PONT DE CALIGULA
son ancienne forme. Il pouvait contenir quarante mille spectateurs, qui, après s'être souvent enivrés du sang des gladiateurs, burent avec délices celui des martyrs. Par delà l'amphithéâtre, près de San Vito, on voit les ruines gigantesques des nombreux mausolées qui bordaient la voie Campanienne. Dépouillés d'inscriptions, ces tombeaux conservent encore des bas-reliefs et des fresques dont l'artiste peut enrichir son album. La plupart ont trait à des sujets mythologiques *.
Le quai présente les restes du Môle, restauré par Adrien et Antonin le Pieux. Mais ce qui épouvante l'imagination, sont les vestiges du pont de Caligula. Ils se composent de treize arches, appuyées sur d'énormes piles dont la dernière plonge à 60 palmes au-dessous de la mer. Pourquoi ces constructions gigantesques? Suétone va nous l'apprendre.
« Caligula, dit-il, voulant célébrer des victoires imaginaires contre les Parthes et les Daces, donna le spectacle extravagant d'un triomphe à la manière de finsensé Xerxès. Dans ce but, il ordonna de construire un pont qui, partant de la partie du golfe où est assis Fouzzoles, devait aller jusqu'à Baja, situé sur la rive opposée. Mais il fut impossible de bâtir dans la mer sur un espace de 2,818 toises. Pour lever cet obstacle, l'empereur fit réunir de tous les ports d'Italie un grand nombre de navires qui, placés sur une double ligne, formèrent me sorte de pont.
« Sur cette longue file de vaisseaux, on éleva une chaussée de terre et de maçonnerie*, suivant le modèle de la voie Appienne, avec des parapets aux deux côtés, et des hôtelleries de distance en distance, où Ton avait eu
1 Antichitàdi Pozzuoli, in-fol.
soin d'amener même de l'eau douce, qui sortait par des fontaines jaillissantes. Le triomphe dura deux jours, et la cessation complète des transports maritimes occasionna une famine générale qui se fît sentir à Rome plus vivement qu'ailleurs '. »
Pendant que nous étions à considérer ces monuments de la folie impériale, une forte barque nous arrivait, montée par six rameurs et par un cicérone. Nous y primes place en récitant, à l'exemple des voyageurs chrétiens, Y Ave maris Stella, en l'honneur de Marie, et un Pater en l'honneur de saint Paul qui nous avait précédés sur ce golfe. Tandis que les rames, frappant à coups égaux les flots azurés, poussaient doucement notre embarcation vers Monte Nuovo, il nous vint en pensée de lire dans Suétone la description du triomphe de Galigula. Quoi de plus utile que d'étudier les mœurs publiques d'une société, dont on va visiter les poétiques monuments et le brillant séjour?
« Lorsque tout fut prêt, continue le grave historien, Caïus se revêtit de la cuirasse d'Alexandre, qu'il avait enlevée au tombeau de ce conquérant, mit par-dessus une casaque militaire, toute de soie rehaussée d'or et éblouissante de pierreries ; puis, l'épée au côté, le bouclier à la main et la couronne civique sur la tête, il sacrifia d'abord à Neptune, dont il allait braver la puissance; et à l'Envie dont il craignait les malignes influences, à cause de la grandeur de l'exploit par lequel il allait se signaler. Ensuite il entre à cheval sur le pont, et suivi de nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie, armées comme pour un jour de bataille, il court bride abattue
1 In Caligul.
LE LAC LUCKIN. 483
jusqu'à Pouzzoles, en attitude de combattant : il y passe la nuit pour se reposer de ses grandes fatigues.
« Le lendemain, en habit de triomphateur, il monte sur un char attelé de chevaux, fameux par de nombreuses victoires dans les courses du Cirque. Il repasse ainsi le pont, faisant porter devant lui de prétendues dépouilles, et précédé de Darius, fils d'Artabane roi des Parthes, que son père avait donné en otage aux Romains. Après le triomphateur venait sur des chars toute sa cour vêtue magnifiquement, suivie de soldats à pied comme dans les véritables triomphes. Du haut d'une estrade placée au milieu du pont, l'empereur harangua ses troupes et les complimenta d'un si beau fait d'armes, et leur distribua de l'argent.
