VISITE AU CARDINAL MEZZOFANTI
ges en peau. Les manufactures de Naples lui ont fait dans ces derniers temps une concurrence insoutenable. Aujourd'hui les élèves se livrent à tous les ouvrages de leur sexe, et le produit de leur travail leur appartient tout entier.
Comme aux Zoccolante, on admet en apprentissage quelques pauvres jeunes filles étrangères à l'établissement. L'église sert d'oratoire domestique, où les jeunes filles vont souvent accomplir leurs devoirs religieux. Dans les promenades, vous les voyez, suivant l'ancien usage de la maison, divisées par bandes de cinq, vêtues d'une robe noire, d'un châle, d'un chapeau et d'un voile de la même couleur : elles ne sortent jamais les jours de fête. Une dot de 10Ô écus leur est donnée en cas de mariage ou d'entrée au couvent.
3 Février.
Visite au cardinal Mezzofanti. — Anecdotes. — Charité romaine pour l'orpheline (suite). — Conservatoire Pie. — Sainte-Marie du Refuge. — Dots. — Archiconfrérie Ue l'Annonciation. — Chapelle papale à la Minerve.
La journée commença par une visite au cardinal Mezzofanti. Souvent j'avais rencontré l'illustre philologue à la Propagande, où il venait passer la soirée. Bon, affable, modeste, il se mêlait parmi les élèves, et parlait tour à tour l'arabe, le turc, l'arménien, le chinois et vingt autres langues avec une facilité qui tient du prodige. Lorsque j'entrai chez lui, je le trouvai étudiant le bas breton, et je ne doute pas qu'il ne puisse bientôt en remontrer aux habitants de Vannes et de Plécadeuc. Son Éminence me confirma dan* £»*« imnnitants.
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gues. Cette unité se reconnaît surtout aux parties du discours, qui sont les mêmes ou à peu près dans tous les idiomes. Le second, la trinité des dialectes dans la langue primitive : trinité qui correspond aux trois races de l'espèce humaine. Pour le cardinal, il est démontré qu'il n'y a que trois races sorties d'une souche commune, comme il n'y a que trois langues ou dialectes principaux d'une langue primitive : la langue et la race japhétique ; la langue et la race sémitique ; la langue et la race Cham. Ainsi, l'unité d'espèce humaine et la trinité de races, établies par tous les monuments de l'histoire, se trouvent encore appuyées de l'autorité du philologue le plus extraordinaire qu'on ait jamais connu.
Le témoignage du cardinal est d'autant plus imposant, que sa science linguistique ne se borne pas à une connaissance superficielle. Parmi les idiomes qu'il possède, il n'en est pas un dont il ne connaisse les termes vulgaires, les dictons, les adages et toute cette difficile nomenclature qui constitue la partie populaire d'une langue. Un jour, il demandait à un de nos amis de quelle province de France il était ? — De la Bourgogne. — xVh ! Vous avez deux patois bourguignons ; lequel parlez- vous ? — Je connais le patois de la basse Bourgogne. — Et le cardinal se met à lui parler le bas bourguignon avec une facilité qui aurait rendu jaloux tous les vignerons de Nuits ou de Beaune.
On connaît aussi l'anecdote rapportée par lord Byron. Le célèbre poëte, qui savait plusieurs langues, se croyait un phénix. Arrivé à Bologne, oîi résidait encore l'abbé Mezzofanti, il voulut le voir, afin de le mettre à l'épreuve. Il le tâte sur les langues étrangères, et enfin sur l'anglais, en lui citant les jurons qu'il a entendus de la bouche des bateliers, portefaix, postillons, muletiers, çtç,
CONSERVATOIRE PIË. 3S&3
Quand il a fini : — Est-ce tout ? lui demande le modeste abbé. — A moins d'en inventer, il n'y en a pas d'autres. — Vous êtes dans Terreur, milord ; et il lui révèle mille gentillesses inconnues au riche dictionnaire de John Bull.
Au demeurant, voici de quelle manière lord Byron luimême raconte le fait : « Je ne me rappelle pas un seul des littérateurs étrangers que j'eusse souhaité revoir, excepté peut-être Mezzofanti, qui est un prodige de langage, Briarée des parties du discours, polyglotte ambulant, qui aurait dû vivre au temps de la tour de Babel, comme interprète universel; véritable merveille, et sans prétention encore ! Je l'ai tàté sur toutes les langues desquelles je savais seulement un juron ou adjuration des dieux contre postillons, sauvages, forbans, bateliers, matelots, pilotes, gondoliers, muletiers, conducteurs de chameaux, vetturini, maîtres de poste, maisons de poste, toute chose de poste ! et pardieu I il m'a confondu dans mon propre idiome1. »
En sortant, je m'aperçus ou plutôt je me rappelai que nous étions en plein carnaval. La place du Peuple était couverte d'équipages entrant au Corso pour lancer et recevoir des confetti. Il faut savoir que le carnaval jette le peuple romain dans l'ivresse du bonheur. Croirait-on que, pour obtenir mon baïoque, un pauvre me souhaita, entre mille autres choses, un bon carnaval : padrone, buon camevale ? Comment trouvez-vous cela ? En France, faire un pareil souhait à un prêtre connu pour tel; comme je l'étais de mon Romain, ne serait-ce pas une moquerie et presque une injure ? A Rome il n'en est pas ainsi : autre lieux, autres mœurs ; je dirai plus tard un mot de tout cela.
En suivant notre itinéraire, nous avions fait le tour de Rome. Partis de l'hôpital du Saint-Esprit, nous nous retrouvions devant ce premier asile où la charité attend Thomme qui entre dans la vie. Au delà du Vatican, le Janicule nous appelait pour nous montrer ses merveilles. Passant près de Saint-Pierre in Montorio, nous arrivâmes vers le soir au conservatoire Pie. Deux pontifes, saint Pie V et Pie VI, d'immortelle mémoire, ftirent les pères et les bienfaiteurs de cette maison : pouvait-elle prendre un nom plus glorieux ? Situé dans un lieu charmant, rétablissement eut autrefois une réputation méritée pour sa fabrique de toiles, de nappes et de nappages damasquinés ; les bouleversements du dernier siècle ont détruit cette industrie. Les jeunes orphelines n'ont plus aujourd'hui que les travaux à l'aiguille, procurés en général par les élèves elles-mêmes ; il faut y ajouter la lingerie et le blanchissage du collège de la Propagande.
Vous les reconnaissez à leur costume composé d'une robe couleur café, d'une guimpe blanche sur les épaules, et d'un voile sur la tête. Gomme dans les autres asiles, il leur est permis de voir leurs parents, mais jamais d'aller diner chez eux. Le cardinal camerlingue est protecteur né de l'institut; de lui dépendent les admissions. On ne congédie personne : mais la mort, le mariage et le cloître font souvent des vides. La prieure et les maîtresses sont choisies parmi les anciennes pensionnaires ; ce qui donne à la maison l'air, le ton et l'esprit d'une véritable famille.
Sur la même colline est le conservatoire de Sainte- Marie du Refuge. Il remonte à 1703, et doit son origine au pieux oratorien Alexandre Bussi, le père des pauvres et l'ami des papes Clément XI et Benoît XIII. Établi sur des bases plus larges que les autres asiles, ce