ÉGLISE D*ARA-C(£LI
horrible ravageait Rome. Saint Grégoire le Grand, qui goaveraait alors l'Église, appela tout le peuple à la pénitence. Une procession générale fut indiquée pour le matin du jour de Pâques de Tan SQ6. Le pontife se rendit à rAra-Gœli, prit en ses mains l'image de Marie, que Ton dit peinte par saint Luc S et la célèbre procession septiforme se mit en marche pour se rendre à Saint- Pierre. En passant devant le môle d'Adrien, en entend tout à coup dans les airs des voix célestes qui (d»antent : Regina cœli^ Imtare, alléluia ; quia quem meruisUportare, allduia; resurrexit sicut dixit, alléluia. Le pontife étonné répond avec tout le peuple, Ora pro nobis Deunij alléluia. En même temps on voit un ange iétincelant de lumière qui remet une épée dans le fourreau ; la peste cesse le jour même.
Quatre faits encore subsistants ont traversé les siècles pour attester ce miracle : la procession de Saint-Marc, qui se fait chaque année dans TËglise d'Occident; la statue de bronze de l'archange saint Michel , placée audessus du môle d'Adrien, qui prit dès lors le nom de château Saint- Ange ; l'antienne à Marie : Regina cœli, que l'Église catholique n'a cessé de répéter depuis ce jour mémorable; enfin, l'inscription dont je parle, gravée dans le temple de Marie , en reconnaissance de ce bienfait. Gonunent voir de ses yeux cette inscription si glorieusement monumentale sans réciter aussi dans toute l'effusion de la reconnaissance et de l'amour : Regina cœli, lœtaref alléluia^!
* Ferraris, Biblioth,^ art. Imagines.
• En mémoire du miracle, les religieux d'Ara-Cœli ont seuls le privilège de ohaiiter le Regmêt lorsque, dans les prières publiques, des processions viennent à passer devant le château Saiot-Ânge.
A gauche du maltre-autel se trouve la diapeUe de Sainte-Hélène ; c'est sur la fhse circulaire du baldaquin qu'on lit la seconde inscription qui nous intrigua si fort; elle est ainsi conçue : Hcec quœ Ara-Cœli appeUalur eodem in loco dedicata creditur in quo Virgo sanetiS" sima Dei Mater cum Filio suo se Cœsari Atigusto in circula aureo è cœlo monstrasse perhïbetur. c Cette chapelle, appelée Ara-Cœli, est, suivant la tradition, bâtie au lieu même ou l'on croit que la très-sainte Vierge Mère de Dieu, tenant son Fils entre ses bras, se fit voir à l'empereur Auguste, dans le ciel, au milieu d'un cercle d'or. »
Quelle est l'origine de cette tradition ? Les auteurs rapportent qu'Auguste consultait un jour l'oracle d'Apollon pour savoir quel serait après lui le maître du monde. Suivant l'usage, il offrait une hécatombe; mais le dieu, c'est-à-dire le démon, resta muet. Le sacrifice recommence, et le dieu ne répond pas. Pressé de nouveau, Apollon rend enfin cet oracle :
Me Paer hebraeus divos Deas ipse gabernans Cedere sede jubet tristemque redire sub orcum ; Aris ergo dehinc tacitus abscedito nostris.
« Un Enfant hébreu. Dieu lui-même et ma tre des « dieux, me force à quitter la place et à rentrer triste- « ment dans Tenfer. Désormais, retire-toi donc sans ré- « ponse de mes autels. »
Vivement frappé de cet oracle, Auguste vint au Capitole, oii il fit ériger un autel à TEnfant-Dieu avec cette inscription : Ara Primogeniti Dei : « Autel du premierné de Dieu. » Le même fait est rapporté, avec quelques variantes, par d'autres historiens. C'est la sibylle de Tibur que l'empereur aurait consultée pour savoir s'il de-
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vait permettre qu'on l'honorât comme un dieu. Après trois jours d'un jeûne sévère, Auguste vit le ciel ouvert, et, sur un autel, une vierge d'une grande beauté, tenant en ses bras un petit enfant, et une voix disait : Hœc ara Filii Dei est. « C'est ici l'autel du Fils de Dieu. » En conséquence, Auguste défendit qu'on l'appelât dieu, et fit ériger l'autel dont nous avons parlé ^
Quand on songe que toutes les traditions de l'Orient et de l'Occident annonçaient la venue du Messie ; quand on sait que la révélation directe du mystère de l'Incarnation fut faite à beaucoup de païens, on est porté à croire que les maîtres du monde ne furent pas oubliés ; et, indépendamment des preuves historiques qui l'appuient, cette tradition devient probable *.