« La fête fut terminée par un repas général. Gaïus sur le pont, les officiers et les soldats dans des barques, se mirent à table et burent le reste du jour et toute la nuit, qui fut aussi claire que le plus beau jour; car le pont et toutes les côtes de la mer, en forme de croissant, furent tellement illuminés , qu'on ne s'aperçut pas de l'absence du soleil. Caligula s'était piqué de changer la nuit en jour, comme il avait fait d'un bras de mer un chemin praticable pour les gens de pied.
« Après le repas, Caïus échauffé par le vin, se procura un divertissement dipe de lui. H se mit à jeter ses courtisans dans la mer et à faire couler un grand nombre de barques pleines de soldats et de peuple. Beaucoup furent noyés ; la plupart néanmoins se sauvèrent, parce que la mer fut parfaitement calme. Caïus y trouva un nouveau sujet d'orgueil; il supposa que Neptune avait eu peur de lui et n'avait osé troubler ses plaisirs *. »
1 Suet., inCalig.) c. xxxn. — D\o,Yfo/XàKX*
La lecture finissait, lorsque le cicérone nous avertit de regarder le Monte Nuovo. Après nous avoir raconté la formation de cette montape et l'engloutissement de Trepergole, il ajoutait : « Tout cela est arrivé à cette ville parce qu'on y commettait beaucoup de péchés. » Le terrible bouleversement dura trois jours, et combla une partie du lac Lucrin, dont il refoula les eaux vers Pouzzoles. Horace ne pouvait manquer de faire mention de ce lac fameux dans l'histoire de la sensualité romaine, par les huîtres vertes dont il était le réservoir :
Non mo Lucrina juverint conchylia l.
Agrippa sépara le lac Lucrin de la pleine mer par une digue longue d'environ 1,500 mètres et assez large pour un char de grande voie. Cette digue est presque entièrement ruinée ; mais le canal qui unissait le lac au golfe subsiste encore. L'aspect de ces lieux nous rappela l'intéressante histoire qu'on lit dans Aulu-Gelle : « Un jour, une foule immense se pressait sur les bords du lac Lucrin, occupée à regarder un grand poisson mort, échoué sur le rivage. Ce poisson était un dauphin qui , entré dans le lac, conçut la plus vive amitié pour l'enfant d'un homme du peuple. Cet enfant allait souvent de Baja à Pouzzoles pour se rendre aux écoles publiques. S'arrétant d'ordinaire à l'heure de midi sur les bords du lac, il avait accoutumé le dauphin à y venir, en l'appelant Simon, et en lui jetant quelques morceaux de pain.
« L'animal accourait, fût-il caché au fond des eaux, et, après avoir reçu sa portion accoutumée , présentait son dos en cachant ses pointes comme dans un fourreau : l'é-
* ifyod.fûd.u.
colier montait dessus, et il le portait à Pouzzoles à travers la mer, et le ramenait de même. Ce jeu durait depuis plusieurs années, lorsque l'enfant mourut de maladie. Le dauphin continua de venir au rendez-vous; mais, ne trouvant plus celui qu'il cherchait, il avait l'air chagrin. C'est son corps que la foule considérait : et on ne doute pas que le pauvre animal ne soit mort de chagrin de la perte de son jeune ami. Tout le monde venait admirer cette victime d'une amitié si rare et si singulière, et il fut décidé qu'on l'inhumerait à côté de l'enfant qu'elle aima avec tant de constance *.»
Suivant un petit chemin creux, ouvert entre deux vignes, on arrive en quelques minutes sur les bords du lac Averne qui communiquait jadis avec le lac Lucrin : ici commencent les souvenirs de notre Mythologie classique. Toutefois , il faut convenir ou que ces lieux ont bien changé, ou que la muse de Virgile les avait singulièrement embellis. L'horrible Averne est bien encore entouré d'une ceinture de montagnes, mais elles ne sont plus couvertes de ces épaisses forêts, dont les arbres touffus répandaient sur ces eaux mortes une nuit éternelle; ces montagnes, aujourd'hui nues et arides, ajoutent l'image de la désolation à la solitude de ces lieux.
L'infernal Styx est une source d'eau potable, située près de là , sur le bord de la mer. Les eaux thermales que l'on trouve près de Cumes étaient le Périphlégéton, autre fleuve des Enfers. L'avare Achéron, sous le nom peu poétique de Fusaro, sert à rouir le chanvre, et fournit d'excellentes huîtres. Les Champs-Elysées, situés près de Bauli, sont un bon vignoble. Néanmoins ces lieux
1 A. Gell., vu, 8. — Plin.,ix, 8. — Sou&.A"l«
ont été si .exactement décrits, que, son Virgile à la main, le voyagopr peut encore les reconnaître.
