‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 146 sur 215 · ARCHICONFRÉRIE DU SUFFRAGE · texte numérisé non relu

ARCHICONFRÉRIE DU SUFFRAGE

sa sollicitude en faveur de ses enfants qui ne sont plus. Quelle consolation pour elle de voir le succès couronner ses efforts ! Nous voulûmes en être les heureux témoins. Dans une des belles églises de la via Giulia est établie, depuis trois siècles, rarchiconfrérie du Suffrage : immense association riche d'indulgences, qui étend ses filiations dans les parties les plus reculées du monde catholique. De là découle incessamment un fleuve de prières, d'aumônes, de bonnes œuvres, de messes, qui s'en va porter le rafraîchissement et la paix aux âmes retenues dans les feux expiateurs.

Vous n'avez pas oublié cette autre confrérie, si imposante par le nombre, si admirable par la ferveur de ses membres, qui, chaque soir, accourt à l'hôpital du Saint- Esprit; puis, quand la nuit est venue, gravissant pieusement la crête escarpée du Janicule, s'en va prier sur les tombeaux. Joignez-y vingt autres associations que vous pouvez voir chaque soir dans les différents hospices, dans les oratoires nocturnes, récitant les offices saints pour les âmes du purgatoire. Enfin, quand l'automne ramène la fête solennelle des Morts, transportez-vous à la via Giulia, aux cimetières du Janicule, de Saint-Sauveur, de la Consolation et de Sainte-Marie in Trastevere.

Une foule immense et recueillie remplit ces demeures, ou, pour mieux parler, ces vastes dortoirs des morts. Afin d'émouvoir sa piété, on fait succéder aux prières des représentations de scènes tirées de l'Écriture. Les personnages ont la tête, les mains et les pieds en cire, chose que l'on travaille très-habilement à Rome; leur vêtement est approprié à la circonstance, et on les voit dans le moment le plus important de l'action : le fidèle y trouve un motif de tendre compassion et l'artiste luimême un sujet <j *' * *~~ Mflrt$ continue avec

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la même pompe et le même empressement pendant toute l'octave1.

Mais il ne suffit pas à l'Église de faire prier une fois chaque année pour des âmes qui souffrent continuellement, et voilà qu'un autre usage vient chaque jour redire aux vivants le souvenir de leurs frères défunts et solliciter leur piété. Donc, en 1480, naquit en Italie un saint qui devait être la gloire de son siècle et de l'Église : il se nommait Gaetano di Tiena. La tendresse de son cœur eut surtout pour objet les âmes du purgatoire. Venu à Rome, il établit un pieux usage que vous y trouveï encore : c'est ce qu'on appelle Y Ave Maria des morts2.

Après que la nuit, descendue des sept collines, a enveloppé la ville de ses sombres voiles, les cloches font entendre un tintement lugubre. Elles avertissent les chrétiens de songer une dernière fois, avant de prendre leur repos, à ceux de leurs frères qui n'auront pour lit que des flammes brûlantes ; et les bons fidèles s'empressent de réciter le De profundis, ou la petite prière indiquée pour chaque jour de la semaine dans un livret parfaitement populaire 3.

Voilà quelques-unes des pieuses pratiques établies dans la Ville sainte en faveur des âmes souffrantes. On avouera sans peine que la vue de ces touchants usages fait plus de bien au cœur que l'aspect des monuments superbes et même des fêtes magnifiques dont Rome a le glorieux privilège. Du moins ils démontrent au voyageur le plus indifférent, que la maîtresse de la foi est

4 Constanzi, t. I, p. 72, 222, 251.

* Raccolta di Indulgente, p. 486; Roma, 1841.

3 II Puryatorio aperto alla pietà de9 viventi.

LES SÀCCONI. • 375

aussi là mère de la charité, et que, depuis le seuil de la vie jusqu'au delà du tombeau, le pauvre n'échappe pas un instant à son intelligente charité. Or, au siècle oîi nous vivons, une pareille connaissance est bien quelque chose.

f O Février.

Les Sacconi. —Aumônes particulières.— Réflexions sur la charité romaine.

Le temps était froid, le ciel brumeux, le pavé couvert de boue. Je note toutes ces circonstances, parce qu'elles relèvent à mes yeux l'œuvre admirable dont je vais parler. Gomme nous passions au sommet du Gapitole, près de la prison des débiteurs, nous vîmes à quelques pas deux hommes marchant silencieusement devant nous, de chaque côté de la rue. Ils étaient nu-pieds, le corps entièrement couvert d'un long sac de toile blanche, terminé par un masque de la même étoffe et percé de deux trous à la hauteur des yeux, en sorte qu'il était impossible de voir leur visage. L'un et l'autre tenaient une bourse à la main et se présentaient sur le seuil de chaque porte où ils s'arrêtaient, sans dire un seul mot ; la porte s'ouvrait, une pièce de monnaie tombait dans leur bourse, et, leur reconnaissance exprimée par un profond salut, ils allaient se présenter à la porte voisine.