* Voyez NicÉPHORE , lib. I, c. xvii. — Suidas , in August. — Gedrbnus, id, — Frederigus Muller : An Cœsari Augusto quidquam deNativitate Christi innotuerit? — Gerae, 1679. — Storia délia chiesa e convento di S, M. d'Ara-Cœli, p. 157. — De Aray Nanneti, 1636, à Petro Bertaido, cap. xxix. --Thesaur. GR-fivii,t. YL — Trombelli, Vita B, Virg,, t. II, p. 319-328. — Martinus Polonus; S. Antonius; P. Franchs GoNZAGA ; Petrarcha, in Hb. II Epist. — Aiibros. Novidius Flacgus, lib. II, Sacr. FasL, p. 162.— Anonymus Christianus apud Othonem Aigher, in Horto variarum inscriptionum, p. 77. — P. Casimaro da Roma, Capella di 5. Elena, 157. — EiJsèBE,citéparCASAciBON.— BARON.i^pparafus, édit.Lucqnes, 1740, p. 447. — ilnna/cs de philosophie chrét^ t. XIV, p. 62.
* Telle est donc l'origine de celte tradition ; voyons quelle en est la valeur. Si Ton se donne la peine d'analyser les nombreux écrits publiés sur celte question, on trouve le oui et le non parmi les savants. Ceux qui nient raulhenticité du fait s'appuient : i^ sur le silence absolu des Pères et des auteurs profanes ; 2« ils objectent la différence qui se trouve dans le récit des mêmes faits ; 3» ils disent qu'il n'y avait plus de sibylle au temps d'Auguste ; celle de Cumes, qui prophétisa la dernière, était contemporaine de Tarquin le Superbe. Ceux
L*esprit satisfait, le cœar content, nous dîmes à revoir à la chère église d'Ara-Cœli.
Devant nous était l'ancienne montée de ¥Asile, espèce
qui affirment répondent : 1® que le silence des Pères et auteurs païens est une preuve négative qui ne peut annuler le témoignage positif de la Iradition et des historiens postérieurs ; 2"* que nous sommes loin de posséder tous les écrits des premiers Pères de l'Église et même des auteurs profanes; que les actes de Notre-Seigneur, envoyés à Tibère parPilate, et, suivant le témoignage de TertuUien et de saint Justin, déposés dans les archives du sénat, ont péri ; mais si un monument de premier ordre comme celui-là a pu disparaître, est-il étonnant que d*autres pièces moins importantes aient eu le même sort? que les païens devenus persécuteurs s'appliquèrent, suivant le témoignage d'Ëusèbe, à détruire tout ce qui pouvait être favorable au Christianisme. Voilà ce qu'ils répondent à la première objection.
Quant à la différence qui existe dans le récit du fait, loin d'y trouver une objection, ils disent qu'elle est plutôt une preuve de vérité. Et d'abord, elle prouve qu'il n'y a pas en connivence entre les écrivains ; de plus, elle ne porte que sur des circonstances secondaires, le fait capital restant le même, savoir la révélation faite à Auguste, et l'autel élevé par ce prince au Fils de Dieu.
Passant à la troisième objection, tirée de la non-existence des sibylles sous le règne d'Auguste, ils répondent que Terreur ou l'anachronisme des historiens est plutôt dans les noms que dans les faits : !<> 11 est certain qu'il y eut une sibylle à Tivoli; elle est connue dans l'histoire sous le nom de sibylle Tiburtine. 2'* Il est certain qu'à Tibur existait un oracle fameux que les empereurs romains ne dédaignaient pas de consulter. Nous en avons une preuve irréfragable dans la vie d'Adrien. Ce prince, ayant bâti sa célèbre villa, vint demander à l'oracle de Tivoli les secrets de l'avenir, et c'est la réponse du dieu qui occasionna le martyre de sainte Symphorose et de ses sept fils. 3*» Au lieu de dire l'oracle de Tibur, toute la faute de l'historien est d'avoir écrit la sibylle de Tibur : or, c'est là une erreur qui ne saurait arrêter. D'abord elle est insignifiante en elle-même, puisqu'elle n'ébranle pas le fait principal raconté
PRISON MAMERTIIfE. 307
de chemin en cordon qui aboutit au Forum, près de Parc de Septime Sévère. Nous le primes, et bientôt nous fumes sur le seuil de la fameuse prison Mamertine : avant
par d'autres historiens dans cette circonstance; ensuite, elle était d'autant plus facile à commettre, que l'oracle de Tibur avait très-bien pu conserver, dans le langage ordinaire, son ancien nom de la sibylle de Tibur; enfin, il faut que cette difficulté soit bien moins sérieuse qu'on ne voudrait le faire croire, puisqu'elle n'a point ébranlé la persuasion des hommes d'une logique et d'une science incontestées, entre autres de Pétrarque, de saint Antonin et de beaucoup d'autres.
