VIENNE. — TOMBEAU DB PILATE
masse noire qui semblait s'élever du milieu du Rhône. C'était le célèbre château de Toumon, bâti sur un roc dont la base plonge dans le fleuve. Les tourelles découronnées de l'antique manoir et surtout sa destination présente attestent le triste passage des révolutions humaines : la noble demeure des preux sert aujourd'hui de prison. Aux brillants châtelains, aux douces et bonnes dames, aux élégantes damoiselles ont succédé de nouveaux hôtes, de figures et d'habitudes bien différentes. Gomme nous passions, il en arrivait huit ou dix, la chaine au cou, conduits parla gendarmerie. Sur la rive opposée du fleuve s'élèvent les coteaux de YHermitage et de Côte-Rôtie, si connus par leurs vins. Au nom des amateurs, tout l'équipage leur envoya un rapide, mais gracieux salut.
Déjà Valence était devant nous. Jalouse de l'attention des voyageurs, la sœur de Vienne semble debout pour leur dire : — Si la rapidité de votre course ne vous permet pas d'écouter toute mon histoire, recueillez du moins un souvenir qui ne doit pas plus, s'effacer de votre mémoire que de la mienne.
Il y a un demi-siècle, j'ai vu arriver, prisonnier, le plus haut personnage de l'univers. C'était un vieillard de quatre-vingts ans, trois fois vénérable par son âge, par ses vertus et par sa dignité : il s'appelait Pie VI. Il me semble encore apercevoir au sommet de ma citadelle la majestueuse figure de ce pontife, uniquement coupable du crime d'être pape. Je l'ai vu souffrir, et il m'a paru plus grand dans les fers que sur le trône. Je l'ai vu mourir, et sa mort fut douce comme un doux sommeil, msyestueuse comme le soleil qui se couche au sein des flots. Vous qui passez, dites-moi quelle a été la fin de ses persécuteurs, et qu'est devenue leur prédiction.
suivant laquelle Pie YI devait être le dernier des papes et moi le sépulcre éternel de la papauté?
Le Papin, qui s'était arrêté devant Valence pour déposer et prendre quelques passagers, avait recommencé sa course rapide et nous avait transportés en face de Viviers, justement fier de son beau séminaire et de sa cathédrale, qu'on prendrait pour un château fort.
Apartirdupont Saint-Esprit, les rivesdu Rhône s'élargissent tout à coup ; la vue s'étend à droite et à gauche sur les vastes campagnes de Yaucluse et du Gard. Le fleuve coule à pleins bords avec une rapidité toujours croissante : on dirait que le fils du Saint-JSothard a hâte de porter à la Méditerranée le tribut de ses eaux.
Presque ai face du p(mt Saint-Esprit, sur la rive gauche du fleuve, on aperçoit le village de Momas et son pic ensanglanté. Si vous aviez passé par là vers la fin du seizième siècle, vous auriez pu voir errer dans ces parages un homme de haute stature, au regard farouche, au nez recourbé, au visage dédiamé, marqué de taches de sang noir, qui joignait à la rapidité du vautour la férocité du tigre; c'était le SyUa du protestantisme, François de Beaumont, baron des Adrets. Vous auriez pu le voir, après la prise de Momas, se d(mnant le barbare plaisir de faire sauter, l'un après l'autre, les soldats et les ofiBciers de la garnison catholique, soit du haut des rochers voisins, soit de la plate-forme des tours dans les fossés, ou ses gens les recevaient sur leurs piques. Un de ces malheureux ayant pris deux fois son élan, et s'arrétant chaque fois au bord du précipice : Lâche, voilà deux fois que tu reculeSy lui cria des Adrets. — Et moi, je vous le donne en dix, réjdiqua le soldat. Tant de force d'âme, dans un pareil moment, plut au tyran et obtint la grâce du proscrit-