‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 56 sur 155 · ROME CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

ROME CHRÉTIENNE

et de pourpre qui couvre ses formes imposantes, on entrevoit de hideux ulcères. Au sein de la cité resplendissante, nos yeux avaient bien vu des larmes couler, des cris douloureux étaient montés jusqu'à notre oreille : car le profond mépris de l'humanité nous était apparu sous toutes ses faces. Mais n'anticipons pas; le temps n'est point encore venu de faire l'autopsie du cadavre.

Un autre spectacle attirait notre attention : Rome chrétienne se montrait à nos regards. Déjà le jour était sur son déclin, les derniers rayons du soleil doraient de leurs feux amortis le sommet des sept collines, tandis qu'une vapeur légère, semblable à un immense voile de pourpre, nuancé des plus douces couleurs de Tarc-en-ciel, s'étendait sur la ville et la couvrait comme d'une gaze transpa rente. La cité de saint Pierre, l'auguste mère du monde catholique, se présentait alors comme une chaste matrone, au front vénérable, à la physionomie douce et calme, à l'attitude majestueuse. En voyant Rome s'endormir ainsi silencieuse et tranquille, au milieu d'une vaste solitude, au murmure étemel de ses fontaines, à l'ombre de la croix qui domine ses innombrables églises, sous la protection de Marie, dont l'image vénérée orne ses maisons, à la garde de ses martyrs, dont l'armée victorieuse environne ses remparts, comment ne pas connaître cette reine, cette épouse, cette mère 'immortelle, sûre de se réveiller le lendemain pour continuer jusqu'à la fin des siècles le bien qu'elle a commencé hier? Il était difficile vraiment de la contempler dans une heure plus solennelle et sous un jour plus favorable.

Des beautés matérielles de Rome chrétienne je ne dirai que peu de choses en ce moment : la gloire de l'épouse du grand Roi est d'un ordre plus (flevé. Comme la reine du paganisme, la reine de l'Évangile est tou-

fi.

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jovs assise sv ks sept coEbcs, cBe f^àetA mèaud, de rantrecAcé dn Tave, s«r leTjtkaB et k Jimode; maôs s les Boms aies Ben rester ks BimeSyksAoses ont changé. Alapbcedestem|iksiniett,des ^ecsdéfiées ao mi Dieu eoDronneBl teites ks kanlens. Lesfienx sooiDés parK âtm, parCaligila, par B&igabak SMtf haltttés par des re&gien oa des refigkiises de loos les oidres.

Cesl ainsi qo^aa somnet dn G^itok,à la place mÊme dn tempk de Jupiter, nous totods brilkr l'épse d*An- C€^ consacrée à la Vierge Arine. Sur le Palatin, an milicii des mines informes dn palais des Césars, s'âèyait les é^ses de Sainte^brie-Iibératrice, de Saint- Théodore ei de Saint-Bonareature. Le Godins présente la radieose ba»liqne de Saint-Jean de Latran, les églises des QBatre-€onroBnésetdesSaint&-Jean-et-Panl. L'Aventin, célèbre par son temple de Diane, porte jnsqn'aux nues les bdles élises de Sainte-Sabine, de Saint-Âlexis, de Sainte-Prisqae. Sainte-Marie m Ciwnedin, j^acés à la base, s^ cooHBe do portique sacré à ces vénérables sanctuaires.

Sor le Qnirinâl, mm loin de la colonne Trajane, brillent Smnte^tberine de Siame, Saints-Donûniqae-et-Sixte, Saint-Sylvestre, Sainte-Suzanne^ Sainte-Marie de la Victoire. Le Viminal est couronné par la magnifique église de Sainte-Marie des Anges^ bâtie dans les Thermes mêmes de Dioclétien. L'Esquilin offre aux regards éblouis Sainte- Marie-Majeure, Saint-Pierre es Liens, Sain^Martin des Monts. Dans le lointain apparaît à l'horizon le Janicole avec son temple de Bramante, et plus bas le Vatican avec la merveille des églises, Saint-Pierre.

Rome ne compte que cent soixante-dix nulle habitants S

* Aujourd'hui environ deux cent mille.

ROME JÎTERNELLE. 311

et la ceinture des mnraiDes élevée par Anrélien est devenue trop large; Tespace qui s'étend des maisons à ranticpie rempart est occupé par des vignes, des jardins, des terrains sans culture, couverts de ruines, parmi lesquelles on voit errer des troupeaux de .brebis et des basuk mêlés de quelques buffles. Si la vue de tant d'édifices tombés, monuments imposants d'une gloire qui n'est plus, inspire au philosophe les plus graves pensées, cette désolation toujours subsistante affermit inébranlableflient la foi du chrétien. Devant lui est l'accomplissement des prophéties : il le voit de ses yeux, il le touche de ses mains.

