CARNAVAL
remplis des innocents projectiles, et ripostent de leur mieux.
Au milieu des voitures circulent, gambadent, dansent, chantent, improvisent, des myriades de masques de toutes les formes et de toutes les couleurs. Sur les deux trottoirs se presse une foule compacte, qui dévore des yeux le comique spectacle, qui se passionne, qui frémit, qui éclate en bravos et en éclats de rire, et qui semble ivre de joie. Placés nous-mêmes au balcon isolé d'un troisième étage, nous ne pûmes maîtriser notre hilarité, à la vue de certaines scènes d'une bizarrerie achevée.
La première de ces singularités, ou excentricités, comme parle certain orateur politique, était un improvisateur en costume de troubadour. Placé en jockey derrière une calèche découverte, il chantait ses vers en s'animant avec un tambour de basque. Les lazzi étaient si comiques, si mordants, que toute la foule assemblée autour de la voiture riait à étouffer ; le rire se communiquait aux balcons, et devenait tout à fait homérique.
Parut ensuite un docteur en médecine, vêtu comme Sangrado, la tête couverte d'un chapeau noir, à la Robinson, d'un mètre de hauteur; le corps enveloppé d'une large robe noire retenue par une ceinture, et le nez orné d'une paire de lunettes dont chaque verre avait la largeur d'une assiette. A côté du docteur marchaient ses aides et ses domestiques. Les premiers chargés du grimoire, faisaient faire place à leur maître ; les seconds tenaient élevé au-dessus de leur tête certain instrument qui par ses dimensions colossales ressemblait beaucoup moins à ses pareils qu'à une cheminée de bateau à vapeur. Des huées et des quolibets, d'ailleurs fort innocents, signalaient sur toute la route le passage du disciple d'Hippocrate.
Des mamfestationsjTun autre ordre accueillaient un gracieux personnage, qui s'en allait en zigzag, s'arrètant devant les plus larges balcons : c'est ce qu'on appelait dans la foule le jardinier du pape. Armé d'un sapent de bois qui s'allongeait et se repliait à volonté, ce masque portait jusqu'aux seconds étages des bouquets de violettes et de roses printanières. Pour récompense il recevait sur la figure quelques bonnes poignées de confetti : cruauté!
Au nombre de ces acteurs en plein vent, figuraient plusieurs élèves de l'Académie de France : ils représentaient une scène de brigands. Voici venir un masque aux proportions herculéennes, la carabine sur l'épaule; il conduit par la bride un superbe cheval, sur lequel se trouve couché en travers et fortement attaché un noble voyageur, la tête enveloppée d'un linge ensanglanté. Autour du cheval marchent huit brigands armés de carabines et de poignards. Derrière, viennent deux chevaux de bat portant les riches dépouilles du voyageur, que la troupe infernale est censée conduire dans son repaire, au fond de la forêt. De temps en temps vous auriez vu la malheureuse victime faisant mine de vouloir se débarrasser de ses liens ; puis toutes les carabines se dirigeant contre elle, et tous les poignards se levant sur sa poitrine. Telle était la vérité de cette scène, que, à les acteurs n'eussent été de nos compatriotes, on les aurait pris pour des vétérans du métier.
Au reste, pour voir le carnaval, et pour en rire de grand cœur, je n'étais pas en mauvaise compagnie. A ma gauche, était un professeur d'histoire ecclésiastique, prêtre fort respectable sous tous les rapports ; à ma droite, un évêque ! oui, un évèque; et quel évêque ! pour parler en style de M, Jules Janin, un évêque de l'Oçéanie,