Terminons celte digression par quelques principes de critique générale, applicables non-seulement à la révélation d'Auguste, mais encore à plusieurs autres faits dont nous aurons à nous occuper. La saine critique nous dit : 1® qu'en droit on ne peut pas nier un fait possible parce qu'il est extraordinaire, mais parce qu'il est mal prouvé. Dans l'espèce, le fait en question est possible ; de plus, adversaires et défenseurs, tous conviennent que l'église d'Ara-Cœli doit son nom à cet événement traditionnel * ; or cette église est une des plus anciennes de Rome. Tobie Corona, hagiographe distingué, la croit de fondation constantiuienne **. Voilà donc une tradition qui remonte à une haute antiquité. De nombreux écrivains de différents pays la regardent comme certaine ***. Leur sentiment a traversé de longs siècles sans contestation. A la fin du seizième, le grand pape Sixte Y gravait encore ou laissait graver sous ses yeux ce fait acquis sur l'obélisque de Sainte-Marie Blajeure. Peut-on supposer que l'illustre pontife a ordonné ou permis d'écrire, et que ses successeurs ont laissé subsister sur un monument public, au milieu de Rome, une fable absurde ou un fait dénué de fondement? Peut-on supposer que, depuis un temps immémorial, les vicaires de Jésus-Christ ont autorisé les religieux d'Ara-Cœli à renouveler chaque année
* Certo è pero, ebe la denomiaazione di qaesta chiesa de ripetersi dalla opinione, ebe qaivi Augasto avesse fatta inalzare an* ara, colla riferita iserizione. Cancellieri, Note e [esta di natale, c. xli, p. 199.
*' Trae. de eaeris templis, p. i, c. 33.
*** Miile icrUtori, etc., ce sont les paroles de Cancellieri lai-mème. h>., p.U8.
d'y entrer, apprenons à la connaître. Cette prison, noire, humide, horrible, doit son nom au quatrième roi de Rome, Ancus Martius, qui la fit creuser dans le roc mène
la tradition d'un conie puéril, ou que ces religieux, qui ne furent pas tous dénués de quelque savoir, aient consenti à perpétuer par une prière publique le souvenir d'un fuii inventé par quelque faussaire ? Car il faut que, chaque année, pendant l'octave de Noël, les religieux d'Ara-Cœli chantent solennellement après comphes Tantienne suivante :
Stellato hic in circulo, Sybillœ tonc oracnlo.
Te Tidit Rex in cœlo.
D'où vient donc le dissentiment que nous avons signalé? Il est aisé d'en indiquer Torigine. Sous Tinfluence du protestantisme, une critique de réaction^ une critique à outrance s'exerça, dans l'Europe entière, sur toutes les traditions dn catholicisme. Ce fait n'est ignoré de personne.
Pourtant la saine critique nous dit qu'en droit on n'est pas recevable à venir attaquer un fait en possession depuis des siècles de la foi commune des hommes compétents, à moins qu'on n'apporte des preuves péremptoircs de fausseté et d'usurpation. Dans r espèce, quelles preuves péremptoircs ont produites les adversaires de la tradition dont il s'agit? quels monuments nouveaux, inconnus des siècles passés, ont-ils découverts? Nous avons exposé leurs moyens d'évicliOQ : à tout homme impartial d'en apprécier la valeur. Quoi qu'il en soit, la plupart des apologistes catlioliquos firent assez bon marché des traditions secondaires de rÉglisc : on les mit sur le compte de la foi simple et naïve de nos pères, et tout fut dit. On croyait, par cette concession, apaiser la faim de Cerbère, il n en fut rien. Maître des ouvrages avancés, l'ennemi se jeta sur le cœur de la place. Bientôt les champions de l'Église furent obligés de s'armer de toutes pièces pour défendre les traditions générales que le protestantisme battait en brèche, afin, disait-il, de dégager l'esprit humain de toutes les superstitions et asseoir la foi sur le fondement unique de l'Écriture. Telle fut la tendance de la polémique aux seizième et dix-septième siècles.
Rome ne céda point à ce mouvement dangereux. Gardienne