MARCHÉ AUX ESCLAVES
gueur de la façade du temple et des portiques voisins des échafauds dressés, et sur ces échafauds des hommes, des femmes, des jeunes garçons, des jeunes filles et des enfants l . Tous, dans un état à peu près complet de nudité, avaient un petit écriteau pendu au cou ; quelques-uns portaient sur la tête un bonnet de laine blanche, d'autres une couronne de feuillage. Le plus grand nombre avaient les pieds nus et frottés de craie ou de gypse 2.
Un homme d'une figure ignoble, à l'air brutal et grossier, se promenait devant chaque échafaud, et, s'adressaflt à la foule avec une volubilité et une assurance imperturbables, crait : « Rien ne me presse de vendre, citoyen ; je ne suis pas riche, il est vrai, mais je ne dois rien à personne. Un autre ne vous laisserait pas à ce prix, et moi-mêmejeneles donnerais pas à d'autres qu'à vous, illustres Romains. Voyez-moi cela, continuait-il en désignant un jeune garçon; examinez comme il est beau, bien fait de la tête aux pieds. Je vous garantis sa frugalité, sa probité, sa docilité ; il obéit au moindre signe : c'est une argile dont on fait tout ce qu'on veut. Il sait un peu de grec et vous chantera même à table, quoiqu'il n'ait pas de musique. » Puis lui frappant sur les joues : « Entendez-vous, disait-il, comme cela résonne! quelle chair ferme! la maladie n'aura jamais de prise là-dessus. Citoyens, je le donnerai pour huit mille sesterces ; c'est vraiment pour rien3. »
Passant ensuite à un jeune enfant : « Allons, toi, lui
1 Plin., xxxv, 18, etc., etc.
* Se nec, Ep. 45. — Aul. Gell., iv, 2; — vu, 4. — Tit. Liv., xxiv, 16. Aul. Gell., id. — Plin., xxxv, 17. — Juv., vin, 1, v. 3.
5 Horat., Epist. h, 2, vers 2.— Digest., xxi, tit. i, leg. 19, 2. — Pers., SaL, v. 77.
disait-il, fais voir ta gentillesse aux maîtres du monde; » et le pauvre enfant de sauter, de tourner, de gambader sur les planches, de faire mille agaceries pour tenter la foule qui le regardait. «Est-il leste! est-il joli! est-il mignon ! ajoutait l'homme. Mais, citoyens, entrez dans ma taverne, vous verrez mieux que tout cela. Ce n'est ici que mon étalage; tout ce que j'ai de plus rare, de plus beau, de plus délicat, de plus admirable, est sur mes échafauds intérieurs ; veuillez entrer, citoyens, veuillez entrer1 ! »
Cet ignoble commencement n'était pour l'esclave que le prélude des ignominies et des cruautés plus grandes qui l'attendaient. Vendu et payé, il devenait corps et âme la propriété de son maître : nulle loi, nul article de loi pour protéger sa vie, sa vertu. Seconde espèce humaine, moins vil que nul, chose et non plus être intelligent, incapable de toute propriété, sans patrie, sans famille, sans aucune différence légale entre lui et la bête, il vit, il meurt au gré du despote qui lui tient le pied sur la gorge, et qui en fait le jouet de tout ses caprices \ Être méprisé auquel, pour ne point profaner sa parole, son maître souvent ne parle que par signes, au besoin par écrit ou par des coups.
Vrai gibier de fouet et de prison, dont la loi compte la vie pour si peu de chose, que dans une enquête judiciaire, accusé ou même témoin, on ne l'interroge que sur
1 Stat. Sylv., iï, 1, v. 72. — Mart., ix, 60. — Senec., Ep. 47.
* Servi per fortunam in omnia obnoxii, quasi secundum hominum genus sunt. Flor., m, 20. — Digest., leg. m de Capite minutis. — Caius, Instit.^u 52. — Juv. ,Satyr. vi,vers 219. Caput enim servile nullum jus habet, curct nomine, censu, tribu. Paul, lib. III, de Cap. diminut.