Conwne sous les empereurs, Rome se divise aujourd'hui en quatorze régions (Rioni). Ses palais, ses fontaines, ses musées, ses galeries, ses chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, ses basiliques, ses quatre cents églises en font encore, au point de vue purement matériel, la première ville du monde.

Quoique dépouillée de tous les attributs de la force, elle ne continue pas moins d'être la reine des nations. Plus de deux mille ans nous séparent des poètes et des oracles qui chantèrent son éternité, et leurs chants prophétiques n'ont pas cessé de s'accomplir *. Comment ré-

* Imperium sine fine dedi.

ViRGit., iBneid., lib. 1,279.

Romnluf ntenise nondnm fandaverat nrbis Mœnia, consorti non babitanda Remo.

TîBDLL., Slég,, lib. II.

Romœ œîemoÊy Romœ Deœ, voilà ce qu'on trouTO sur une foule d*insGriptionB« Dans toutes les provinces de Tempire on lai bâtissait des tfflnples* Tacit.^ J7w<., lib. III. Gasal.^ p. 123. Et, chose remarquable, dans Rome, déesse de la force^ on

fléchir à cet instinct mystérieux que Rome avait de sâ destinée, sans être saisi d'étonnementî Que de considérations à faire sur cette révélation providentielle! que n'y aurait-il pas à dire d'une ville qui portait écrit dans son nom même le secret de sa double mission ! Nom admirable connu des initiés, mais dont il était défendu de parler au vulgaire *.

Reine de la force, Rome païenne, chacun le sait, fut à laliauteut de sa double mission. Longtemps son sceptre de fer écrasa le monde subjugué par ses armes : elle régnait sur les corps. Reine de l'amour, Rome chrétienne est encore à la hauteur de sa bienfaisante mission. Aux nations volontairement soumises elle n'impose que des liens bien doux à porter : elle règne sur les âmes, rt toujours elle demeure la cité guerrière. Il est vrai, elle ne fait plus la guerre aux Carthaginois, aux Parthes, aux Daces, aux Garamantes ; mais elle la fait sans re-

adorait en même temps, par des hommages communs, la déesse de V amour,

Atqae Urbis Venerisqnc pari se culmine tollunt Templa, simul geminis adolentnr thura deabus.

Prdd.

On savait qu'elle devait être la reine éternelle du monde :

Terrarum dea geatiumque Roma, Cui par est nihil et nihil secundum.

MilRTIAL.

Urbem auspicato diis auctoribus in aeternum conditam. TiT. Liv., lib. Vil, Decad, 3.

* L'anagramme de Roma, qui, en grec, veut dire force^ est amor, amour. (Plutarq.) Le nom mystérieux de Rome était Valentia. Voir notre Traité du Saint-Esprit t. T. c. xv.

mSTITUTION De ROME. 313

lâche à rerrenr et aux vices, ces autres barbares plus dangereux que les premiers. Si Ton admire la puissante organisation de la cité de Romulus, mise au monde pour en Ëdre la conquête, peut-on ne pas reconnaître dans la ville de saint Pierre la réunion savante de tous les moyens les plus propres à plier l'univers au joug deTÈvangile? Mais comment en donner même une faible esquisse?

Entourée de tous les grands monuments de l'histoire profeme et de Thistoire ecclésiastique, appuyée sur le témoignage toujours présent de ces innombrables martyrs, étrangère aux préoccupations politiques et aux spéculations mercantiles qui absorbent la vie des autres capitales, forte de sa mission providentielle, Rome se trouve placée dans les meilleures conditions divines et humaines pour enseigner la vérité à la terre entière avec une autorité irrésistible. Toute sa hiérarchie est organisée dans ce but.

L'unité de pouvoir fit la force de Rome païenne. Audessus de tout, se montre César, lieutenant et pontife de Jupiter. De même, en éloignant toute comparaison, apparaît dans la Rome chrétienne, le front ceint d*un triple diadème, un chef suprême, le vicaire de Jésus-Christ, pontife immortel de la vérité. Près du trône impérial, brillent les Pères conscrits dont les conseils dirigent le prince dans le gouvernement du monde. Autour du souverain pontife , vous voyez le Sacré-CoUége, vénérable sénat de l'Église, dont l'expérience, les lumières et surtout les vertus éclipsent, sans nulle contestation, l'austère Sénat de l'ancienne Rome.

Aux nombreux collèges sacrés et séculiers qui veillaient, chacun dans sa sphère, aux mtérêts de la république, correspondent aujourd'hui quatorze Congr^ations, composées de l'élite des docteurs et des prélats.

