‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 164 sur 215 · FONDI · texte numérisé non relu

FONDI

où Esménard périt misérablement. Exilé en Italie, par ordre de Napoléon, pour une satire contre l'ambassadeur russe, le chantre de la Navigation partait de Naples pour revenir en France, lorsque, sur la route de Fondi, il fut entraîné par des chevaux fougueux, tomba de voiture et se cassa la tête contre un rocher : c'était le 25 juin 1811. On regrette qu'une simple croix, à défaut d'autre monument, ne rappelle pas au voyageur français le lieu oii périt notre jeune et brillant poète .

A dix heures nous entrions dans la petite ville de Fondi; si tant est qu'on doive donner ce nom à un amas de maisons informes, jetées sans régularité sur le flanc d'une crête aride, et habitées par une population misérable qui ne semble avoir de voix que pour demander la bottiglia. Tel est le nom que prend, dans le royaume de Naples, la buona manda ou le bicchiere de l'ouest et du nord de l'Italie.

Un attroupement considérable d'hommes, de femmes, d'enfants déguenillés, se forma en un clin d'œil autour de la voiture, arrêtée sur la place pour subir les investigations de la douane. Le chef du poste, à l'air empesé, drapé dans son manteau vert, ridiculement fier de sa petite autorité, chamaillant ses subalternes, nous rappeli, trait pour trait, cet Aufidius Luscus, préteur de Fondi, avec sa robe prétexte et son laticlave, dont se moquèrent si agréablement Horace et ses compagnons :

Fundos Aufidio Lusco praelore libenter Linquimus, insani sidentes praemia scribae, Praetextam, etlatura clavum, prunœque batillum .

Profitant de notre halte forcée, j'allai visiter, au couvent des Dominicains, situé du <&té te\*m«,^<âwssfcr bre de saint Thomas. Qui s'en àowte &\v\wtt&\ssà\^

dans une bicoque sans nom, entre les mors noirs d'une petite cellule d'environ 42 pieds de longueur sur 5 de largeur, rayonna l'astre brillant qui éclaira le moyen âge et qui éclaire encore de sa vive et pure lumière la théologie catholique. C'est ainsi que les ordres religieux Usaient mûrir, dans le silence et l'obscurité (Tune longue retraite, les puissants talents qui devaient un jour étonner le inonde et le diriger : l'usage de la serre chaude, employée de nos jours à l'égard de l'espèce humaine, n'était connu des anciens que pour les melons et les petits pois.

Dans le jardin du couvent on montre encore un oranger planté, la tète ai bas, par la main du grand docteur. La pauvre ville de Fondi conserve le souvenir d'un antre événement dont les traces lamentables se voient sur sa physionomie, comme les coups de mer sur le vaisseau démité. Au seizième siècle, le fameux corsaire Barberousse débarqua tout à coup, pendant la nuit, sur la plage voisine, et tenta d'enlever Julie de Gonzague, veuve de Vespasien Colonne, comtesse de Fondi. L'entreprise échoua, et le corsaire, pour se venger, mit la ville h feu et à sang, et emmena une partie des habitants en esclavage; depuis cette époque Fondi ne s'est jamais relevée de ses ruines. La seule gloire qui lui reste, ce sont les Monts Cœcubi, coteaux voisins qui produisaient déjà, il y a deux mille ans, les vins généreux si recherchés par les maîtres du monde 4.

Gomme Horace, nous quittâmes Fondi avec plaisir pour nous diriger par la même route que le poêle vers Itri, l'Crfe Mamwrrarum des anciens. D parait que la noble ambassade n'arriva dans cette ville qu'à la frakhenr du

'Geeuha fandanb generoaowçDoito «ourdi».

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soir, puisqu'elle y coucha; tandis que nous y finies notre entrée sous les feux d'un soleil brûlant. Du reste, Itri n'est plus qu'un pauvre village, où tout annonce que le voyageur chercherait en vain la maison de Muréna et la cuisine de Capiton.

In Mamurrarum lassi deinde urbo manemus, Muraena prsebente domum, Capilone culinam.

En sortant d'Itri on ne tarde pas à découvrir, à travers les oliviers sauvages dont la route est bordée, une vaste étendue de la mer Tyrrhénienne ; c'est le golfe de Gaëte : Mola n'est plus qu'à quelques milles. Avant d'entrer dans cette petite ville délicieusement située, le voyageur s'arrête devant un ancien monument qui passe pour le tombeau de Cicéron *. Quoique sur ce point tous les archéologues ne soient pas d'accord, il est pourtant certain que le célèbre avocat fut assassiné dans ces lieux parles sicaires d'Antoine et enterré par ses affranchis, auxquels on attribue l'érection du mausolée dont nous saluâmes ks grandes ruines. Comme les monuments funèbres de l'ancienne Rome, il s'élève en forme de tour ronde, à la hauteur de 30 ou 40 pieds. Le couronnement a disparu, les marbres et les sculptures ont été enlevés, et des plantes parasites cachent aujourd'hui la nudité de ce tombeau, comme il cacha lui-même le néant de l'homme dont le nom a rempli l'univers.

