‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 165 sur 215 · TERRE DE LABOUR · texte numérisé non relu

TERRE DE LABOUR

les Français. Accusé de témérité par ses propres officiers, il leur répondit héroïquement : « J'aime mieux trouver mon tombeau en gagnant un pied de terre sur l'ennemi, qu'allonger ma vie de cent années en reculant de quelques pas. » L'événement justifia cette résolution. Nos bouillants compatriotes furent battus complètement : c'était en 1503.

Or, il était presque nuit, lorsque nous parcourions ces lieux funestes. Cette circonstance ajoutait un triste àprapos au récit de Brantôme, avec qui chacun de nous pouvait répéter : « Hélas ! j'ai veu ces lieux-là derniers, et mesmes le Garillan, et c'estoit sur le tard, à soleil couchant, que les ombres et les mânes commencent à paroistre comme fantosme, plus tost qu'aux autres heures du jour, où il me sembloit que ces âmes généreuses de nos braves François là morts s'eslevoient sur la terre et me partaient, et quasi me respondoient sur mes plaintes que je leur.faisois de leur combat et de leur mort *. »

En traversant le Garigliano, on fait ses adieux au Latium ; car de l'autre côté du fleuve, on met le pied sur la Campanie ou terre de Labour. Ce nom lui vient, et de l'admirable fertilité du sol, et de l'intelligente culture qui en décuple les produits et la beauté. Dans la plaine, la vigne se marie constamment à l'olivier, et ombrage une terre couverte de riches moissons. Les coteaux sont couverts d'une végétation non moins vigoureuse, et nous entendîmes près de nous la muse d'Horace qui chantait les vins diunontMassico, veteris pocula Ma&sici, dont les crêtes verdoyantes s'élevaient à notre gauche.

Bientôt elle se tut, disparaissant avec le poète dans l'ombre de la nuit qui nous enveloppa nous-mêmes. Le

1 Vie de Gonzalve de Cordoue.

T. II. 2o

froid devint très-vif, et le ciel étincelant d'étoiles nous permettait de voir les deux chaînes de montagnes entre lesquelles nous dûmes voyager longtemps. La frayeur s'empara de la caravane ; mais hélas ! non moins heureux qu'au passage des Apennins, nous ne pûmes voir ni la figure ni l'ombre même d'un lazzarone, d'un birbante ou d'un malandrino. Adieu les poétiques épisodes; vers dix heures du soif, tiotis arrivions sains et saufs au petit village de Santa Àgata, ou nous passâmes la nuit.

*t Février.

Soutenir d'Ànnibal. — Capone. — Amphithéâtre. — Mosaïques.— Cathédrale.— Souvenir de BeUarmin. — Atersa. — Étabiissèamt

d'aliénés. — Naples. — Les lazzaroni.

Admirer et bénir, voilà tout ce qu'on peut faire lorsque, par uti beau lever de soleil, on traverse les campagnes si gracieusement accidentées qui s'étendent de Sainte-Agathe à Capoue, Rien de plus séduisant que l'aspect des plaines de la Campanie. Là, vous trouvez des champs en culture ; plus loin, de longues files de peupliers enlacés de vignes grimpantes jusqu'au faite de leurs Vertes pyramides, et s'élançant de l'un à l'autre en festons chargés de grappes ; puis, des champs de roses cultivées et môme de roses sauvages, plus odorantes que les roses domestiques; car il semble, dit Pline, que cette terre enchanteresse ne veut produire que des choses agréables * ; des plaines de myrtes, et, pour compléter la séduction et animer ces bosquets, quantité de beaux pigeons roucoulent sous leurs ombrages.

Tel que Vairon le décrivait, le sol de la Campanie est encore si léger, qu'on y laboure avec des ânes 2. Cette

* Lib. XVIII, H.

* Dere Rustn i, 10.

SOUVENIR d'anmbal. 435

province toutefois a un inconvénient qu'Horace avait remarqué avant nous, et dont nous ne tardâmes pas à sentir la désagréable présence : quand il fait du vent, on est abimé dans des tourbillons de poussière,

» . . i . . Trahentia pulveris atri Quantum non Aquilo Campauis ereilat agris. Lib. II, sat. 8.