944 LES TROts mm.

Tous stiivent de l'œil les phases diverses de la grande bataille qui se livre sur tous les points du globe, et décident les hautes questions relatives à la défense et à la propagation de l'Évangile en Orient et en Occident. Bnin autour dû souverain Pontife, dû Sacré^GoUége et des grands ministères se tiennent les généraux d'ordres, chefs intelligents de ces corps d'armées si variés dans leurs allures et si admirables de discipline et de dévotiement. Toujours au commandement du pontife suprême, comme les légions du Prétoire sous la main de César, Us è6 portent avec rapidité partout oii leur présence est néoessaife.

Depuis bien des siècles, les pays atteints par Thérésie, aussi bien que les nations idolâtres, les voient abordera leurs rivages inhospitaliers. Tantôt sous l'habit blanc du dominicain, tantôt sous la robe brune du franciscain, (m sous la soutane noire du jésuite, ils ont porté la fol et la civilisation, fille de la foi romaine, dans les deux hémisphères ; et partout vous les suivez à la trace du sang qu'ils ont répandu pour la fonder. C'est ainsi que du haut des sept collines descendent incessamment les oracles Infeillibles qui régissent rintelligence humaine, retiennent ou font tomber au pied de la croix les peuples civilisés et barbares, comme autrefois les ordres descendus des mêmes hauteurs courbaient les nations muettes et tremblantes sous le joug de César.

Voilà, en peu de mots, ce que Rome feit au dehors pour accomplir sa mission ; voilà de quelle manière et par quels moyens elle règne sur le monde. Qui dira maintenant ce qu'elle fait pour la même fin dans l'enceinte de ses murailles! En faveur d'une population de cent soixante-dix mille âmes, Rome entretient trois cent soixante-quatorze écoles primaires, fréquentées par quatorze mille quatre-vingt-dix-neuf élèves de l'un et de

INSTfTUTIOK OB ROME. 21K

VmUte Mxe. Àjoute9-y les écoles du soir, et vous saurez, du moins en partie, comment elle protège eontre TinvasUm de l'ignorance et les ravages de Terreur f intelligence des petits et des pauvres. Pour plus de détail, on peut ccmsttlter Brève ragguàglio délie opère pie di «arità, flto», par le chev. L. Grifi, Romei i868.

▲bx riches elle ouvre de magnifiques éUblissemeoU : la Propigande, le GoUége Romain, le Collège Anglais, le GoUége Germanique sont comme autant d'arsenaui^, fournis des meilleures armes, oh viennent puiser les jomAS gens de toutes les nations du globe.

A oes institutions et à beaucoup d'autres que j'omets en Êê moment viimnmit se joindre ûeUes qui ont pour bot ûe préserver le cofur de la corruption. Tels sont les uiubreux asiles ouverts à l'innocence et à l'hiHuear du ssM, connus sous le nom si juste de Comervati9%rê$. Mais il ne suffit pas de prévenir le mal, il &ut le r^l^rerj Borne ne l'oublie point. De mâme que les conservatoires protègent la vertu des jeunes filles honnêtes, ainsi les piques maisons de refiige maintiennent dans leurs bonnes diqN>sitions celles qui, repenlantesi quittent utie vie déré|^. Rome possède trois asiles de ce genre : celui de la Croix, celui de Sainte^-Mariê in Troitevêre tenu par les rdigieoses françaises du Bon«^Pasteur, et edui de la MmdûM de lurette.

liais rhomme n'est pas seulement vulnérable dans la partie la plus noble de son ètre< Gomme une Icuigue et lourde chaîne, la souffrance^ sous tous les noms et sous toutes les fmtnes, étreint son corps depuis le berceau jusqu'à la toAibe. Cette chaîne, déjjà si pesante par dleméme, Rome antique en avait aggravé tous les anneaux : l'exposition, le meurtre, la vente, l'abandon de l'enCsiat, do paiivre, 4u nvalade, du vieiUaid. «pobifaieot âtre.

du moins en pratique^ les articles généraux de son code humanitaire *.