C'est afin que nous retrouvâmes, sur les bords de l'Averne» les ruines du temple d'Apollon. A quelques pas de là, sur Ja gauche, est l'entrée de la grotte de la Sibylle de Cames. Le gardien de Fantrfc infernal voulut bien nous l'ouvrir, moyennant quelques, cariin$, et à la lueur de grosses torches résineuses, il nou^Jut permis de juger cette galerie souterraine. On reconnaît bientôt une voûte assez semblable à celle de Pausilippe. Ce chemin ténébreux passe sous le mont Misène et conduit jusqu'à Cumes ; mais la plus grande partie est aujourd'hui comblée4.
L'entrée est une caverne naturelle servant de vestibule à la grotte de la Sibylle de Cumes, qui parait en avoir eu plusieurs pour rendre ses oracles : c'est parla que la prêtresse d'Apollon est supposée avoir conduit Énée aux enfers. Telle Virgile décrit cette caverne, telle on peut encore la reconnaître : noire , horrible , à l'ouverture large et béante , aux avenues pierreuses, creusée dans le flanc de la montagne, à deux pas du lac Averne :
Spelunca alta fuit, vastoque immanis hiatu, Scrupea, tuta lacu nigro nemorumque tenebris.
t La difficulté est de savoir quel en était Pusage. Suivant le géographe Strabon, Agrippa, gendre d'Auguste, aurait fût pratiquer cette longue galerie afin de relier le lac Averne à h ville de Cumes \ Il aurait ainsi ouvert un chemin plus commode, plus court et toujours frais, aux nombreux visiteurs qui passaient incessamment d'un lieu à l'autre, pendant U
* Strab., v,p. îsi.
Ainsi on ne pouvait aller recevoir les oracles de la Sibylle qu'en traversant de longues galeries souterraines : cette condition disposait à la terreur religieuse et convenait bien aux mystères ténébreux du père du mensonge. Après avoir fait environ deux cents pas sous une voûte spacieuse, le guide s'arrêta k l'entrée d'une ouverture basse et très-étroite en disant :« Excellences, voici le chemin qui conduit aux enfers ou plutôt aux bains de la Sibylle, au lieu même où elle rendait ses oracles. »
Nous étions cinq voyageurs, et en nous retournant nous aperçûmes cinq lazzaroni de haute stature, au teint cuivré, à la barbe noire, qui se présentaient pour nous servir de monture ; car le sentier qui conduit aux bains de la Sibylle est inondé de deux pieds d'eau. A la vue de ces mâles figures auxquelles la lueur des torches donnait quelque chose de blafard, nous échangeâmes, mes amis et moi, un coup d'œil qui voulait dire : Fautil accepter? S'ils allaient nous dépouiller, nous égorger ? qui le saurait ? Malgré notre secrète terreur, nous nous décidâmes bravement, et nous voilà tous à grimper sur le dos incliné de nos parlantes montures.
saison des bains. D'un autre côté, Virgile, qui tout en restant poète est aussi géographe, parle de la caverne par laquelle la Sibylle conduisit Ênée aux enfers; il la place au lieu même où commence le chemin d'Àgrippa. La tradition constante du pays, soutenue par les plus savants archéologues, est d'accord avec Virgile. On peut, ce me semble, concilier facilement ces deux opinions ; il suffit d'admettre que la galerie souterraine, jusqu'à la grotte de la Sibylle, est une caverne naturelle, bien antérieure, par conséquent, au gendre d'Auguste, qui n'a fait que la prolonger. L'inspection des lieux suffit pour donner un fondement solide à ce sentiment.
Je tenais fortement le cou et, je crois, la barbe de la mienne ; en échange, elle me serrait fortement les jambes et ne cessait de répéter : « Excellence, ne laissez pis déborder vos genoux, vous vous écorcheriez aux parois ; baissez la tête, ou vous allez vous heurter, contre ht voûte. » De cette manière, qui peut paraître pittoresque el même poétique, mais qui, à coup sûr, n'ettpas commode, nous avancions lentement dans les sinuoëtésde la voûte infernale. Bientôt mon cheval fut dans l'eau jusqu'aux genoux ; les pieds de mon Excellence y trempèrent aussi et mes yeux se fermèrent, fatigués qu'ils étaient par la fumée de la torche résineuse qui me brûlait à 6 pouces delà figure. Le voyage commençait à me paraître long, lorsque mon Atlas, tournant brusquement à droite, it un large saut et me déposa sur un banc de pierre : « Excellence, me dit-il d'un air satisfait, nous voilà aux bains de la Sibylle. »
En attendant le reste de la caravane, je me frottai les yeux et je reconnus que nous étions dans une caverne si noire, si profonde, que tous les antres des brigands des Apennins ou de la Galabre ne sauraient en approcher. Mes aventureux compagnons arrivaient à la file, riant, criant, haletant et légèrement effrayés : la grotte présentait alors un spectacle digne d'un habile pinceau. Les vieilles parois noircies par la fumée, les figures basanées des lazzaroni, nos visages altérés, l'eau sale qui couvrait le sol, toute cette scène, faiblement éclairée par la lumière vacillante des torches, offrait le sujet d'un tableau presque infernal.
