VISITE AU CARDINAL MAI
fer Février.
Visile au cardinal Mai. — Origine de la fable de la papesse Jeanne. — Charité romaine pour l'orphelin (suite) . — Hospice de Sainte* Marie des Anges. — Hospice du Tata-Giovanni.
La nuit était venue nous surprendre à Saint-Michel; mais nous ne quittâmes l'intéressant hospice qu'en nous promettant d'y revenir : il nous restait à visiter la prison pénitentiaire. Aujourd'hui l'ordre logique de nos études nous appelait sur un point opposé de Rome, à la place de1 Termini. Avant le départ, je fus présenté à l'un des membres les plus illustres du Sacré-Collège, le cardinal Angelo Mai. Savant du premier ordre, le cardinal Mai s'est placé hors ligne par ses travaux sur les manuscrits de la Vaticane. Les ouvrages inédits, chrétiens et profanes, qu'il a déchiffrés et publiés, forment déjà dix volumes grand in-4° de plus de mille pages *.
Il suffit d'ouvrir cette collection pour être stupéfait, en voyant combien il a fallu de patience, d'érudition et de science de tout genre pour exécuter un pareil travail. Si on admire le courage du cardinal, on bénit le pontife généreux qui a fait imprimer l'ouvrage aux frais de la Chambre apostolique ; c'est pour les souverains un exemple d'autant plus noble que le Saint-Père n'est pas riche. Après une assez longue conversation dans laquelle il se montra plein d'affabilité, l'illustre cardinal me fit visiter lui-même sa bibliothèque, une des plus riches et des mieux composées sans contredit de toutes les bibliothèques particulières de l'Europe.
1 Scriptorum veterum nova Collectio, e Vaticana codicibus édita. Typis Vatican is? 1825, 1832,
Je mis là main sur un volume de la Nova collectio : t Ah! me dit Son Éminence, vous tenez les Questions de Photius à Amphiloque, c'est un des plus curieux ouvrages que j'aie retrouvés. * Puis, prenant lui-même le volume, il me fit lire différents passages où le schismatique Photius parle en termes très-honorables des pontifes romains et de la suprématie de leur pouvoir : G est le bienheureux Damase qui confirme le deuxième Concile général dont les décrets sont suivis par Vunivers entier; c'est Agathon qui, quoique non présent de corps au sixième Concile, V assembla pourtant, et en fut V ornement par son esprit, sa doctrine et son zèle. Photius parle ensuite longuement et avec beaucoup d'éloges de Jean VIII, à qui il donne par trois fois l'épithète de viril.
« Ce n'est pas sans motif, me dit le docte cardinal, que Photius se sert par trois fois de cette expression. Évidemment il fait allusion, en la réfutant, à l'accusation d'esprit faible, que dès lors on portait contre ce pape, parce qu'il avait souffert qu'on replaçât sur le siège de Gonstantinople Photius, si opposé au Saint-Siège et frappé auparavant de tant d'anathèmes. C'est de là sans nul doute qu'est née la fable de la papesse Jeanne, dont l'origine, objet de tant d'opinions absurdes, me parait avoir été indiquée avec précision par Baronius l, lorsqu'il dit que ce pape a été appelé une femme parce que, vu la trop grande facilité de son esprit, il ne sut montrer aucune constance sacerdotale. De telle sorte qu'on l'appelait non point pape, comme ses courageux prédécesseurs, mais papesse, pour lui reprocher de n'avoir pas même résisté à Photius. »
* An, 879, n. 5.
CHARITÉ ROMAINE POUR i/oRPHELIN. 309
Après m'avoir fait promettre une seconde visite, l'aimable cardinal me permit d'aller rejoindre mes compagnons de voyage. En peu d'instants nous fûmes sur la place de' Termini.
Sainte-Marie in Aquiro et Saint-Michel nous avaient montré la charité romaine formant les pauvres orphelins aux travaux de l'intelligence ou aux ails libéraux ; nous allions la voir préparant une partie de sa jeune famille à l'exercice des métiers et des arts mécaniques. Nous franchîmes le seuil usé des Thermes de Dioclétien. Dans ces vastes constructions, jadis consacrées aux plaisirs de la vieille Rome, la Rome chrétienne a placé l'aimable asile de Sainte-Marie des Anges. Comme à Saint-Michel, on trouve ici quatre familles. Les bons frères de la Doctrine chrétienne, dont l'intelligence et le zèle sont à Rome ce qu'ils sont en France, dirigent la communauté des hommes et des jeunes gens.
Les jeunes orphelins auxquels leur âge ne permet point encore d'entreprendre l'apprentissage d'un métier ont une école de catéchisme, de lecture et d'écriture ; les autres reçoivent également des leçons après leurs travaux. Sans nuire aux occupations manuelles, une école de musique instrumentale forme, parmi les élèves, une troupe militaire qui s'exerce chaque jour pendant quelques heures, et qui a déjà donné des preuves publiques de son habileté. On apprend dans l'hospice les métiers de cordonnier, tailleur, imprimeur, teinturier, serrurier, chapelier, menuisier et ébéniste. De ces ateliers sortent ces chaises si légères et si faciles à manier, connues sous le nom de chaises de Chiavari.