Peu à peu l'œil s'habitue au ravissant spectacle* les impressions perdent de leur vivacité, et de grands souvenirs viennent procurer à l'âme des jouissances d'un autre ordre. Dans ces lieux tout parle d'Annibal. La conduite si diversement jugée du grand capitaine devint le sujet d'une longue et intéressante causerie; chacun prit part à la conversation, qui pour, qui contre le général carthaginois. Il aurait dû marcher sur Rome aussitôt après la bataille de Cannes, et attaquer la ville alors que la terreur était dans toutes les âmes ; tel était le langage de ses adversaires qui condamnaient hautement son séjour à Capoue. — Satis doute, répondaient ses défenseurs, Annibal eut tort de laisser son armée s'amollir aux délices de Capoue ; il aurait dû l'occuper à des travaux, à des marches et à des contre-marches» afin de la tenir en ha^ leine. Quant à marcher sur Home aussitôt après la défaite des consuls, te pouvait-il avec prudence ? Depuis son entrée en Italie Annibal avait perdu beaucoup de monde ; il n'avait point de machines de guerre; il ignorait encore le refus de secours et le mauvais vouloir de son aveugle patrie ; les Romains n'étaient pas découragés. Attaquer Rome, c'était s'exposer à un échec qui compromettait sa réputation et lui faisait perdre en un jour le -fruit de ses victoires.

Quoi qu'il en soit, on conclut en disant : La sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit, et Rome, la ville providentielle, ne devait pas encore périr. Elle devait au contraire aller en grandissant, jusqu'au jour oii, parvenue à l'apogée de sa force, elle serait vaincue par le Christianisme, afin d'attester le miraculeux triomphe du Roi immortel des siècles et des empires. Gomme le fruit mangé sur l'arbre a une saveur plus exquise, cette discussion tirait des lieux mêmes un charme et un intérêt particuliers.

Il en résulta qu'elle nous conduisit, à notre insu, jusqu'aux bords du Volturne, fleuve boueux qui baigne les murs de Capoue. Dix heures sonnaient, lorsque nous entrâmes dans la cité fatale au vainqueur de Cannes ; je me trompe, l'ancienne Capoue est à trois milles de la nouvelle. Une voiture de place de la famille du corrteoio napolitain nous y transporta en quelques instants. Biais hélas ! au lieu d'une cité brillante, nous trouvâmes un pauvre village appelé Santa Maria Maggiore. Les ruines dont le sol est comblé témoignent des invasions des Barbares et de l'inhumanité romaine.

Oubliant les services que Capoue lui avait rendus après l'humiliation des Fourches Caudines, Rome traita avec une cruauté inouïe cette république coupable d'avoir reçu Annibal. Le peuple, réduit à l'esclavage, fat vendu à l'encan, et les sénateurs, battus de verges, furent décapités. Rebâtie par Jules-César, Capoue se vit tour à tour occupée, saccagée, brûlée par les Vandales, les Ostrogoths et les Sarrasins ; et depuis l'an 840, l'émule de Rome par le luxe et la richesse, la mère de l'éloquence, comme l'appelle Cicéron, n'est plus qu'une ombre, un spectre assis sur un tombeau.

De toutes ses ranes, \as tctaroL wosrsw4» ^\& odles

capoue. 437

de l'amphithéâtre. Nous les visitâmes avec une curiosité d'autant plus vive, qu'il existe au-dessous de l'arène des chambres et des couloirs spacieux dont la destination n'est pas bien connue. Bâti avec une solidité à toute épreuve, l'amphithéâtre de Capoue a sur son grand diamètre 252 pieds; sur son petit 183. Sa circonférence extérieure est de 396 pieds , et l'épaisseur des murs et des maçonneries, de 132, L'arène est portée par des voûtes destinées, suivant les uns, au service des hommes employés aux jeux. Voir, comme quelques autres, dans ces constructions souterraines des Lupanaria ou des Thermes, c'est soutenir une opinion qui ne paraît pas sans fondement.

Personne n'ignore que ces lieux étaient inséparables des amphithéâtres. Or, les Campaniens voluptueux et sanguinaires qui, non contents d'avoir pour leur service une école nombreuse de gladiateurs, firent les premiers usage du velarium, pouvaient-ils oublier ce complément obligé des jouissances de tous les peuples anciens ? Quoi qu'il en soit, à la vue de ce colossal monument, on se demande quelles étaient les richesses de Capoue et sa soif excessive de jeux et de plaisirs, pour y sacrifier une si grande part de ses ressources ? En attendant que la science moderne ait résolu ce problème offert à ses méditations dans presque toutes les villes païennes, l'aspect de ces édifices, tant de fois souillés de sang et d'iniquités, offre un monument éternel de la justice divine. Ici, comme ailleurs, elle apparaît détruisant les cités coupables et rendant aux Campaniens, comme aux autres peuples, suivant leurs œuvres.

A Capoue nous retrouvâmes Horace et ses nobles compagnons que nous avions laissés à Itri. Mécène jouait au ballon, Horace et Virgile doraate&l '.

Hinc mnli Capu» clitellas tempote poannt. Lusum il Itecenas, dormitum ego Yirgiliusqiie : Namque pila lippis inimicura et ludere erudis.

