‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 8 sur 155 · AVIGNON · texte numérisé non relu

AVIGNON

On éprouve je ne sais quel saisissement lorsque, détaehantles regards du théâtre de tant de crimes, on salue la petite ville de Roquemaure, oii Ton croit qu'Annibal, marchant sur Iltalie, passa le Rhône avec son armée.

Bientôt apparaissent dans le lointain les tours d*Avi-^ gnon. L'ancienne capitale des Cavares, tour à tour colonie romaine, conquête des Bourguignons, des Sarrasins, des Francs commandés par Charles Martel, république au treizième siècle, vendue dans le quatorzième par Jeanne de Naples au pape Clément VI, devint, à la révolution de 93, partie intégrante du territoire français.

Un heureux retard dans la marche du vapeur nous permit de jeter un coup d*œil sur Avignon : nous commençâmes par le Palais des Papes. Cette masse imposante, assise sur un roc élevé qui domine le Rhône, est flanquée de quatre tours carrées d'une hauteur et d'une dimension gigantesques. Tandis que l'archéologue y contemple avec transport le génie savant et sérieux du moyen âge, elle apparaît au chrétien comme une image de l'Église, qui, bâtie sur le rocher, voit couler le fleuve des siècles dont les vagues battent en vain ses fondements étemels. Une des tours est tristement célèbre dans nos fastes révolutionnaires. C'est dans la glacière qui est à la base que le féroce Camille Jourdan, surnommé Coupe-Tête, fit précipiter une multitude de victimes, coupables de noblesse, de richesses et de vertus.

Pour reposer l'âme fatiguée d'un pareil souvenir, il ne faut rien moins que la gracieuse église de Notre- Dame des Doms, située dans le voisinage. Dans -cet antique sanctuaire, si cher aux Àvignonnais, la piété reconnaissante a prodigué, en l'honneur de l'auguste Vierge, les sculptures et les marbres précieux. La sa-

cristie offire aux ainateurs de Tart le tombeau gothique de Jean XXII, pontife si connu par sa dévotion envers Marie. Grâce à Tobligeance des excellentes religieuses de Saint-Joseph, il nous fut permis d'admirer à l'hôpital le fameux christ en ivoire, le plus grand et peut-être le plus beau qu'on connaisse.

Regagnant le quai du Rhône, nous fûmes bientôt sur le pont de Saint-Bénézet, où nous appelait une merveilleuse histoire. Un jour, je ne sais plus lequel, de Tan H76, on vit descendre des montagnes, où il gardait les moutons de sa mère, un petit berger âgé de douze ans. Touché des dangers qu'il avait vu courir aux pauvres voyageurs en passant le Rhône, il venait à Avignon, se disant inspiré de Dieu, pour bâtir un pont sur ce fleuve. Il entre dans l'église et fait part de sa mission à l'évêque. On le traite de visionnaire, en l'exhortant à retourner à la garde de son troupeau. Aux railleries succèdent les menaces, mais rien ne l'ébranlé : il propose une épreuve, elle est accordée.

A la vue de toute la ville, le jeune «ifant place sur ses épaules une pierre énorme que trente honames essayent vainement de soulever. Du mépris on passe à l'admiration et le pont est décidé, au milieu d'applaudissements unanimes. Chacun contribua de son argent et de son travail à la construction du monument, dont Bénézet eut la direction. Commencé en H77, le pont ne fut achevé qu'en 1192. Sa solidité, ses dix-huit arches, ses treize cent quarante pieds de longueur le placèrent à juste titre parmi les merveilles du moyen âge, d'ailleurs si puissant et si merveilleux en monuments d'architecture. Avant d'avoir mis la dernière main à son œuvre, maisî^rès en avoir aplani toutes les difficultés, Bénâsel mourut, aussi respecté pour ses vertus que célèbre par ses miracles.

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Pénétrée de vénération et de reconnaissance, la ville fit bâtir, sur la treizième pile qui subsiste encore, une élégante chapelle oîi furent déposées les reliques du saint. En 1669, une grande partie du pont étant tombée, on les transporta solennellement dans Téglise des Célestins.

Quand le voyageur continue de descendre le Rhône, un nouveau spectacle vient bientôt s'offrir à sa vue. Sur la droite du fleuve se déroule la vaste plaine où se tient la foire de Beaucaire. Au delà s'élance le formidable donjon qui domine la ville. Enfin Beaucaire lui montre sa jeune et mobile figure avec le pont superbe qui Tunit k sa sœur aînée, Tantique cité de Tarascon. Le temps nous permit de visiter cette dernière ville.

L'ancienne église de Sainte-Marthe, si remarquable par son architecture, attira d'abord nos regards. Malheu-^ reusement une récente crue du Rhône avait inondé la crypte, ce qui nous empêcha de voir à notre aise le tombeau de la sainte hôtesse du Fils de Dieu. Nous fumes dédommagés par le récit du miraculeux apostolat do sainte Marthe. Voici ce que racontait le cicérone :

€ Arrivée dans le pays, disait-il, la sainte le trouva plongé dans l'idolâtrie; mais bientôt la Providence lui ménagea l'occasion de prouver la vérité du christianisme. Un monstre horrible, que nous appelons Tavasque, exerçait ses ravages et portait la consternation dans toute la contrée. Plusieurs fois les habitants s'étaient réunis pour lui donner la chasse, mais le monstre avait dévoré les plus courageux et échappé à toutes les attaques. Personne n'osait plus sortir; c'est alors qu'on eut recours à la sainte étrangère, en la suppliant de délivrer le pays du fléau qui le désolait. La sainte, s'étant reconmiandée à Dieu, s'arme d'une petite croix et d'un

cordon, et demande oii est le monstre. On la conduit à rentrée du bois appelé Nerluc, où l'effroyable animal avait coutume de se tenir quand il n'était pas sur les bords du Rhône, dans une autre caverne qui servait de tombeau à la plupart des voyageurs. L'héroïne entre dans le bois, s'avance jusqu'à l'ouverture de la caverne, et d'une voix assurée, elle dit au monstre : Au nom de Jésus-Christ, je te commande de sortir !

c A l'instant on voit paraître une bête si affreuse que sa vue seule était capable de faire mourir d'effiroi. C'était un animal moitié quadrupède et moitié poisson, il avait le corps plus haut et plus long qu'un taureau, la tète d'un li(m, les dents l(mgues et tranchantes, le crin d'un cheval, les pieds d'un ours, et il en avait six, et la queue d'un serpent; son corps était couvert d'écaillés à l'épreuve des plus fortes armes; sur son dos s'élevait une arête armée de pointes aiguës et dures comme du fer. A son aspect, les plus intrépides se sauvent, la sainte reste seule. Enchaînée par une puissance divine, la Tarasque s'approche en rampant et vient déposer à ses pieds les membres palpitants d'un malheureux voyageur qui devait être sa dernière victime.

c La sainte lui touche la tête avec la croix, et lui passant son cordon autour du cou, amène le monstre devenu doux comme un agneau : toute la ville accourt an bruit du miracle. Pour se venger des cruautés quelle leur avait fait souffHr, les habitants tuèrent la Tarasque, après l'avoir frappée et déchirée sans plus la craindre qu'une bête de toile peinte. Des bénédictions unanimes furent données à Marthe, et la puissance du Dieu des chrétiens publiquement reconnue. En mémoire de cet événement, qui fut pour nos pays la fin de l'idolâtrie et le commencement de la foi, nous célébrons chaque an-

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