SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
Avec la même facilité, nos matelots firent couler dans les profondeurs de leur gosier les interminables vanni de pâte huilée, qui, du vase où ils étaient enroulés, montaient dans la bouche des parties prenantes, passant par leurs mains élevées au-dessus de la tête en guise de poulie. L'opération, impossible à tout autre, fut accomplie en un clin d'œil. « Excellences, nous dirent-ils alors d'un air satisfait, n'est-ce pas que vous ne regretterez jamais vos tornesi? Soyez bénis, nobles seigneurs 1 » Et ils se mirent à chanter.
Pendant qu'ils répétaient leurs joyeux refrains, nous jetâmes un dernier regard sur les coteaux de Baja, comme pour fixer dans notre esprit, avec l'image de ces lieux célèbres, les nombreux souvenirs qu'ils rappellent. La côte semblait nous jeter ces trois mots : Luxe effréné ! volupté ! cruauté !
L'antique Baja, assise au milieu de bosquets de myrtes et de lauriers, devint bientôt insuffisante pour tous ceux qui voulaient y avoir des maisons, ou simplement y louer des logements. Il s'éleva donc une seconde ville aussi considérable que la première, toute composée de villas d'une magnificence royale. Contiguës les unes aux autres, elles dominaient le lac Lucrin, plusieurs même s'avançaient jusque dans ses ondes. Pas une qui ne coûtât des sommes énormes ; celle de Marius, passée à Cornélie, mère des Gracques, fut vendue à Lucullus 460,870 francs ».
Dès les premiers jours du printemps arrivait la foule. Une contrée, qui renfermait tant d'eaux salutaires, n'était, sans doute, peuplée que de goutteux, de paralytiques, de blessés, de gens à mines tristes et pâtes; en un
1 Plutarch., in Mario, c. lu
mot, de malades de tout genre. Peut-être en fut-il ainsi dans le principe ; mais, vers la fin de la république et sous l'empire, Ton y rencontrait beaucoup plus de gens bien portants que de malades ; et ces belles campagnes étaient un séjour de plaisir bien plus que de douleur *. »
Galigula y venait pour donner au monde le spectacle de ses ruineuses extravagances; Néron s'y rendait accompagné de mille voitures et de deux mille mules ferrées d'argent; Poppée le suivait entourée de cinq cents ânesses, dont le lait composait le bain de la courtisane, afin de rendre sa peau plus blanche et plus douce a. Tous les grands de l'empire marchaient sur les traces de leur maître, et variaient leurs plaisirs suivant leurs caprices. Les uns faisaient creuser des piscines semblables à des palais; leur bonheur était d'y nourrir, à grands frais, les poissons les plus rares. Hortensius aurait plutôt consenti à tirer de son écurie des mules d'attelage pour vous les donner, qu'un seul vieux barbeau de sa piscine. La santé de ses poissons lui était plus chère que celle de ses esclaves; lorsque les premiers étaient malades, il s'inquiétait bien plus qu'ils n'eussent point d'eau trop froide, que d'en voir boire aux derniers 3.
Crassus, qui passait pour un homme grave; Crassus, homme censorial, prit le deuil pour une murène morte chez lui, et la pleura, comme il eût pleuré sa fille \ Cette dégradation était déjà générale au temps de Cicéron. « Nos grands, écrit-il, se montrent aussi contents que
1 Strab., v, p. 255. — Dion, xlviii, p. 442*
*Plin.,1. XI, 41.
* Varron., R. R., m, 17.
4 Macrob., Satum., u, W.
Is
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s'ils étaient transportés au ciel, quand ils ont dans leurs piscines de vieux barbeau* qui viennent manger à la main, et ils ne se soucient Nullement des affaires de l'État i. » Antonia, bru de Tibère, mettait des pendants d'oreilles à ses murènes, qu'elle aimait avec passion a. »
Mais, en général, la société qui se réunissait à Baja se livrait à une vie plus que voluptueuse. La réputation de ce lieu était si bien établie qu'il suffisait d'en respirer l'air pour perdre tout sentiment de pudeur et de vertu \ « Il faut fuir Baja, disait Sénèque, c'est le cloaque de tous les vices, diversorium vitiorum. La débauche en fait son théâtre, nulle part elle ne se montre plus entreprenante et ne se met plus à l'aise, comme si la licence était en ces lieux une dette indispensable 4. » On se tenait renfermé pendant la chaleur du jour; mais le soir tout le monde sortait. Alors l'Averne et le Lucrin se remplissaient de baigneurs et de baigneuses qui joignaient au plaisir du bain celui de la natation, et sillonnaient à la nage la surface transparente et docile de ces belles eaux5.
Au milieu de cette foule d'hommes et de femmes que Ton aurait pris pour les tritons et les néréides de ces lacs, glissaient des milliers de petites barques de toutes formes et de toutes couleurs. Les promenades se prolongeaient fort tard; onsoupaitsur l'eau, on parfumait le lac de roses effeuillées, qui dérobaient presque ses ondes à la vue. Des orchestres placés sur les bords du
1 Ad Âttic, il, 1.
* Plin., ix, 53.
5 Cicer., pro Cœlio, 20.— Màrt., i, 63. 4 Epist. 51.
* Propert., i, 11; v, 11.
tac, ou échelonnés sur le flanc circulaire des montagnes, accompagnaient de leurs concerts ces promenades et ces repas; et pendant toute la nuit on n'entendait que des symphonies et des chansons lubriques, répétées par tes échos d'alentour l.
Je mt trompe : aux chants de la volupté la cruauté mêlait sa voix lugubre. C'est là, sur ces bords enchantés, que le sang humain coulait en l'honneur d'Auguste, que Macron étouffait Tibère, que Galigub jetait ses courtisans dans les flots et que Néron ordonnait le meurtre de sa mère.
Luxe, volupté, cruauté ! tels furent les derniers mots par lesquels Pouzzoles etBaja résumèrent, en descendant dans les ombres de la nuit, l'éblouissante société qm jadis habita leurs rivages.
£8 Février.
Pompéi.— Histoire et ruine de la ville.— Aspect général. — Impressions.—Examen des édifices religieux, civils et privés. — Réflexions.
c A Pompéi , l'antiquité n'est plus cette antiquité vague, reculée, incertaine, cette antiquité des ruines mutilées de Pouzzoles, de Baja et des autres pays, moins encore cette antiquité des livres, des commentateurs, des archéologues; c'est l'antiquité réelle , vivante, en personne, si on peut le dire : on la suit, on la voit, on h touche. » Avant d'arriver dans cette ville, unique an monde, il nous parut convenable d'en connaître l'histoire.
Pompéi, située au pied du Vésuve, sur le fleuve Sarno, était une des villes les plus importantes de la Gampanie. Sa position en faisait le centre commercial d'Herculanum, de Stabia et de Nuceria : elle comptait environ vingt-cinq
1 Senec, Epist. 5J, etc., etc.