‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 140 sur 215 · CARNAVAL · texte numérisé non relu

CARNAVAL

Tel est le carnaval de Rome, dont je ne peux rien dire, sinon qu'il est parfaitement beau et parfaitement fou.

Néanmoins, au côté frivole de ces divertissements la religion a su joindre un caractère de gravité qu'on ne retrouve qu'à Rome. Ainsi les vendredis, les dimanches et les fêtes qui se rencontrent pendant le carnaval sont chômés, c'est-à-dire qu'il n'y a ni masques, ni jeux, ni course. Si pour cette raison le carnaval ne peut durer dix jours pleins, l'excédant du prix de course, qui -est, je crois, de mille piastres, est donné en aumônes à de pauvres communautés. Le Saint-Père aussi fait son carnaval : chaque matin il vient en ville, se montre à son peuple, et visite quelques maisons religieuses, où il laisse des bénédictions et des bienfaits. A certain jour, il invite les cardinaux et quelques personnes choisies à une loterie tirée en faveur des pauvres dans ses appartements. On voit que Rome n'a rien négligé pour rendre le moins nuisible qu'il se peut des divertissements, dont il serait sans doute périlleux de vouloir abolir l'usage.

J'ajouterai que le matin, en arrivant à Saint-Pierre, nous avions vu une longue procession qui montait les degrés du vestibule. Elle se composait d'une corporation dont les membres, vêtus de longs sacs rouges, étaient précédés d'une croix de 15 pieds de hauteur et d'une grosseur proportionnée. Cette croix de carton, couleur écorce de bois, ronde, noueuse, ressemble tout à fait à deux arbres joints à la hâte pour former un instrument de supplice : on ne peut la voir sans éprouver une impression de terreur, tant elle est propre à frapper les sens.

La procession venait assister à la bénédiction du Saint-Sacrement et aux Quarante-Heures, qui ont lieu pour servir de contre-poids au danger du carnaval. C'est t. h. <iv

le Saint-Père lui-même qui vint exposer le Saint-Sacrement. Semblable à Job qui offrait des sacrifices au Seigneur après les innocents festins où ses enfants s'étaient réunis, afin d'expier les fautes dont ils auraient pu se rendre coupables, l'Église, inquiète de la conduite de ses enfants durant ces jours de dissipation et de plaisir, offre à Dieu une victime d'expiation, et ordonne des prières plus longues et plus solennelles. Je ne sais, mais c'est là, ce me semble, une belle harmonie.

Après les moccoletti, au lieu de reprendre le chemin de notre hôtel, nous nous dirigeâmes vers un double asile préparé par la charité romaine au pauvre sans abri. Lorsque, à la nuit tombante, vous parcourez certaines rues de Paris ou de Londres, vous voyez déboucher de toutes parts un peuple d'hommes, de femmes et d'enfants en haillons; puis tout à coup ils disparaissent dans des caves malsaines, dans des bouges immondes. Une litière les attend ; c'est là que pour quelques pence ou quelques sous ils couchent pêle-mêle, jusqu'à ce que le jour rappelle dans les rues ces troupeaux d'êtres dégradés, dont le seul aspect devrait faire rougir les deux capitales qui se proclament les reines de la civilisation. Que Rome présente un spectacle bien différent !

Arrivés au delà du Vélabre, près du portique d'Octavie, nous entendîmes les pas d'un grand nombre d'hommes et d'enfants qui retentissaient sur le pavé de I.i rue et du carrefour : c'étaient des pauvres. Où allaientils ? Ils allaient comme nous à l'hospice de Sainte-Galle. Que je vous dise l'histoire de cette touchante création. Au milieu du dix-septième siècle, le charitable prêtre Marc-Antoine Odelcaschi ouvrit à Sainte-Galle un refuge de nuit pour tous les pauvres sans asile, spécialement en hiver. On voyait ce saint homme, allant lui-même les

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