CINQ CARDINAUX DE PLUS
Sixtine pour chanter le Te Deum en action de grâces, nous quittâmes le Vatican. La physionomie de la ville annonçait rapproche d'une fête. Dans tous les pays, à la naissance des princes, arbitres futurs des destinées des peuples, il se fait de grandes réjouissances. Ici, les cardinaux sont les princes du sang, et ce soir il en naissait cinq ! A VAve Maria vous auriez vu les édifices illuminés, des orchestres nombreux devant les palais des nouveaux princes, un peuple immense dans les rues et sur les places, de brillants équipages sillonnant îa foule et conduisant les ambassadeurs, les princes, tout ce que Rome comptait d'étrangers de distinction, à la demeure des cardinaux, auxquels on allait offrir des félicitations et des hommages. Grâce à monseigneur de B..., nous fûmes de la fête et nous visitâmes successivement les cinq élus du Sacré-Collège.
Rien de plus brillant que Pillumination de leurs palais. Les dessins les plus variés et les plus gracieux charmaient la vue et faisaient croire à quelqu'une de ces féeries du moyen âge. Un escalier vraiment royal, couvert de riches tapis, éclairé par une double ligne de cierges de quatre pieds de hauteur, et d'une grosseur proportionnée, conduisait au Piano noMle, ou premier étage du palais. Entre deux haies de laquais et de suisses en grande livrée rouge, bariolée de blanc et de bleu, tenant à la main des cierges gigantesques, on arrivait au seuil des salons.
Le cardinal ne porte, ce jour-là, d'autre insigne de sa nouvelle dignité que la calotte rouge. Le reste du costume se compose d'un habit noir à la française, d'un petit manteau de soie de la même couleur et de la même longueur que l'habit; d'une culotte courte et de bas noirs. Il est là sur la porte de son appartement, d<
le chapeau à la main : vous arrivez, il vous salue, vous adresse quelques mots; vous passez plus loin, et vous prenez part à la conversation générale ; pour lui, il reste à son poste ; ainsi le veut l'usage, qui lui défend également de «'asseoir pendant toute la soirée. Au salon du cardinal succède la salle du trône ; c'est une pièce richement décorée, oii se trouve de rigueur le portrait du Saint-Père. Au bas du portrait et tourné vers le mur est un grand fauteuil exclusivement réservé au souverain pontife.
Cependant on attendait avec impatience le chapeau qui devait être apporté en grande pompe. Vers les sept heures une voiture du pape sortit du Vatican ; elle conduisait les deux prélats domestiques chargés de remettre l'insigne du cardinalat. Us entrèrent, portant le chapeau sur un plat d'argent, et, l'ayant déposé sur une table derrière laquelle était le cardinal, un des prélats lui fit une allocution pleine d'à-propos. Le nouvel élu répondit et reçut, après le départ des gracieux messagers, les félicitations de toutes les personnes présentes, auxquelles on offrit des glaces qui nous semblèrent de saison, bien qu'on fut au cœur de l'hiver.
Remarquable par le bon goût et la noble simplicité avec laquelle elle fut conduite, cette fête, comme la plupart des solennités romaines, a le privilège d'élever l'âme aux plus hautes pensées. Voir tout ce que le monde a de plus puissant et de plus riche, rendre hommage aux princes de cette Église jadis cachée dans les Catacombes de cette même Rome, et persécutée par les grands et les Césars de ce temps-là : quel étrange spectacle ! Entre les triomphes du Capitole et les élections du Vatican, il y a un aWme, et cet abime n'a pu être comblé que par le plus grand des miracles.