Il était un peu plus de midi lorsque, par un temps magnifique, nous entrâmes à Mola di Gaeta. Le vaste panorama qui se déroule tout à coup est d'autant plus saisissant qu'il est moins attendu, et qu'il contraste mieux

1 L'auteur des Antichità Ciceroniane, etc., le place au pied du mont Acerbara, vis-à-vis la tour, à droite de la voie Appienne.

avec l'étroit horizon de la vallée solitaire au fond de laquelle le voyageur, venant de Rome, a marché si longtemps. Devant nous, la mer, dont la surface étincelait comme un immense miroir frappé des rayons du soleil; à droite, Gaeta, avec ses tours élancées, qui paraissait dans le lointain comme une citadelle bâtie au milieu des flots ; à gauche, les monts volcaniques qui se prolongent jusqu'aux ruines deMinturne ; Mola plantée sur le rivage comme un belvédère pour embrasser cette grande scène : ce spectacle enchanteur nous fit comprendre que nous arrivions dans le paradis de l'Europe.

Entrés à l'hôtel par une allée bordée de lauriers-roses et de myrtes blancs en pleine fleur, nous fimes collation dans une salle ouvrant sur la mer. Quant à sa position, elle est comme le rendez -vous des beautés de la nature et des grands souvenirs de l'histoire. Au-dessous de cette salle ou nous, chrétiens voyageurs, prenions notre repas de pénitence, Cicéron, l'austère Cicéron, nageait dans les délices, se baignait dans des cuves pavées en mosaïque, et jouait dans des jardins embaumés par l'oranger et le citronnier : nous étions sur l'emplacement de sa villa de Formianum.

Nous en visitâmes avec un certain intérêt les vestiges défigurés : car la vanité humaine, la folie de l'être d'un jour qui passe son éphémère existence à bâtir des palais pour ne laisser que des ruines, remplit l'âme chrétienne de graves et salutaires pensées. Dans les Thermes je lus l'inscription suivante, placée au-dessus d'une fontaine d'eau douce qui sort du roc à deux pas de la mer :

ISYMPILE ARTACE/E BIBE, LAVA, TACE.

Suivant les poètes, c'e&l\à,^ft&ta\aL foxsfcaina Ajrta-

MOLA DI GAETA. 43*

chia, qu'Ulysse rencontra la fille d'Antiphates, roi des Lestrigons, qui allait y puiser.

Mola offre encore quelques restes d'un théâtre, d'un amphithéâtre, d'un temple de Neptune, des villas de Scaurus et d'Adrien. Aux souvenirs de Laelius et de Scipion, qui, sur ces rivages, jouaient aux ricochets comme des enfants, s'ajoute celui du pape Gélase et de l'illustre cardinal Cajetan, à qui Gaëte se glorifie d'avoir donné le jour. Fixant nos regards sur cette ville1, que le temps ne nous permit pas de visiter, nous pûmes apercevoir le Corvo, sur lequel s'élève la fameuse tour de Roland. Elle n'est autre chose que le tombeau de Lucius Munatius Plancus, disciple de Gicéron, et qui fut, si je ne me trompe, le fondateur de Lyon. Dans la cathédrale de Gaëte se conserve l'étendard offert par saint Pie V à don Juan d'Autriche, généralissime des troupes chrétiennes à la journée de Lépante.

Quand on a quitté Mola, dont la pauvreté contraste péniblement avec la richesse du sol, on côtoie, pendant plusieurs milles, cette belle portion de la mer Tyrrhénienne appelée le golfe de Gaëte. De riantes pensées, de gracieux souvenirs accompagnent le voyageur jusqu'à Trajetto; mais la vue de ce petit village donne soudain des impressions bien différentes : Trajetto remplace Minturne ! C'est dans les marécages voisins de cette ville que fut obligé de se cacher Marius, le vainqueur des Cimbres. Découvert par les émissaires de Sylla, il fut jeté dans les prisons de la ville, d'oîi il s'échappa pour se sauver en Afrique. Salut à la cité fameuse dont il ne reste plus d'autre vestige qu'un long et bel aqueduc ! Salut à Marius, dont la grande ombre semble attendre le voya-

1 Devenue célèbre par l'exil de P \c YX^

geur et lui dire : « Va dire aux ambitieux que tu as vu Marius, caché dans les marais de Minturne ! *

Quant à moi, il me restera de Minturne un autre souvenir. Sur ses ruines je perdis... ma tabatière. Tous ceux qui sont dignes d'apprécier l'avantage d'avoir une tabatière en voyage s'associeront à ma juste douleur. Une tabatière est une boîte de Pandore dans laquelle on trouve toujours l'espérance, parce qu'on y trouve le secret de réveiller l'esprit et de lui faire deviner les expédients les plus propres à vous tirer d'embarras ; la tabatière est un délassement aussi utile qu'agréable; la tabatière est un lien social qui vous met soudain en rapport d'intimité avec l'homme que vous n'avez jamais vu : et j'avais perdu la mienne ! Adieu, tabatière nivernaise, précieux souvenir de la France ! Grâces te soient rendues des longs services que tu me prodiguas ! puisses-tu tomber entre les mains d'un amateur qui sache te traiter avec les égards dus à une étrangère malheureuse ! Adieu, Minturne ; longtemps encore, en sacrifiant à une douce et salutaire habitude, je me souviendrai de toi. Dans tes marais solitaires, Marius pleura ses infortunes, et moi sur tes ruines je pleurai ma tabatière.

Pour sécher mes larmes, qui cependant, je vous prie delecroire, ne furent ni bien amères, ni très-abondantes, il ne fallut rien moins que la vue de la belle Campanie : nous arrivions aux bords du Liris, aujourd'hui le Garigliano. On le traverse sur un beau pont en fil de fer, le seul, avec celui de Pavie, que possède la péninsule Italique.

Les eaux du fleuve, refoulées par la mer, forment des marais qui offrent une position militaire formidable. Gonzalve de Cordoue l'avait parfaitement compris, lorsqu'il s'y retrancha avec un faible corps d'armée pour attendre

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