Que Rome chrétienne comprend bien autrement sa royale mission! Le voyageur est attendri jusqu'aux larmes en étudiant le nombre et la variété des moyens qu'elle emploie pour alléger la douleur corpore/te des fils d'Adam. Vingt-deux institutions soulagent les infirmes, les pauvres, les aliénés, les convalescents, les en&nts et les vieillards; huit hospices publics et onze particuliers reçoivent les malades ; de nombreuses associations portent des secours à domicile et ensevelissent les morts. La situation de ces différents hospices est tellement calculée que chaque quartier de la ville peut facilement en jouir. Dans la partie occidentale [de Rome nous apercevions et Saint-Esprit et Saint-Gallican, l'un dans le Boi^o, l'autre dans le Trastevere. Au centre du quartier le plus populeux est Saint- Jacques ; au levant, Sainte-Marie de la Consolation et Saint-Sauveur; enfin, au milieu de nie du Tibre, au point de jonction de la cité et du foubourg, se trouve le plus vaste des hôpitaux particuliers K

Tel est le double panorama qui venait de passer sons nos yeux. Gomme nous rentrions en ville, parlant sans nous lasser de ce que nous avions vu, on nous apprit que le souverain Pontife devait donner la bénédiction solennelledu Saint-Sacrement dans l'église des Saints- Apôtres.

Voir le Saint-Père, le voir la première fois de notre vie en recevant sa bénédiction, était un bonheur qui couronnait trop bien notre belle promenade, pour ne pas nous le procurer. Après avoir suivi quelque temps le chemin papal ^, nous arrivâmes sur la place qui précède

* Voir Grupi, uhi suprà.

* Lorsque le SaintrPère doit se rendre dans une éi^ise, oQ

ENTREVaE DO SOUVERAIN PONTIFE. 317

réglise. Une fonle nombreuse encombrait toutes les rues aboutissantes et formait, en face du portail, un vaste cercle,' maintenu à sa circonférence par une haie de dragons et de hallebardiers. Arrivèrent bientôt quelques voitures de cardinaux et de prélats; enfin parut le carrosse pontifical, attelé de six chevaux noirs à longs crins et richement caparaçonnés. Le Saint-Père était seul dans sa voiture, avec un cardinal. Des pantoufles blanches ornées de la croix d'or, la soutane blanche avec le rocchetio, petit rochet garni de dentelles et descendant seulement jusqu'à la cemture ; lecamail rouge fourré d'hermine, d'une blancheur éclatante, tels étaient les vêtements du Pontife, dont la tête vénérable était ornée du chapeau à bateau, rouge par-dessus et vert par-dessous.

U est impossible d'imaginer un costume plus gracieux et plus en harmonie avec la dignité de la personne. En présence de l'auguste vieillard, en face du vicaire de l'Homme-Dieu, dont la voix se fait respecter et bénir d'un pôle à l'autre, l'âme la moins chrétienne ressent une impression qu'il est difficile de caractériser. Ce n'est pas un sentiment de cramte, comme peut en inspirer la vue des rois delà terre; c'est un mélange indéfinissable de vénération, de confiance, d'amour, de bonheur. Cette impression fut d'autant plus vive pour nous, qu'il est difficile de voir une figure meilleure et plus vénérable que celle de Sa Sainteté Grégoire XVI.

A la suite du cortège, nous entrâmes dans l'église. L'autel, étincelant de lumières, était orné avec une magnificence et un bon goût qu'on ne voit guère qu'en Italie. Après les motets ordinaires, le souverain Pontife

couvre d'un sable fin toutes les rues par où le cortège doit passer : c'est ce qu'on appelle le chemin papal : la strada papale.

T. I. VSi

donna la bénédiction du Saint-Sacrement en silence: ainsi le veut la rubrique romaine, plus rationnelle que le prétendu rite gallican. Défait, pourquoi bénira haute voix au nom de la sainte Trinité, quand c'est Notre-Seigneur en personne qui bénit? Ne dirait-on pas une sorte de négation de la présence réelle ?

Fêle àê rimmacalée Conception. — Anecdotes : la comtesse de R — Lord Spencer.

Rome était en fête ; c'était le jour de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge. Toutes les clocles des cam" panili sonnaient à la volée; tous les carrefours retentissaient de la musique champêtre des piflferari; toutes les madones des rues étaient illuminées, les magasms fermés et les églises encombrées d'une foule pieuse. La veille, le peuple avait fait le grand jeûne, c'est-à-dire qu'il avait attendu jusqu'au soir avant de prendre son repas. Cet acte de piété est d'autant plus beau qu'il est volontaire. Mais, quand il s'agit de Mme, le Romain ne recule devant aucun sacrifice. Pour la Mère de Dieu, qu'il appelle aussi la sienne, son amour est sans bornes comme sa confiance.

Ce jour-là nous ne sortîmes que pour faire quelques visites indispensables, et j'en reçus plusieurs qui eurent pour moi le plus grand charme. Dans ce laisser-aller de la conversation intime, oii l'on passe sans transition d'un sujet à l'autre, le discours toniba sur les étrangers qui affluent à Rome. On se plaignit d'un grand nombre qui, avec leur or, apportent trop souvent la corruption dans la Ville sainte.

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