‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 139 sur 215 · CARNAVAL. 3S · texte numérisé non relu

CARNAVAL. 3S

un apôtre. Pendant que ce peuple de grands enfants folâtrait dans la rue, nous parlions de missions, de sauvages, de propagation de la foi. Notre conversation continuait depuis longtemps, lorsqu'un coup de canon se fit entendre : il avertissait les équipages de se tenir prêts à sortir du Corso; et toutes les voitures s'arrêtèrent. Quelques minutes après, un second coup de canon donna le signal de la sortie : en un clin d'œil la rue fut dégagée : les trottoirs seuls restèrent encombrés de piétons. Deux piquets de dragons parcoururent au galop le Corso dans toute sa longueur, afin de balayer l'espace pour la course des chevaux.

Sur la place du Peuple on tient sept chevaux sauvages (barberi). Ces animaux, parfaitement ornés de rubans, sont couverts de feuilles de papier et de molettes en fer, dont le frôlement et la piqûre les épouvantent et les excitent, en sorte qu'ils volent plutôt qu'ils ne courent. En quelques minutes ils ont traversé! Rome, sans qu'on les voie jamais se détourner de leur route ni à droite ni à gauche : le premier arrivé remporte le prix. La course finie, un nouveau coup de canon annonce la fin des divertissements pour ce jour-là. Chacun rentre chez soi; tous les masques tombent, le déguisement seul peut se conserver.

Et vous voyez tout ce peuple, docile comme un enfant, se soumettre exactement à cette sage prescription : le lendemain la fête recommence et se passe comme la veille. Avant le signal, pas un masque dans les rues ; après VAve Maria, pas un masque sur les visages. A la vue de cette soumission, ainsi que de l'ordre et de la décence qui régnaient dans la fête, nous ne pûmes nous empêcher de dire : Si c'était à Paris, au lieu de quelques dragons, il faudrait des régiments entiers pour contenir

la foule et prévenir le désordre. Il y aurait probablement des résistances, des querelles, du sang répandu ; ici, rien de tout cela : tant il est vrai que nous ne savons plus nous amuser !

Le dernier jour, à la course des chevaux succède le jeu des moccoletti : c'est le bouquet du carnaval. Les moccoletti sont de petites bougies que chacun tient à la main : on en compte des myriades, si bien que depuis le pavé de la rue jusqu'aux derniers étages, le Corso se trouve illuminé comme par enchantement. Or, c'est à qui éteindra le moccolo de son voisin. Tout sert pour cela : des bouquets de fleurs ou des poignées de confetti, le chapeau et le mouchoir de poche. Celui-ci le souffle sans façon au nez du porteur; celui-là grimpe derrière les voitures, et d'un seul coup éteint les moccoli de tout l'équipage ; pendant qu'il fait cette niche, un autre lui rend la pareille ; on en voit qui, armés de longues ferluches, vont faire des razzia aux balcons, et chaque succès et salué par de bruyants éclats de rire, et par le mot railleur adressé à celui dont le flambeau est éteint : Senza moccolo ! senza moccolo !

Or, tout ce peuple s'agitant en sens divers, ces cris de joie, ces rires prolongés, ces milliers de flambeaux éteints, puis rallumés, puis éteints de nouveau pour se rallumer encore, forment bien le spectacle le plus animé et le plus curieux qu'on puisse imaginer. De plaisante qu'elle est, considérée sur un seul point, cette scène devient tout à coup magnifique, lorsque, portant au loin ses regards, le spectateur voit se dérouler devant lui cette immense illumination, dont les mouvements donnent au Corso l'air d'un fleuve de feu agité par les vagues. Vers une demi-heure de la nuit, un dernier coup de canon annonce la fin, et tous les moccoletti s'éteignent.

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