ALBAN
solitaire, accidentée, remuée, excavée et couverte d'antiques débris. Comme complément du tableau, l'immense aqueduc de Claude sillonne la vaste plaine, élevant jusqu'aux nues ces gigantesques arceaux sur lesquels passent les eauxdu Latium, apportées en tribut àla Ville éternelle.
Vers dix heures nous arrivions à Albano. C'est une petite ville de 5,000 âmes, bâtie à l'extrémité du désert, non loin des ruines à'Albe la Longue. Après une modeste collation à Vhôtel de la Ville-de-Paris, nous nous rendîmes à l'église principale, appelée Sainte-Marie de la Rotonde. Le portail est orné de beaux ornements de marbre, sculptés en feuille d'acanthe, pris de quelque ancien édifice. L'intérieur offre peu de richesses artistiques; pourtant le voyageur chrétien doit une visite à la cathédrale d'Albano. Elle rappelle un nom dont le doux et glorieux souvenir ne saurait être oublié.
Au treizième siècle vivaient à l'Université* de Paris, dont ils forment l'immortelle auréole, deux illustres amis, que leurs vertus ont placés sur les autels du monde catholique, et que leur génie a mis au rang des docteurs. La merveilleuse pénétration de son esprit valut à l'un le titre de docteur angélique; celui de docteur séraphique fut acquis à l'autre par la ravissante onction de ses écrits. Enfants spirituels de deux pères également illustres, Dominique et François, ils continuèrent avec gloire à soutenir l'Église de Dieu, au secours de laquelle eux et leurs pères et leurs frères étaient envoyés. Tous les deux puisèrent leur doctrine dans le môme livre : le Crucifix; et, par un rare bonheur pour le voyageur chrétien, leur souvenir marque de distance en distance la rouie qui conduit de Rome à Naples par Terracine. Ai-je besoin de les nommer ? Saint Bonnaventure et saiutT\vm<&s>tX ks^ De sont-ils pas connus de tous**
Le premier, humble enfant de saint François, marié comme son père à une glorieuse princesse qu'on appelle la pauvreté évangélique, cherchait vainement à cacher sous le froc de bure l'éclat qui jaillissait de son génie et de sa vertu. L'œil pénétrant du vicaire de Jésus-Christ découvre le trésor enfoui, et, par un ordre suprême, il fait sortir la lumière de dessous le boisseau. Caché à Paris, Bonaventure reçoit en même temps, et le chapeau de cardinal, et sa nomination à l'évêché suburbicaire d'Albano, et l'ordre d'accepter : il part pour l'Italie. GrégoireX vient à sa rencontre et lui donne lui-même l'onction épiscopale. On connaît la vie du nouveau prince de l'Église, et sa mort non moins belle que sa vie. Tombé malade au milieu du Concile général de Lyon, oii il avait plus qu'un autre contribué à l'union de l'Orient et de TOccident, il eut encore la force d'assister à l'abjuration du grand chancelier de Constantinople, sa noble conquête; et on peut dire de lui ce qu'on a dit de Turenne, qu'il mourut enseveli dans son triomphe.
Or les églises et les rues d'Albano nous rappellaient un mot consolant du grand évêque. Parmi les religieux de son ordre, il en était un nommé Egidius, qui avait une profonde vénération pour l'illustre et saint docteur. Un jour Egidius, avec une simplicité d'enfant, tournait autour du saint, désirant lui adresser une question, mais ne sachant trop comment formuler sa demande : tant on est sot quand on veut avoir de l'esprit! Enfin, recueillant toutes les ressources de son génie : « Mon frère Bonaventure, lui dit-il, Dieu vous a fait de grandes grâces à vous autres savants; mais nous, pauvres ignorants, que ferons-nous pour nous sauver? »
Le saint répondit : « Quand Notre-Seigneur n'aurait donné aux hommes que son amwas , «&&. ^oS&sûx. — Un
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ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant ?— Une vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie. » A ces mots Egidius, transporté de bonheur, court dans le jardin situé du côté de Rome, et se met à crier : « Hommes simples et ignorants, pauvres et chétives bonnes femmes, vous pouvez aimer Dieu autant que frère Bonaventure1 ; » et il tomba dans une extase qui dura trois heures.
Ces souvenirs du moyen âge nous accompagnaient pendant que nous gravissions le flanc rocailleux des montagnes du Latium, au pied desquelles est située la moderne Albano. Nous arrivâmes bientôt à la Palazzola, humble couvent de Franciscains, bâti sur les ruines mêmes d'Albe la Longue. Cette ville importante, tant de fois nommée dans les premiers temps de la république romaine, fut fondée, dit-on, par Ascagne, fils d'Énée, et détruite par Tulius Hostilius. Près du couvent on voit encore un ancien tombeau creusé dans le roc, avec les faisceaux consulaires et la chaise curule. De là, nous poussâmes au delà de Rocca di Papa, jusqu'à la cime du Monte Cavi.
C'est ici, dans une espèce de plate-forme en fer à cheval, que Romulus inaugura la religion des peuples aborigènes; ici que son successeur, Tarquin l'Ancien, bâtit le fameux temple de Jupiter Latialis, divinité cruelle qui voulait du sang humain à l'ouverture des jeux établis en son honneur. Pour honorer, et la mémoire de leurs aïeux, et le berceau de leur religion, les Romains venaient sur cette montagne célébrer les Fériés latines; les triomphateurs eux-mêmes étaient obligés de s'y rendre, quelques jours après leurs triomphes, afin
' Âcta Sanctorum^ 23 avril.
d'y offrir un sacrifice d'actions de grâce; et enfin les consuls devaient y prendre possession de leur dignité. A tant de bruit et de mouvement a succédé le silence éternel de la solitude.
Revenant sur nos pas, nous visitâmes le lac d'Albano ou di Castello. Il se trouve auprès du village de Castcl- Gandolfo, à la cime d'une montagne, et occupe le cratère éteint d'un volcan. Entouré de chênes verts et d'oliviers sauvages, il est profondément encaissé et forme un ovale dont le pourtour peut avoir deux lieues et demie : sa profondeur est de 480 pieds. Sur ce lac, Domitien promena sa folie en y donnant des batailles navales. En descendant jusqu'au bord, nous vîmes deux Nymphécs, c'est-à-dire différentes salles creusées dans la lave et servant aux voluptueux Romains à prendre le frais. Celle que les paysans nomment Grotta di Bergantino, construction réticulaire, couverte d'une vigoureuse végétation, offre un aspect singulièrement pittoresque ; mais la merveille du lac est le canal, ou émissaire, qui en décharge les eaux dans la campagne romaine.
En voici l'origine : Les Romains étaient occupés au siège de Véies, lorsque les eaux du lac montèrent d'une manière effrayante et menacèrent tout le pays d'une inondation générale. Camille envoya des députés à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon. Il répondit que les Romains ne seraient maîtres de Véies qu'après avoir ouvert un écoulement aux eaux du lac. Aussitôt une partie de l'armée se mit à l'œuvre ; l'autre continua de garder la place, que Camille avait dévouée. On perça la montagne ; on fit un canal de 4 mille de longueur sur 4 pieds de largeur et 6 de hauteur, et la ville fut emportée. Quoiqu'il date de deux mille deux cent quarante *ns, ce tunnel est passablemefcV, caa&enfc.'