Nous regrettâmes d'autant plus de ne pouvoir aller souper avec eux dans la magnifique villa de Cocceius :

Hinc nos Cocceii rccipit plenissima villa,

que, rentrés dans la nouvelle ville, nous n'eûmes pour déjeuner que deux énormes plats de broccoli, espèce de choux-fleurs particulière à l'Italie et accommodés à

l'huile : tout le monde les trouva détestables, et chacun de s'extasier sur les délices de Gapoue.

Par compensation, il nous fut donné de converser en français avec des officiers suisses au service de Naptes : ils étaient ici en qualité d'instructeurs à l'école d'artillerie. Sur leur indication, nous nous rendîmes à la cathédrale, oh de beaux souvenirs attendent l'artiste et ie chrétien. En tête des monuments se place la Madone en mosaïque, un des plus beaux ouvrages de l'époque byzantine : elle date du neuvième siècle. Au centre de l'arc apparaît la Sainte Vierge portant la couronne de perles, la tunique et le manteau émaillés de pierres précieuses, suivant l'usage des impératrices d'Orient. La figure est d'une grande beauté, la pose très-gracieuse. Les pieds de la céleste Reine reposent sur le Suppedaneum, réservé aux personnages de distinction ; l'Enfant Jésus est assis sur le giron de sa Mère, tenant de la main gauche une grande croix. Au bas de cette première figure, on lit : mp Br, abréviation des mots grecs mhthp Beor, Mater Dei, Mère de Dieu.

A droite de la SaiuteNterçfe, wrox, tatanl, saint Pierre

et saipt Etienne, le premier portant les clefs divines dont il fait hommage à Marie, et le second, vêtu de la dalmatique et tenant le livre des Évangiles, symbole de ses fonctions ; à gauche, et dans la même attitude, s^int Paul élevant la main vers Marie, et sainte Agathe, couverte d'un manteau étincelant de pierres précieuses, et portant de la main gauche une couronne de perles, sym* bole de la virginité.

Au sommet de Tare apparaît le Saint-Esprit, en forme de colombe, la tête entourée d'un diadème triangulaire, emblème byzantin de la Sainte Trinité, Sur la corde du grand arc on lit cette inscription, qui fixe la date du monument :

CONDIDIT HANC AVTAM LANDVLFV3,

ET OTO BEAVIT

MOENIA RES, BfOREJtf' VITREUM, DEDIT VGO DECOREM,

Le mot beavit, rendit bienheureux, pour dire ton* sacra, est certainement une des plus riches expressions de la langue chrétienne *.

Après avoir admiré cette belle page de l'art chrétien, entrons à la cathédrale, et saluons les gloires de cette antique église. Arrivé à Capoue, le chef des pêcheurs galiléens, qui parcourait le monde en semant des évéques, consacra son compagnon de voyage, saint Prisque, un des soixante-douze disciples, et l'établit pasteur de cette chrétienté naissante8. Toutes les colonnes du temple, enlevées à l'amphithéâtre, sont des monuments de la victoire du Christianisme. Dans

1 Ciampini, Mon. veter.y t. II, p. 467. 3 Ant. Caraggiou, de Sacris Eccl. Neap. Jfon.,p. 70. — Sélvaggio, Antiquit. ohmU /nitit., \.l, v* %&.

la crypte, on admire le Christ mort, ouvrage du Berniu suivant les uns, et selon les autres de Vaccaro, son disciple.

En remontant à l'église, lisez la belle inscription qui rappelle le nom et les vertus du célèbre cardinal Bdlarmin , archevêque de Capoue. C'est là un de ces hommes que l'Église peut montrer avec orgueil à ses ennemis comme à ses amis. Clément VIII ne fut que l'organe de l'opinion publique, lorsqu'en le désignant pour la pourpre romaine, il fit de lui cet éloge, unique peut-être dans l'histoire : « Nous le choisissons parce qu'il n'a pas son pareil en science dans le monde catholique1. » Malgré tant de mérite, l'humble religieux refusa les suprêmes honneurs qui lui étaient si glorieusement offerts. La crainte d'offenser Dieu et la menace de l'excommunication purent seules triompher de sa résistance.

Qu'on juge de l'émotion du voyageur chrétien, lorsqu'il voit à la cathédrale de Capoue la place où le Bossuet du seizième siècle s'asseyait chaque dimanche au milieu des pauvres et des petits enfants du peuple pour leur faire le catéchisme ! Faut-il s'étonner si le nom de Bellarmin continue d'être en bénédiction, et si on couserve avec un soin religieux, dans la sacristie de l'église, un grand nombre d'ornements qui furent à l'usage du saint cardinal? Une autre gloire de Capoue sont ses martyrs. Saluons avec les siècles les héros dont le sang purifia l'antique cité, fameuse entre toutes par les crimes qui la souillèrent.

A leur tête marche saint Prisque, son premier évêque,

1 Hune eligimus, quia non habet parem in Ecclesia Dei quoad doetrinam. — Vit. card.Be\\<vr.>Yfc.'^t.'H%

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