‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 80 sur 155 · LE CAPITULE ANCIEN · texte numérisé non relu

LE CAPITULE ANCIEN

46 Déeembre.

Le Capitole ancien. — Temple de Japiter. — Citadelle. — Caria CaJabra. — Roche Tarpéienne. — Intermontium. — Trésors. — Capitole moderne. — Musée et galerie. — Église d'Ara-Cœli. — Révélation d'Auguste. — Prison Mamertine.

Impatients d'étudier le cœur de Tancienne Rome, nous suspendîmes le cours de nos investigations dans le quartier de' Monti, et, sous la conduite d'un guide intelligent, nous attaquâmes la région du Capitole. Dans ce nom solennel que de souvenirs 1 Je n'oublierai de ma vie l'espèce de frisson qui parcourut mes sens, lorsque, pour la première fois, je vis ces lieux redoutables où, pendant tant de siècles, vinrent finir, dans un dénoùment sanglant, les duels gigantesques de Rome et du monde.

Entrés dans la rue d'Ara-Cœ/i, nous eûmes bientôt en perspective la crête élancée de la fameuse montagne. On la gravit sans peine par une large rampe qui conduit à la plate-forme. De toutes parts se présentent les emblèmes de la force : au bas des balustrades de la rampe, deux lions égyptiens en granit noir, les plus beaux qu'on ccmnaisse ; et, au-Klessus de l'escalier, deux statues colossales, en marbre pentélique, de Castor et de PoUux, placées à côté de leurs chevaux. Ces chefs-d'œuvre de la sculpture antique furent trouvés, sous Pie IV, au Ghetto, ou quartier des Juifs. Deux colonnes font suite aux statues : celle de droite, en montant, est la colonne milliaire qui marquait le premier mille de la voie Appienne, cil elle fat trouvée en iS84 ; la colonne placée sur la gauche a été faite pour servir de pendant à la première.

294 LES TROIS nONE.

Selon notre usage, nous étudiâmes le Capitule tel qu'il était autrefois et tel qu'il est aujourd'hui. Or, si nous fussions venus en ces lieux il y a deux mille ans, voici ce qui aurait frappé nos regards : devant nous, une montagne escarpée, entourée de murailles |yclopéennes et flanquée de tours inexpugnables *, dont on voit encore les substructions du côté du Forum : ouvrage gigantesque, formé de gros quartiers de travertin superposés sans ciment, comme la voûte du grand égout deTarquin. A gauche, le temple si redouté de Jupiter Capitolin; à droite, la citadelle de Rome et la roche Tarpéienne ; au milieu, Ylniermontium ou l'Ara : d'abord bosquet de chênes, puis espace libre, mais toujours l'asile le plus inviolable des Romains. Sur toute l'étendue du plateau, une foule é'édieules ou petits temples, c(msacrés aux nombreuses idoles que Rome adorait; enfin des fortes de bronze, plus indestructibles que les murailles, et fermant la redoutable enceinte. Le Capitole était donc, par excellence, le cœur de Rome antique, le sanctuaire du monde païen, la citadelle du despotisme et la forteresse de l'enfer.

Par sa richesse, par son nom formidable, par le dieu auquel il était consacré, le temple de Jupiter GapiUdin était le lieu le plus vénéré de l'ancien paganisme. Sa forme était celle d'un parallélogramme de deux cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, entouré de trois côtés d'une superbe colonnade en marbre. Sa façade, tournée entre l'orient et le midi , se composait d'un péristyle 011 un triple rang de colonnes supportait un fronton majestueux, surmonté de statues de bronze doré et ter-

^ Capitolii arcem ne magnis quidem exercitibus expngnabilem. Tacit., Hist, lib. III.

TBNPLE DE JUPITER. 295

miné par un quadrige également de bronze. Les colonnades latérales formaient chacune un portique à double rang seulement^ Aunlessus de la porte brillait une Ion* gne suite de boucliers dorés, entre lesquels on admirait le bouclier d'oc d'Asdrubal, superbe trophée enlevé par Marcius, le vengeur des Scipions en Espagne.

Aux colonnes, aux frises du péristyle principal, pendaient des trophées militaires : c'étaient les armes des généraux ennemis, des haches meurtrières, des boucliers criblés de coups, des enseignes de toutes les nations, des épées rouillées par le sang. Là, on voyait des proues de vaisseaux carthaginois; plus loin des casques gaulois, la redoutable épée de Brennus, les dépouilles de Pyrrhus, les étendards des Épirotes, les cônes hérissés des Liguri^s, les gèses des habitants des Alpes et mille autres encore. Par son aspect, cet édifice imposant annonçait bien le temple orgueilleux d*oii le peuple romain lançait la foudre, tandis que, par les dépouilles suspendues à son architecture, il semblait être le bazar de la victoire.

Des degrés de marbre conduisaient dans ce temple, dont la porte et le seuil étaient en bronze ^. L'intérieur répondait dignement à l'extérieur et se divisait en trois nefs formant comme trois temples, qui ont des côtés communs; car, quoique leCapitole M spécialement consacré à Jupiter, on y honorait aussi Junon, reine, et Uiûerve. Jupiter occupait la nef du milieu, Junon celle de gauche, et Minerve celle de droite : le père des dieux se trouvait ainsi entre sa femme et sa fille. Sous le temple était un lieu sacré ou l'on conservait les livres sibyllins. L'édicule, ou sanctuaire de Jupiter, avait, comme

* TiT. Liv., X, XXIII. — Plin., XXXV, xii.

> Voyes DoNATi, Roma vêtus et recens, lib. II, c. v.

le temple extérieur, un fronton doré, et son pavé en mosaïque; le dieu était assis, la tète ornée d'une coaronne d'or radiée et la figure peinte en vermillon ; une toge de pourpre formait son vêtement; sa main gauche tenait une lance en guise de sceptre, et la droite un foudre d'or*.

C'est dans ce temple, dans cette espèce de centre de la terre, la première demeure de Jupiter après le cieP, suivant l'expression des Romains, que les généraux venaient adresser des supplications à la divinité avant de partir pour la guerre, et des actions de grâces après leurs victoires ; que les peuples étrangers ambitionnaient la faveur d'offrir de somptueux sacrifices, et que furent consacrées tant de dépouilles teintes du sang des nations. Ajoutons que ce vaste édifice était entièrement couvert de tuiles d'airain doré, à l'exception de la coupole qui n'avait d'autre voûte que le ciel.

Comme pour servir de cortège au maître des dieux, on voyait rangées autour du temple les statues des principaux habitants de l'Olympe et des grands personnages de Rome. Là était le fameux Hercule d'airain, pris dans la citadelle de Tarente, et consacré par Fabius Maximus; l'Apollon apporté d'Orient par LucuUus et haut de quarante pieds; deux Jupiter, l'un en bronze, d'une hauteur colossale, fabriqué avec les casques et les cuirasses des Samnites vaincus par Spurius Servilius ; l'autre, plus grand que le premier, élevé par ordre des aruspices pour fléchir les dieux irrités des guerres civiles ; la statue équestre en bronze doré de Scipion l'Africain; des Victoires d'or chargées de trophées, et un groupe égale-

* Plin., XXm, VII.

* TiT. Liv., XXXVI, XXXV. — XLIV, xiv. — XLV, xiii,

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