‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 116 sur 215 · BAPTÊME DE M. RAT1SB0NNE · texte numérisé non relu

BAPTÊME DE M. RAT1SB0NNE

nous tous, qui oublions trop souvent que Jésus, notre maître, était doux et humble de cœur1.

Plus de doutes ; l'esprit du Sauveur est avec le néophyte, et le cardinal ramène comme en triomphe, à la chapelle Saint-Ignace, cette brebis chérie qu'il vient d'arracher à Satan. Comment vous dire tous les sentiments divers qui agitaient alors l'assemblée ? Quel spectacle ! M. de Bussières, protestant converti, conduisant un juif au giron de l'Église catholique ! et quel juif ! un jeune France de vingt-huit ans, dans toute la plénitude de sa force, de sa raison et de son indépendance ; hier encore impie, frondeur, blasphémateur, et aujourd'hui doux comme un agneau, se laissant faire tout ce qu'on veut! Son visage remarquable par un heureux mélange de fermeté et de douceur, sa longue barbe noire, sa démarche, son costume, tout en lui reportait la pensée au temps de la primitive Église : ont eût dit un de ces chrétiens des Catacombes qui espéraient le martyre2.

Voilà ce que nous vîmes. Que tous nos jeunes compatriotes n'ont-ils pu jouir du même spectacle ! Quand le pontife demanda au catéchumène : « Quel est votre nom ? — Marie, » répondit-il avec un élan de reconnaissance et d'amour qui nous fit tressaillir. La réception du baptême et de la confirmation fut suivie d'une chaleureuse improvisation de M. l'abbé Dupanloup, et le saint sacrifice commença. Au moment solennel de la communion, M. Ratisbonne se trouva tellement anéanti qu'il fallut le soutenir pour approcher de la table sainte. Ce n'est qu'avec le secours de M. de Bussières qu'il put se relever, après avoir reçu le pain des anges. Un tor-

1 L'Enfant de Marie, par M. de Bussières, p. 59. * Jd., p. 10.

rent de larmes inondait son visage ; il succombait sous le poids de l'émotion.

Avec quel enthousiasme toute l'assemblée chanta le Te Deum, que les anges redirent au ciel dans d'ineffables transports ; car il est écrit : Qu'il y a plus de joie dans la sainte Jérusalem pour la conversion d'un seul pécheur que pour la persévérance de quatre-vingtdix-neuf justes. » Heureux du bonheur de l'Église, heureux du bonheur de notre nouveau frère, nous reprimes la visite de Rome chrétienne.

Si l'orphelin montre du goût et de l'aptitude pour les arts libéraux, le grand hospice de Saint-Michel lui présente tous les moyens de fournir une noble carrière. Traversant rapidement la ville et le Tibre, nous arrivâmes de bonne heure à Ripa grande, où se trouve le nouveau théâtre de la charité romaine. Avant d'y entrer, il est agréable d'en connaître l'origine. On verra que les œuvres de Dieu ont presque toujours de bien faibles commencements : le zèle souvent désolé peut trouver dans cette remarque un encouragement et une consolation.

Au seizième siècle vivait à Rome un pieux chrétien, nommé Jean-Léonard Ceruso. Touché de compassion pour les pauvres enfants abandonnés que le rigoureux hiver de 1581 avait rendus fort nombreux, il les recueillit dans une chétive maison de* la rue des Banquiers, près du palais Chigi. Cet homme avait autrefois enseigné la grammaire, et comme il prononçait souvent quelques paroles latines, on l'avait nommé par plaisanterie le Lettré, nom qui fut donné à ses enfants et qu'ils portent encore. Il employait ses élèves à nettoyer les rues, moyennant une petite rétribution des marchands. Lui-même allait par la ville avec un habit

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