-lc-moi au moins un petit moment. » J'entends, j'accours; et il fallut interposer mon autorité pour em-

pécher la concession. Alors Mathilde se mit à sangloter en disant : « C'est toujours à Marie qu'on donne tout, et moi je n'ai jamais rien. »

3 et 4 Novembre- Moulins. — Un voyage en diligence et la vie humaine. — Roanne. — Tarare. — Lyon. —Vienne. — Valence. —Viviers.— Mornas. — • Avignon. — Beaucaire.

Minuit venait de sonner; d'épais nuages couvraient la face du ciel, et une lune douteuse iblaira seule notre rapide passage à Moulins, la ville aux riantes promenades. A la pointe du jour nous ouvrîmes les porti^es chargées de vapeurs; un brouillard épais obscurcissait l'horizon; le froid était pénétrant, la route solitaire et monotone : tout portait à de graves pensées. Celle qui me saisit fut le parallèle de la vie humaine ei d'an voyage en diligence.

En diligence, vous débutez avec des voyageurs dont les uns vous reviennent, les autres vous déplaisent ; les uns vous quittent plus tôt, les autres plus tard ; amis ou ennemis, il faut se séparer de tous. Les places vides sont promptement remplies; d'autres figures succèdent aux premières : nouvelles connaissances, nouvelles répugnances, nouveaux plaisirs, nouvelles idées, nouveau monde. Les partants sont vite oubliés. Ainsi de la vie humaine.

En diligence, l'équipage est casé dans des places différentes, vous-même les occupez souvent les unes après les autres : places de banquette, nid de l'étudiant en vacances et du soldat en semestre, où vous respirez la fumée du cigare, oîi vous grelottez quand il fait froid, où vous êtes mouillé quand il pleut; places de coupée

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cabinet du beau monde, où vous avez en perspective le timon de la voiture et la croupe des chevaux; places d'intérieur, salon du commerce, oîi vous étouffez quand il fait chaud, où Ton parle tour à tour théâtre, chemins de fer, vins, flanelle et betteraves ; places de rotonde^ compartiment du prolétaire où l'on vous assure, sans augmentation de prix, Tagrément d'être dévoré par la poussière et l'odoriférante compagnie des serins, des nourrices et des scieurs de long. De toutes ces places, la meilleure ne vaut rien : partout des secousses et de la fatigue. Ainsi de la vie humaine. Qui se trouve bien assis ? qui de nos jours peut répondre de ne pas occuper toutes les places de la voiture sociale? Combien sont au coupé qui étaient naguère à la rotonde, et vice versa 1

En diligence, chacun voyage pour un intérêt particulier, qui pour le connnerce, qui pour le plaisir, qui pour l'instruction, qui pour la santé, qui pour changer de place. Ainsi dans la vie humaine. Hélas I oui, dans ce voyage dont le but devrait être le même pour tous, autant de buts différents que de voyageurs.

En diligence, le voyage est rapide; en vain voudriezvous quelquefois ralentir la marche. La voix rauque du conducteur répète à chaque repos : En route! enlevez ! et les coups de fouet du postillon exécutent l'ordre impitoyable. Ainsi dans la vie humaine. Quels que soient vos désirs, il vous est défendu de faire halte un instant ; la voix impérieuse du temps crie toujours : Marche! marche I et il faut marcher.

En diligence, le voyage est court : quelques heures, quelques jours, rarement quelques semaines ou quelques mois. Ainsi de la vie humaine : la plus longue M un rêve.

En diligence, le voyage est trompeur : la terre, les arbres, les maisons, les montagnes, les hommes, le ciel, dont vous ne voyez qu'un point, ne font que paraître et disparaître. Vous croyez que tout cela fuit, et c'est vous qui fuyez. Ainsi de la vie humaine : nous croyons que tout change autour de nous, et c'est nous qui changeons.

En diligence, vous trouvez de temps en temps des hôtelleries, les unes bonnes, les autres médiocres, les autres mauvaises; vous ne faites qu'y poser le pied; vous vous servez à la hâte de domestiques, de meubles, d'appartements qui ne sont point à vous. Ainsi de la vie humaine : chaumière du pauvre, maison du riche, palais du roi, abris passagers oîi l'on dort une nuit : le lendemain il faut partir.

Enfin, pour dernière conformité, en diligence, U n'est pas rare qu'il vous arrive des accidents. Même dans les voyages les plus agréables, qui ne sait que les inconvénients et les mécomptes tiennent une large place? Ainsi, et toujours ainsi de la vie humaine.

La Palisse coupa le fil de mes réflexions; ce lieu nous rappelle le sire de la Palisse et la chanson populaire. Au souvenir de l'illustre maréchal de France qui, après tant d'exploits , périt glorieusement à la bataille de Pavie, comment ne pas répéter avec M. de Maistre : « Soyez donc un grand homme pour que le premier rimailleur vienne vous chansonner et attacher à votre nom un ridicule inamortel ? »

Cependant nous traversions avec rapidité les dernières plaines du Bourbonnais, dans lesquelles Napoléon, revenant d'Egypte, désignait vingt places favorables à des champs de bataille. Après avoir salué Roanne, oii commence le rayonnement de l'activité lyonnaise, et Tarare,

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