CONDITIONS DE l'ëSCLAVAGE. $Td
le chevalet, et que, sur la réquisition d'un plaideur, son maître l'envoie sans difficulté au tortureur, se faisant seulement donner caution pour le déchet qui pourra résulter de la torture1. Et sur ce maître qui tient sa vie entre ses mains, qui peut le briser comme un verre, l'esclave doit veiller comme sur la prunelle de ses yeux. Malheur à lui si«*on maître vient à être tué par un de ses esclaves : la loi veut que tous les autres, présents dans la maison, innocents ou coupables, soient livrés au supplice, à la mort2. Tel est le joug de fer qui l'écrase et qui pèsera sur lui jusqu'au dernier soupir...
En attendant, il sera condamné à tous les offices les plus pénibles et les plus bas. Pour mieux juger de sa condition, suivons-le dans la maison de son maître. Plus de cent vingt emplois l'attendent, lui et ses compagnons d'infortune ; nommons-en quelques-uns. Le seuil de la porte est franchi, nous sommes sous le vestibule ; à droite et à gauche voici deux, niches : dans l'une est un chien, dans l'autre est l'esclave Janitor. Il est enchaîné, et si la maison change de maître, on le vendra avec la maison, comme s'il tenait invinciblement à la muraille oîi sa chaîne est scellée et faisait partie inté-» grante de la construction3.
A quelques pas se montrent les balayeurs (mediastini, scopatores) ; les uns sont debout sur des tréteaux ; les autres sont accroupis par terre ; tous, le balai, la brosse,
1 Senec, Ep. 47. —TAciTMi4nn.,XIll,xxm. — Paul., Sentent.,?. 16, p. 3.
8 Cic. ad Family iv, 12.— Digest., ad S. C. Sillanianum, leg. xiu.
8 Suet., de Clar. Pethor. 4 — Appian., de Bell. ck>., iv,
le chiffon de pourpre, l'éponge à la main, font briller comme des glaces les colonnes de marbre du portique et la mosaïque de l'atrium1.
A l'angle de l'atrium est Yatriensis, esclave chargé de garder les armoires [armaria), où sont renfermés les registres de la maison et les images des ancêtres8. Descendons aux cuisines. Dans ces pièceslmportantes des maisons romaines, se tient une multitude d'esclaves dont l'unique soin est d'inventer et d'apprêter des mets capables de réveiller le goût blasé des Apicius.
Le cuisinier ( coquus ) prépare les viandes, et à force de patience parvient à servir un porc entier, bouilli d'un côté et rôti de l'autre; le pâtissier (pistor dulciarius) fait les sucreries mêlées de tous les arômes de l'Arabie et de l'Inde. Dans la crainte qu'une goutte de sueur ne tombe dans la pâte, on l'oblige à se voiler la tête pendant qu'il pétrit3. Le lactaire (lactarius) lui donne la crème et le lait; le placentaire (placentarius) loi donne les instruments dont il a besoin; le pomaire (pomarius) fournit les pommes, et lefocarius entretient le four à la chaleur convenable; le cellérier (cellarius) garde les boissons préparées dans l'office ; le permarius préserve des mouches et de la poussière l'huile, le garum, le miel, et en général tout ce qui doit bientôt paraitre sur la table; mais malheur aux infortunés si un seul plat manque de saveur ou de parfum ! Un goût exercé doit présider au choix des aliments: le dégustateur (obsonator) est chargé de cette périlleuse opération.
Le repas est préparé ; voici venir les invitateurs (invir
1 Vitruv., lib. VII, c. iv. — Horat., lib. II, Sat. vu
« Varr., lib. Vil, de l. l.
• Apul., lib. X, Metam. — Athen-eus, lib. Xll.