LES CARDINAUX PROTECTEURS
Les Légats-n& sont des évêques au siège (lesquels est attaché, par le souverain Pontife, le droit de légation, en sorte qu'ils deviennent légats par le seul fait de leur élection. De ce nombre sont les archevêques de Reims, de Salzbourg, de Prague, de Tolède, et autrefois de Cantorbéry. Tous les légats à latere, les nonces ou les légats-n& jouissent dans leur province de la juridiction ordinaire.
Les délégats sont des envoyés du Saint-Siège, chargés seulement de conduire une affaire particulière ou certaines affaires déterminées, sans aucune juridiction étrangère *. L'histoire des légats apostoliques, des services qu'ils ont rendus aux nations et à l'Église, la grandeur de caractère, la prudence, l'esprit de conciliation qu'ils ont déployés dans les circonstances les plus difficiles, forment une des plus belles pages de nos annales chrétiennes. On peut s'en convaincre en lisant les ouvrages du vénérable cardinal Pacca, dont le nom se trouve mêlé à toutes les grandes affaires de l'Église en Allemagne, en France, en Portugal, à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle.
Les relations du Saint-Siège avec le monde catholique ne sont pas entretenues seulement par l'envoi des légats et des nonces, des bulles et des brefs; le Père commun a voulu donner à chaque nation un protecteur et un avocat pris dans son propre conseil. C'est une garantie que jamais souverain n'offrit aux peuples avec lesquels il est en rapport. On appelle donc Cardinal protecteur de telle nation un membre du Sacré-Collège qui se fait en quelque sorte Français, Espagnol, etc., suivant qu'il est
1 Voyes Devoti, Jus canonicum, t. I, p. 198-9. — Fer- RARis, t. V, p. 38-39.
protecteur de la France, de l'Espagne, etc., dans le conseil privé du Pape.
Gomme les cardinaux sont libres d'accepter ce protectorat et qu'ils ne le choisissent que d'après leurs propres sympathies, ils l'ont toujours exercé avec tant de conscience, qu'on ne connaît pas- d'exemple d'un protecteur qui ait agi contre les intérêts de l'État placé sous son patronage. Le cardinal protecteur ne s'occupe guère des affaires spirituelles des peuples qui ont des ministres résidents à Rome; mais il est comme l'ambassadeur et le conseil des nations qui sont sans représentants auprès du Saint-Père.
Tel est le rapide tableau du gouvernement pontifical. La haute sagesse de l'Église en forme le trait saillant, et le vicaire de Jésus-Christ s'y montre, aux yeux de l'observateur impartial, bien moins comme un roi que comme un père dont la sollicitude s'étend sur le monde entier : mais il ne faut pas défendre par des paroles celui qui marche à l'abri de ses œuvres.
Nos études et nos courses n'avaient pu nous faire oublier la visite à la famille juive. L'heure avancée nous obligea de marcher au pas de course, et nous fûmes bientôt au forum de Nerva, près duquel se trouve le Conservatoire des néophytes1. Il faut savoir que, dans sa charité maternelle, Rome a fondé une maison pour recevoir les infidèles qui désirent embrasser l'Évangile. Les catéchumènes y sont entretenus gratuitement, au moins pendant quarante jours. Un théologien distingué, qui entend et qui parle leur langue, est chargé de les instruire. Afin de rappeler les usages de la primitive Église, le baptême leur est solennellement administré le
1 Voyez Constanzi, 1. 1, p. 413-119.-
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samedi saint ou la veille de la Pentecôte, dans Péglise de Saint-Jean de Latran. Suivant les circonstances, on choisit aussi d'autres époques et d'autres églises pour cette belle cérémonie. Après le baptême, les néophytes restent encore quelque temps au Conservatoire, afin d'affermir leur foi naissante. Les enfants pauvres y reçoivent même une éducation convenable '.
Cet asile du silence et de la paix nous fut ouvert sans difficulté. En entrant, nous trouvâmes tout d'abord nos petites chrétiennes de la veille, rayonnantes de bonheur et gambadant de toutes leurs forces dans la première cour. A la vue d'un prêtre elles suspendirent leurs jeux innocents et vinrent, suivant l'usage d'Italie, me baiser la main. Le père parut à son tour. Des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux lorsqu'il nous parla de sa joie et de celle de toute sa famille. Enfin la mère ellemême nous disait avec une grande naïveté : « C'est moi qui ai été la plus méchante, je me suis fait attendre longtemps : enfin je suis chrétienne. »
Puis, attirant sur ses genoux une de ses plus jeunes filles: t Voilà, dit-elle, celle qui m'a convertie; chère enfant, tu as donné la vie à ta mère. » Et des larmes d'une tendresse surnaturelle coulaient de ses yeux, et la mère et l'enfant se confondirent dans de mutuelles étreintes. Ce. spectacle renouvela toutes les impressions que nous avions éprouvées la veille. Après une longue et intéressante conversation, nous nous retirâmes, laissant à son bonheur cette famille bénie; heureux nous-mêmes de ce que nous avions vu, de ce que nous avions entendu, et souhaitant à tous nos amis une pareille journée.
1 SuV la place Saint- Jacques, à Scossa cavalli, les hérétiques trouvent un asile semblable, où rien ne leur manque pendant tout le tempe de leur instruction.
