BAULI. — PISCINE ADMIRABLE
placé pour la défense du golfe dont il coupe la monotonie. Plus loin le petit village de Bauli, l'ancienne Baccola, se dessine au milieu du vaste panorama de ruines qui couvre toute la côte. La somptueuse villa de Marius n'est représentée que par quelques arcades brisées ; la pêcherie d'Hortensius, connue par ses murènes, n'offre plus que deux substructions qui s'avancent dans la mer.
Elle est suivie d'un monument circulaire, à demi ruiné, que le guide nous signala comme le tombeau d'Agrippine, mère de Néron. Nous entrâmes dans ce monument, dont l'origine et la destination me paraissent douteuses ; d'ailleurs la fumée des torches a formé sur les parois une telle couche de suie que la lecture des inscriptions est à peu près impossible. Quoi qu'il en soit du tombeau, le port de Bauli ressemble beaucoup à celui dont Tacite fait la description dans son récit de la mortd'Agrippine.
Gomme nous allions quitter la barque pour monter au cap Misène, nos rameurs nous demandèrent pour bonne-main un plat de maccaroni. « Excellences, nous dirent-ils, vous ne regretterez pas vos tornesi; voir manger le maccaroni à la napolitaine est une chose curieuse, digne de nobles étrangers. » 11 est de fait que les voyageurs de Naples ne manquent pas de se rendre vers le soir à la porte de Massa pour jouir d'une représentation de cette scène nationale; en jouir sur mer nous parut encore plus piquant, et nous consentîmes.
En attendant, nous gravîmes le flanc escarpé du cap Misène et nous arrivâmes à la Piscina mirabile. Ce monument, le seul bien conservé de toute la côte, est digne du nom qu'il porte et des Romains qui l'ont construit. C'est un réservoir qui fournissait de l'eau douce à la flotte stationnée au cap Misène. Il forme un parallélogramme et repose sur quarante-huit pilastres &s>çfc&te> ^> ^s&sfe T. u. ^
files d'arcs quadruples d'une hauteur extraordinaire : sa longueur est de 216 pieds. La voûte est percée de treize ouvertures par lesquelles on présume que se puisait l'eau. Deux escaliers conduisent jusqu'au bas; et le voyageur peut voir de près, et la beauté de l'édifice, et la solidité que lui donne la forte couche de stalactite déposée sur toutes les parties. Il a fallu des sommes énormes pour construire cette piscine, et de plus énormes pour y amener l'eau de plusieurs milles, malgré des obstacles immenses.
Mais on conçoit que les Romains n'aient reculé ni devant les difficultés ni devant les dépenses : la piscine était nécessaire à leur flotte, et leur flotte était nécessaire à la sûreté de l'empire. Trois grandes stations maritimes, reliées par des points intermédiaires, formaient un vaste système de défense. La première établie à Fréjus, Farm Julii, protégeait l'Italie du côté des Gaules : Auguste la forma primitivement des vaisseaux pris à la bataille d'Actium *. La seconde était à Ravenne : dominant les côtes de l'Adriatique, elle opposait une barrière aux incursions des Barbares du Nord. La troisième, fixée à Misène, devait, en se ralliant à celle de Fréjus, entretenir la sûreté des mers depuis le détroit de Messine jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Ces trois flottes furent établies par Auguste, à qui Ton doit l'achèvement du port de Misène commencé par César. Ce port magnifique, comblé en partie, porte le nom de Mare Morto qui lui convientaujourd'hui.
Si la vue de la Piscine donne une haute idée de la magnificence romaine, les ruines peu éloignées des Cento camerelle en donnent une au moins égale de leur barbarie. Les Cento camerelle sont un bâtiment ainsi appelé
1 Suet., Aug,, l&.
GENTO CAMERELLE. 495
à cause du grand nombre de pièces obscures et de longs corridors, également privés de lumière, qu'il contient. Un voyageur français, qui l'avait visité quatre ans avant nous, Ta bien décrit : je le laisserai parler. « Après avoir bien examiné cet édifice, il est difficile de lui assigner une autre destination que celle d'une prison, et alors on est saisi de tristesse en voyant avec quelle barbarie, quel oubli de tous sentiments d'humanité, les prisonniers devaient y être traités.
« Quatre longs cachots surtout, de 2 mètres de largeur et se coupant à angles droits, sont affreux. L'inspection des lieux faite croire que les détenus y étaient assis sur le sol, rangés côte à côte, et probablement enchaînés, comme les esclaves africains dans l'entre-pont d'un vaisseau négrier. Au point de jonction de ces cachots, une petite chambre permettait de voir tout ce qui s'y passait, en supposant néanmoins qu'ils fussent éclairés par des lampes ; c'était un essai du système panoptique adopté dans plusieurs prisons modernes. En avant de cette construction, deux rangs d'arcades semblent avoir été destinées au logement des soldats de garde et aux geôliers.
« Cet horrible monument confirme une remarque déjà faite plusieurs fois par divers écrivains : c'est que les anciens, dans leurs perfectionnements sociaux, n'accordaient d'attention qu'aux besoins des populations considérées en masse, et que les intérêts et les souffrances des individualités les touchaient peu. C'est le Christianisme qui, ayant proclamé que tous les hommes sont frères, a seul rendu son importance à chaque membre delà famille 1. »
4 M. Fvlchiron, Environs de Naples, 1838, ç.£9Q,
Les fameux Champs-Elysées s'étendent du Mare Morto jusqu'au lac Fusaro, l'ancien Achéron, placé de l'autre côté de la plaine. Ces lieux si beaux sous la plume de Virgile, ces jardins délicieux, arrosés de belles fontaines, plantés d'arbustes toujours verts et ornés de superbes tombeaux, ne sont plus qu'un vignoble assez mal cultivé.
Nous ne voulûmes pas quitter Misène,sans visiter les ruines de la maison de Lucullus, célèbre par la monde Tibère. Le 13 mars de Tan 55 de Notre-Seigneur, Tibère, après avoir assisté aux jeux donnés par les soldats de sa garde, se trouva pris d'une violente douleur de côté : il entre dans l'ancienne villa de Lucullus. On lui apporte les actes du sénat; il s'irrite et médite de nouvelles cruautés. Macron, préfet du prétoire, ordonne qu'on jette sur le vieil empereur des coussins et des matelas sous lesquels il le fait étouffer 4. Ainsi mourut Tibère, dans sa soixante-dix-huitième année, en face de cette île de Gapri qu'il a rendue tristement immortelle par dix années de cruautés et de débauches également incroyables.
Pendant notre excursion, les matelots avaient fait cuire leur maccaroni et l'avaient porté sur la barque. Nous y fûmes à peine montés, qu'ils hissèrent la voile, et, nous laissant aller doucement à la brise du soir, ils se mirent à absorber, comme il était convenu, en notre présence, le mets favori du Napolitain. Pour avoir une idée de cette scène gastronomique, il faut se représenter ces bateleurs de carrefours, qui, au grand ébahissement de la foule, engloutissent avec une dextérité merveilleuse de aunes de ruban ou des épées nues.
1 Tacit.,vi, bO.— S^T^Txb.^,^.— IKq^ Ub. LVlll.