La caverne, ou, comme on dit, la salle de bains a deux ouvertures : celle par laquelle on entre, et l'autre, actuellement fermée, qui communiquait avec un des nombreux souterrains dont \a çro\te ^tojY&A &&V. ^Ntaranée:
Quo lati ducunt aditu» eentum, ostia centum.
Sa dimension est d'environ 25 pieds de longueur sur 12 de largeur. Avec le renfoncement qui est à l'extrémité elle forme comme un double sanctuaire. « Voilà, nous disait le guide, les restes des trois cuves en pierre oîi la prophétesse avait soin de se purifier avant de rendre ses oracles ; ici, au milieu, est le piédestal d'où elle parlait. » Chose bien remarquable ! les mômes explications que nous venions d'entendre de la bouche de notre cicérone, les guides les donnaient déjà il y a dix-sept cents ans. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que dans la grotte de la Sibylle de Cumes, visitée et décrite par saint Justin, martyr, il est difficile de ne pas reconnaître celle où nous étions f.
Le grand apologiste, venant de l'Asie à Rome, voulut entrer dans cette grotte célèbre, et il en parle en ces termes : « Étant à Cumes, nous vîmes un lieu dans lequel se trouve un sanctuaire creusé dans le môme rocher ; c'est une chose vraiment merveilleuse et cligne d'admiration. C'était là que la Sibylle rendait ses oracles, nous disaient ceux qui les avaient reçus de leurs pères et qui les gardent comme un patrimoine. Dans le sanctuaire ils nous montrèrent trois cuves. taillées dans le même roc, qu'on remplissait d'eau et dans lesquelles elle se baignait. Ayant repris ses vêtements, elle se retirait dans la partie intime du sanctuaire, pratiqué comme tout le reste dans le même rocher, et là, s'asseyant au milieu sur un siège élevé, elle rendait ses oracles *. »
1 Quelques-uns placent la grotte de la Sibylle dans une excavation plus voisine de Cumes ; je n'ai pas la prétention de juger le débat: videant doctiores.
* Hanc (Sibyllam) Babylone ortamdicwal^^S^^
Mais pourquoi le grave philosophe, l'illustre champion de la foi avait-il voulu voir de ses yeux cette caverne ténébreuse î Pourquoi nous-mêmes la décrire avec tant de détails, et y rester si longtemps ? C'est que la grotte de la Sibylle de Cumes, qui n'apprend rien à l'archéologue, offre un puissant intérêt au voyageur chrétien. Elle loi rappelle ces vierges-prophètes que la divine Providence avait, suivant la pensée des Pères de l'Église, suscitées au milieu de la gentilité pour entretenir la salutaire croyance du Rédempteur futur.
Debout, sur le siège de la prophétesse, je me mis à répéter cet oracle fameux mis en vers par Virgile: t Voici un nouvel ordre de choses qui commence; vofci la Vierge qui revient ; voici l'antique âge d'or ; un enfant descendu des cieux met fin à nos crimes, et ramène sir la terre la justice et la paix *. » Et nous bénîmes le Diet de bonté qui ne s'est jamais laissé sans témoignage, tf
historia* scriptoris filiam ; et cum in Campaniae oras dâEi nescio quo pacte fuisset, ibi oracula edidisse in urbe çzt Cuma* dicitur, Baiis, ubi sunt Therma? Campana?, sex hjûi:bus distans. Yidimus, cum iu hac urbe essemus, locura cpssr dam ubi saeellum maximum ex uno baxo excisum conspexrns. rem sane pravlarissinum et omni admiraùone dignam : îîcsei illam oracula edidisse narrabant. qui haec a majoribus, r: 3*- Iria* sua* propria, aeeeperant. In medio autem sacello asinstrabant uobis tria rcceptacula ex eodem excisa saxo, çxâns aqua replet ss lavais eam dicebam. et cam Testent resampscsBe iu inùîïum sactvi a\iem seeedere, ex eodem saxo t^ct» iu med:i aNlissedesïem exceîso solio. sic viticinari. — S* lis a*r:\r^ *J (ïr*^\<t\ ^îatfo. c. xxxvn.