« Quels sont ces hommes? que fontMlsî » telles furent les questions que nous adressâmes tout d'une voix à l'excellent ami qui nous accompagnait. « Gçs hommes, nous dit-il, sont des Sacconi : ils doivent leur nom au grand sac qui les enveloppe. Vous saurez qu'il existe ici une association nie»8* " a- * ' *HAi»n<ridesse, du clergé sic tle

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*o jljgttfrut des pauvres et surtout desprisonmers pour dettes. Chaque mois ses membres parcourent les rues en demandant l'aumône. An jonr fixé, en été comme ai hiver, n'importe le froid on la ploie, ils vont, comme vous voyez, pieds nos, quêta* de porte en porte dans tous les quartiers de Rome. Tons voyez encore que tout le monde les accueille ; le peuple a pour eux une grande vénération, et les riches s'exposeraient, en les refusant, â éconduire un de leurs parents ou de leurs amis : ces deux Sacconi qui nous précèdent sont peut-être deux cardinaux, ou deux princes romains. »

Voilà, si je ne me trompe, une charité de bon aloL Qu'on ne dise plus, comme certains touristes, que pour les Romains tout est spectacle et momerie; qu'amis du confortable ils ne connaissent pas la charité, qui exige du dévouement et le sacrifice du moi. Certes, l'ostentation ne se trouve pas ici, elle ne peut pas s'y trouver. Ces hommes ne sauraient être connus de personne, pas même de leurs amis; ils ne disent pas un mot, et nul ne peut voir les traits de leur visage. Quel avantage vraiment, pour la vanité et le bien-être de ces grands seigneurs, de parcourir ainsi, enveloppés dans un mauvais sac de toile, les pieds nus, par un temps d'hiver, pendant une grande partie de la journée, demandant l'aumône, les rues les plus obscures de la cité ?

Les détracteurs systématiques de tout ce qui est inspiré par la religion auraient-ils le courage d'en faire autant? V.initeux comme tous les fils d'Adam, qu'ils essayent donc de conquérir la popularité à ce prix-là! Quand nous les aurons vus à l'œuvre, nous pourrons penser que des motifs humains peuvent inspirer un pareil dévouement; jusque-là, on nous permettra de croire que l'Évangile seul est capable d'obtenir, et d'obtenir cons-

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tamment, depuis plusieurs siècles, un sacrifice doublement coûteux à la nature.

Le spectacle si moral que nous avions sous les yeux nous conduisit à parler des aumônes particulières qui se font à Rome. Cette page devait compléter notre histoire de la charité corporelle dans la ville de Saint-Pierre. En France, nous bénissons Henri IV pour avoir désiré que tous ses sujets eussent une poule à manger le dimanche; à Rome, les secours sont si abondants que chaque pauvre peut tous les jours faire un excellent repas. Et d'abord, deux belles institutions prennent un soin spécial des infortunés qui, nés dans l'aisance et élevés dans les habitudes du monde, sentent peser plus lourdement sur eux le poids de la misère.

Grâce à ÏArchiconfrérie des Saints-Apôtres et de la Divine Pitié, des secours, souvent considérables, viennent inattendus, et même inconnus, trouver dans leur fière indigence des veuves honnêtes et de malheureux pères de famille. La première remonte en 1564. Elle fut fondée par quelques pieux chrétiens qui prenaient un soin particulier de la chapelle du Saint-Sacrement, dans l'église des Saints-Apôtres. Se trouvant associés par cette pratique de piété, ils voulurent joindre aux actes de dévotion les œuvres d'une active charité ; toujours et partout c'est ainsi que le Christianisme procède. Ils se consacrèrent donc au soulagement des pauvres, et spécialement des pauvres honteux. Tous issus de nobles et riches familles, les membres actuels sont au nombre de quatorze, un par quartier, et chacun d'eux distribue par an trois cents francs en aumônes.

La congrégation de la Divine Piété doit son origine au vénérable prêtre Giovanni Stanchi, de Gastel-Nuovo. En 1679, ce saint homme réunit quelques personnes

choisies dans le clergé et parmi les laïques pour recueillir des aumônes destinées aux familles honteuses, dont la misère contraste avec leur aisance passée. Grâce à la généreuse protection des souverains pontifes Innocent XI, Clément XII, Benoît XIII, la congrégation s'est toujours maintenue dans un état prospère. H nous fut trèsagréable de la connaître, parce qu'elle offre une preuve de plus de la priorité de Rome et de son intelligence en fait de bonnes œuvres. Ses membres sont au nombre de trente à quarante, et doivent avoir vingt-cinq ans accomplis : il sont prêtres ou séculiers.

« Leur méthode, dit monseigneur Morichini, dans la distribution des secours est, je crois, la meilleure que l'on puisse suivre ; et Rome peut se vanter d'avoir mis en pratique, il y a cent cinquante ans, ces maximes de la charité publique et privée dont le baron de Gérando a récemment développé la théorie dans son Visiteur du pauvre. Chaque quartier de la ville a son député, assisté de deux autres membres visiteurs. Aucune aumône n'est accordée avant qu'un visiteur ait, de ses propres yeux, constaté la misère et le besoin.

« Les secours se donnent plutôt en nature qu'en argent ; plutôt à un petit nombre de personnes qui s'en trouvent vraiment soulagées, qu'à de nombreuses familles pour qui ils ne seraient qu'une goutte d'eau. Des couchers, des vêtements, le rachat des gages du mont-de-piété, le payement des loyers, des bons de pain, sont les aumônes les plus ordinaires. D'après ses statuts, l'œuvre doit assister spécialement les infirmes, les jeunes filles en péril, les veuves, les femmes délaissées par leurs maris, les prisonniers, les pénitents, les jeunes gens privés d'emploi et les voyageurs.

« Trois fois par an, chaque visiteur a une somme à

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