DÉPART OE LYON
improvisée par l'industrie. A la lueur des réverbères, celle-ci nous montra avec l'orgueil d'un parvenu la façade uniforme de ses longs édifices, tous semblables à des casernes ou à des pénitenciers. On prétend que, sous le rapport moral et matériel, la manufacture tient un peu des unes et des autres. Le temps ne nous permit pas de vérifier l'observation , nous étions en retard. Minuit était sonné, lorsque nous arrivâmes à Lyon, que nous quittâmes à six heures du matin, emportés par le Papin n" 2 avant huit heures.
Une épaisse fumée de charbon de terre s'étendait en lourds nuages au-dessus de la vieille cité dauphinoise et lui donnait la figure d'une matrone en habits de deuil. La cathédrale, avec ses deux tours élancées, se dessinait à peine dans ce noir paysage, et les larges proportions du gothique monument semblaient se confondre avec la chaîne dentelée des montagnes grisâtres qui le dominent. Pour trouver, ce jour-là, quelque chose d'intéressant à la ville celtique, il fallut interroger son histoire. Quelle moisson de glorieux souvenirs I
Dans les fastes sanglants de TÉglise, quatre diacres brillent d'un éclat incomparable : Etienne à Jérusalem, Laurent à Rome, Vincent en Espagne, Sanctus dans les Gaules. Philanthropes, inclinez-vous à leur nom. De ces hommes et de leurs pareils, vous tenez tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes : vos lumières, vos institutions, vos mœurs, vos libertés sont autant de fruits de l'arbre chrétien dont leur sang féconda les racines. Natif de Vienne, compagnon de supplice dePothin et de Blandine, Sanctus désespéra ses juges, lassa ses bourreaux, et commanda un indéfinissable respect aux milliers de païens accourus à l'amphithéâtre de Lyon pour se repaître du spectacle de ses tortures. Que dirai-je de
la lettre par laquelle les églises de Vienne et de Lyon racontent à leurs sœurs d'Orient les combats du héros? Amateurs de l'antiquité, voulez-vous connaître un monument inimitable de cette simplicité sublime qui vous charme dans Hérodote ou dans Homère? Lisez cette lettre; elle commence ainsi : « Les serviteurs de Jésus- Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, villes de la Gaule celtique, à leurs frères d'Asie et de Phrygie, qui ont la même foi et qui espèrent au même Rédempteur, la paix, la grâce et la gloire par la miséricorde de Dieu lePèreetrentremise de Jésus-Christ Notre-Seigneur*. »
Aux apôtres des lumières, Vienne commande aussi la reconnaissance. C'est là que, au moisd'avril de l'an 13H , se réunissait le quinzième concile général. On y voit le pape Clément V, entouré du sacré collège et de trois cents évoques. Sur un trône moins élevé que celui du pontife, est assis Philippe le Bel, accompagné de sa cour ; il siège non comme juge de la foi, mais comme évêque du dehors, pour appuyer de son autorité les décrets du concile : c'est Constantin à Nicée, ou Marcien à Chalcédoine. Que va décider l'Église catholique réunie en plein moyen âge ? Entre autres choses, eÙe décide, elle ordonne la création de chaires gratuites d'hébreu, d'arabe et de chaldéen, dans les universités de Rome, de Paris, d'Oxford, de Bologne et de Salamanque.
Non loin de Vienne, on salue le tombeau de Pilate, espèce de monument pyramidal qui, suivant la tradition, marque le lieu d'où le juge inique, poursuivi par le remords, se précipita dans le Rhône *.
A dix heures et demie, on découvrit à l'horizon une
* EusEB. Hist. EccL, liv. v, an 177, » fd, Chronic. — Joseph., lib, xviii.