•ffjîo** n\ — Ces v-rs de Yb^-K rêà œ forki* œ . Sfrv"^ *u^k:i lus sojeaseTjeBQect aa Cooei> de Nâwe. frsfciu. Vil. Owî^t.
BAJÀ. 491
qui, dans ce lieu même, avait fait sortir de la bouche de la vierge païenne, comme autrefois de la bouche de Balaam, une magnifique prophétie ; et nous répétions, avec saint Justin : « 0 Grecs, si vous préférez la vérité à vos fables, croyez-en donc à la plus ancienne de vos Sibylles, dont le livre, répandu par tout l'univers, vous annonce manifestement, et la nullité de vos dieux, et la venue de notre Sauveur Jésus-Christ1 ! »
Sortis de la grotte, nous payâmes joyeusement nos montures. En recevant son salaire, mon porteur me dit: « Père, n'oubliez pas votre cheval dans vos prières. — Mais, lui répondis-je en souriant, mon cheval m'a porté dans le chemin des enfers ! — Eh bien priez pour moi, Père, et le cheval et le cavalier iront en paradis ! » n fallut nous séparer ; nos chevaux restèrent là pour offrir leurs services aux amateurs, et nous, prenant le sentier du lac Lucrin, nous regagnâmes notre embarcation. Le rivage de Baja, auquel nous allions aborder, fut jadis célébré par Horace comme le plus délicieux de l'univers :
Nullus in orbe sinus Baiis praelucet amœnis.
Que dirait le poëte s'il voyait cette côte, déserte, inculte, insalubre et couverte de ruines ? Sur la droite on distingue les vestiges des Bains de Néron : ces grottes
1 Vestram igitur salutem, o Graeci, si falso de diis, qui nulli sunt, commente) potiorem ducitis, crédite, ut jam dixi, Sibyllœ antiquissimse et vetustissimse, cujus libri per totum orbem servantur, quaeque ex patentiquodamafflatudeosquidicuntur, nullos esse per oracula nos docet, ac de futuro Salvatoris nostri Jesu Christi adventu, ac de rébus omnibus quas çe&tu.rus erat clare et aperte prenuntiat. IdM e. \\\n\\\.
bouillantes sont encore des étuves d'un effet extraordinaire. Suivant son usage, le guide s'y plongea et en sortit un instant après tout en feu et ruisselant de sueur. Voici, à la suite les unes des autres, les ruines de villas somptueuses, dont le nom même a péri ; les ruines d'un temple de Venus Genitrix, bien placé dans ees lieux; les ruines d'un temple de Mercure, digne compagnon de la déesse; les ruines d'un temple de Diane Lucifère, ruines éloquentes, habitées par quelques pauvres pêcheurs dont les enfants déguenillés viennent vous vendre, sur des assiettes en terre rouge, des morceaux de marbre précieux, derniers restes des temples, des palais et des thermes des maîtres du monde ! On dirait, à la vue de cette désolation, qu'Isaïe prophétisait contre Baja, lorsqu'il disait à la superbe Tyr : « Un jour viendra oh les riches vaisseaux des nations n'aborderont plus à ton port.... Tu ne seras toi-même qu'un misérable village, habité par quelques pauvres pêcheurs qui laveront leurs filets sur ta plage déserte *. »
Comme Baja, Cumes, bâtie sur la colline, n'offre aux voyageurs que d'informes et nombreux débris d'antiquités grecques et romaines. Mais elle lui rappelle le premier établissement fondé par les Grecs sur les côtes d'Italie ; la fameuse Sibylle ; Tarquin le Superbe, qui vint y mourir après son expulsion, et Pétrone qui s'y fit ouvrir les veines. A une lieue de Cumes, Torre di Patria, l'ancienne Linterne, montre le tombeau découronné de Scipion l'Africain.
Revenu au rivage, nous doublâmes le promontoire sur lequel s'élève le château de Baja. Construit par le viceroi de Naples, Pierre de Tolède, il est favorablement
1 ISAÏE, C. XXU, V. fcl S>tt\\\