4 Janvier.
Piscina publica. — Thermes de Caracalla. — Statues. — Excursion aérienne. — Souvenir de Caracalla. — Vallée de la nymphe Égérie. — Église des Saints-Nérée-et-Achillée. — Origine de son nom de Fasciola. — Les sept Salles. — Les moles de Sixte V. — Forum de Nerva. — Temple de Pallas. — Boucherie des martyrs.
Avant d'attaquer un nouveau quartier, il nous parut convenable de régler nos comptes avec ceux que nous avions déjà explorés. Quelques omissions furent reconnues, et nous partîmes pour les réparer. Au delà du mont Aventin, dans l'ancienne région de la Piscine publique, sont les Thermes de Caracalla; ils eurent notre première visite. La célèbre piscine qui donnait le nom à cette partie de Rome n'était autre chose qu'un lac artificiel, oii la jeunesse venait s'exercer à la natation. Suivant les auteurs anciens, ce lac était alimenté par l'eau Appienne, la première qui fut amenée à Rome. Il parait avoir disparu depuis que les Thermes de Caracalla l'eurent rendu inutile. En effet, non-seulement la jeunesse, mais tout le peuple de Rome trouvait dans ce superbe édifice de quoi satisfaire son goût pour le bain et les exercices nautiques.
Représentez-vous un palais carré de 4,200 pieds d'enceinte et d'une hauteur proportionnée, tout revêtu des marbres les plus rares, et orné de colonnes et de statues de bronze et de marbre, chefs-d'œuvre de la sculpture antique. Vos pieds foulent un pavé en mosaïque; vos yeux admirent à la voûte des peintures exquises ; à droite et à gauche, seize cents chambres de bains avec autant de
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sièges de marbre poli; puis des salles immenses pour les jeux publics *.
Dans ce nombre n'étaient pas comprises les pièces inséparables des Thermes romains : YApodyterium, où Ton quittait ses habits; le Frigidarium, oii Ton prenait le bain froid ; le Tepidarium, oîi Ton prenait le bain tiède; le Calidarium, où Ton prenait le bain chaud; le Sudatorium, où Ton excitait la transpiration par la vapeur; VUnctuarium, où l'on se parfumait au sortir du bain * ; les lieux de débauche, les bibliothèques, etc. Nous remarquâmes encore que les bains donnaient sur le grand Cirque : il en est toujours ainsi dans la vieille Rome; le sang et la volupté y sont inséparables.
Moins vastes que ceux de Dioclétien, les Thermes de Garacalla comptaient cependant parmi les merveilles de l'ancienne Rome. Deux choses en faisaient la gloire, la grande salle et les statues qui l'embellissaient. Par la hardiesse et la légèreté de sa construction, par laportée de sa voûte demi-plate, cette salle était le désespoir des architectes et des mécaniciens, dont les uns soutenaient qu'il était impossible d'en faire une pareille, et dont les autres niaient qu'elle fût de la main des hommes 3. Autant qu'on peut le calculer par les ruines qui en restent, elle avait 690 pieds de longueur sur 430 de largeur.
Les statues de marbre et de bronze étaient une autre merveille des Thermes Antonins. C'est de là que furent transportés au musée de Naples les statues d'Hercule,
1 Habebant in usum lavantium sellas mille sexcentas epolito marroore factas. Olypiodor. in Ant. Caracall. — M. Bluet, jeune architecte, pensionnaire de l'Académie de France à Rome, vient de faire le plan de ce magnifique édifice.
* Voyez Bracci, de Thermie veterum.
* Spabitian. in Caracall.
de Flore, du Gladiateur, et le fameux groupe de Dircé. On voit Dircé attachée aux cornes d'un taureau furieux, par ses deux frères Zétus et Amphion; plus loin, Antiope leur mère, et le berger auquel elle remet ses deux enfants. Toutes ces figures sont de grandeur colossale et forment le groupe le plus considérable que l'art antique nous ait légué.
Malgré les représentations de l'ami qui nous accompagnait, nous voulûmes monter sur la voûte de la grande salle. Cette voûte, ou, pour parler plus exactement, cette langue de voûte qui compte à peine quelques pouces d'épaisseur, se trouve buttée par deux contre-forts; mais elle est crevassée en plusieurs endroits, en sorte que notre excursion aérienne pouvait n'être pas sans danger. Néanmoins nous arrivâmes heureusement, et nous pûmes promener nos regards sur la vallée du grand Cirque et sur toute la Campagne romaine.
Croirait-on que la partie supérieure de cette voûte plate était en mosaïque? Nous en détachâmes avec peine quelques morceaux qui nous restent comme des souvenirs de la prodigalité romaine. Cependant il s'agissait, pour descendre, de traverser dans toute son étendue l'étroit espace sur lequel nous étions suspendus. En mesurant la hauteur effrayante qui nous séparait du sol, j'avoue qu'une espèce de frisson me courut 'de la tête aux pieds. Toutefois, après quelques moments d'hésitation, je franchis d'un pas rapide le périlleux passage ; heureux d'en être revenu, je me promis bien de ne pas y retourner.
Le souvenir de Caracalla, qui nous avait vivement frappés dans l'enceinte du camp Prétorien, ne cessa de nous poursuivre en parcourant ces ruines immenses. De chaque pierre, de chaque mosaïque, de chaque tronçon de colonne semble sortir la voix lugubre qui effrayait,