Une grande partie des jeunes gens est employée à la confection de la chaussure et des vêtements militaires; généralement les ateliers et les travaux sont
affermis à dos entrepreneurs, ce qui est la méthode la plus avantageuse, quand les contrats sont régulièrement stipulés et passés entre gens honnêtes. L'imprimerie seule n'est point mise en adjudication ; elle publie ordinairement de petits ouvrages de dévotion qu'elle livre à bas prix ou donne gratuitement. Le salaire se répartit en trois parts : un tiers reste à la maison, un tiers revient à l'ouvrier, un autre tiers est mis en commun et divisé par la suite. Ces petites économies forment le pécule du jeune ouvrier, et l'aident, quand il sort, à s'établir convenablement.
La Congrégation des Filles du Refuge, transportée à Rome depuis dix ans par la vertueuse princesse Thérèse Doria Pamphili, préside la communauté des femmes. Les jeunes orphelines travaillent le coton, le fil et le lin ; empaillent les chaises fabriquées par les hommes, et sont employées au blanchissage de la maison et à la tenue du linge. Ici, comme dans tous les asiles de Rome, elles demeurent à l'hospice tant qu'elles ne se marient pas, ne se font pas religieuses ou ne se mettent point en service dans des maisons particulières.
Quatre chapelains prennent soin du spirituel des quatre familles ; et des prêtres du dehors viennent souvent, surtout dans les infirmeries, distribuer par charité les secours de la religion. Chaque matin on assiste à la messe, le soir on récite le rosaire, tout le monde doit se confesser une fois par mois, et reçoit l'instruction du catéchisme, base d'une bonne éducation *.
Dans les grands établissements que nous venions de visiter les enfants sont à demeure ; il en est un autre oit l'on suit un système diiîérent : c'est l'hospice si connu à
1 Morich., p. 128.
HOSPICE DE TATA-GIOVANNt. 311
Rome sous le nom de Tata-Giovanni. Nous voulûmes aussi connaître cette nouvelle invention de la charité romaine, et, chemin faisant, on nous raconta l'histoire du fondateur. Dans le siècle dernier vivait à Rome un pauvre maçon, nommé Giovanni Borgi. Tous les jours de fête il s'en allait à l'hôpital du Saint-Esprit pour servir les malades. N'ayant rien à leur donner, il retournait leur Ut, leur faisait la barbe et leur rendait tous les services qu'on peut attendre d'un serviteur dévoué.
Or, il lui arrivait souvent de rencontrer par les rues de jeunes enfants à peine vêtus et chaussés, exposés à grandir dans le vice et l'oisiveté : il en trouva d'autres à l'hôpital que la mort avait rendus orphelins. Le sort de tous ces pauvres enfants toucha vivement le cœur du charitable ouvrier. Il commença par inviter ceux qui étaient malades à venir le voir dans sa maison lorsqu'ils seraient guéris. Au moyen de quelques aumônes, il les recueillit chez lui, les habilla, et les envoya en apprentissage chez les habitants de la ville, afin de leur procurer par le travail des moyens d'existence : lui-même leur enseignait le catéchisme et les faisait approcher des sacrements.
De généreux bienfaiteurs ne tardèrent pas à le seconder de leurs conseils et de leurs bourses. Je citerai entre autres l'illustre cardinal di Pietro, le bras droit de Pie VII pendant les terribles épreuves de Fontainebleau. Il loua pour Giovanni et ses petits protégés un grand appartement dans la via Giulia, et lui assigna trente écus par mois : ce qui permit d'élever à quarante le nombre des orphelins. Borgi les appelait ses enfants, et ceux-ci réciproquement lui donnaient le titre filial de papa. De là est venu à l'institution le nom de Tata- Giovanni (papa Jean). Pie VII, dont le cœur était si gé-
néreux, fut le principal protecteur de Borgi. Non coûtent de lui acheter la maison dans laquelle il était en loyer, il le traitait très-amicalement, ainsi que les orphelins, auxquels il donna souvent de sa propre main de l'argent dans la sacristie de Saint-Pierre.
Bien que Jean fût illettré, il sentait la nécessité de l'instruction et fit enseigner à ses enfants la lecture, l'écriture, l'arithmétique. On y ajoute aujourd'hui des principes d'ornementation, de dessin linéaire et de géométrie, connaissances fort importantes pour de jeunes artisans; mais par-dessus tout on s'attache à former leurs coeurs par l'enseignement de la religion et par de solides pratiques de piété.
Nous fûmes bientôt en état de vérifier par nous-mêmes ce qu'on venait de nous dire. Avant midi, nous étions à Saint-Anne des Menuisiers, où se trouve l'hospice de Tata-Giovanni. En voici la disposition et les règlements : six chambres sont occupées parles enfants, elles portent les noms significatifs de Saint-Joseph, de Saint-Philippe, de Saint-Pierre, de Saint -Paul, de Saint- Stanislas, des Saints-Camille-et-Louis. Comme tout est simple dans cet institut, les jeunes gens eux-mêmes, choisis parmi les plus sages et les plus âgés, président les chambres ; mieux instruits que les autres, ils enseignent à leurs camarades les premiers éléments de la science. De bons prêtres ou de vertueux laïques y viennent souvent le soir distribuer l'aumône de l'instruction religieuse et scientifique1. Le soin de la discipline intérieure est confié à deux ecclésiastiques. Les enfonts se lèvent de bonne heure, et dès l'âge le plus tendre,
1 C'est là que Pie IX, jeune encore, faisait l'apprentissage de la charité qu'il pratique si noblement.