‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 203 sur 215 · LE VÉSUVE · texte numérisé non relu

LE VÉSUVE

édifices de Pompéi, complété dans les galeries du musée Bourbon, notre voyage au milieu de l'antiquité païenne était fini : quelle impression nonaken reste-t-il ? A la vue de ces maisons, de ces meubles, de ces usages, semblables aux nôtres, bien qu'âgés de deux mille ans, on se dit : Il n'y a rien de nouveau sous le soleil; ce qui est, est ce qui fut et ce qui sera. Enfermé dans un cercle dont il ne lui est pas donné de franchir les limites, l'homme avance et recule tour à tour. Ce qu'il savait hier, il l'oublie aujourd'hui ; demain il le retrouve, et, croyant l'avoir inventé, il chante son progrès. Eh fait d'arts, de constructions et de luxe, les anciens sont encore nos rivaux et très-souvent nos maîtres. Pour les égaler, deux choses nous manquent: la richesse et l'esclavage.

Mais sous le voile brillant d'une civilisation matérielle, élevée jusqu'aux dernières limites, l'œil aperçoit une société dévorée d'égoïsme, usée de débauches, et hideuse de crimes dont le souvenir seul fait pâlir. Les preuves palpables de cette incroyable dégradation sont là, et semblent avoir été conservées non-seulement pour justifier les auteurs païens et les Pères de l'Église, qui tracèrent le tableau des mœurs romaines, mais encore pour apprendre au voyageur épouvanté qu'ils n'ont pas tout dit, qu'ils n'ont pu tout dire.

En présence de ces irrécusables témoins, le chrétien bénit dans toute l'etfusion de son cœur le Dieu dont l'infinie miséricorde a renouvelé la face de la terre, et il ajoute, en adorant sa redoutable justice : Si les arts, la Religion, les spectacles, les habitudes générales sont l'expression d'une époque, d'un peuple et d'une ville, Herculanum et Pompéi méritaient l'horrible châtiment oui les anéantit.

£4 Février.

Le Vésuve.— Résina.— L*fif mitage.— Souvenir de Spartacus et de Pline.— Arrivée au sommet du Vésuve. — Descente au cratère. — Fertilité des terrains volcaai rues.— Herculanum.— Portici.— Le

Corricolo.

Pour compléter Futile leçon que donnent Herculanum et Pompéi, il nous restait à visiter le Vésuve, redoutable agent de la justice de Dieu, qui détruisit à cause de leurs iniquités, et qui conserve pour l'instruction des races futures, les cités coupables. Partis de bonne heure par le chemin de fer de Castellamare, nous fumes en vingt minutes à Résina, petit village d'oii Ton monte au Vésuve. Pour avoir des guides , on s'adresse aux frères Salvaton. Cette famille, dont le nom seul inspire la confiance, jouit de père en fils du privilège d'accompagner les voyageurs dans la visite de la terrible montagne ; elle le partage avec sept autres familles, h qui on fait apprendre gratuitement la langue française.

Les conditions arrêtées, nous prîmes un frugal déjeuner, pendant lequel 01 prépara les ânes et les mulets qui devaient nous servir de monture; chacun de nous acheta le bâton de rigueur et la caravane partit. En tète marchait le guide; au centre et à l'arrière-garde un groupe de quinze ou vingt lazzaroni de différentes tailles. Les uns conduisaient nos moniures pir la bride, les autres 1er, tenaient par la queue et vnaient pour les garder au pied du Vésuve ; ceux-là portaient des paniers d'oranges et quelques bouteilles de lacryma Christi.

Adorateurs du farniente, plusieurs nous suivaient sans autre fonction connue que d'amuser nos Excellences par leurs pantomimes et leurs joyeux propos; mais, dans

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la réalité, ils essayaient de nous prouver à chaque instant, par des indications artistiques, historiques, minéralogiques, la grande utilité de leur présence^ et l'obligation sacrée de reconnaître leurs importants services par quelques tornesi.

A une demi-lieue de Résina , on quitte la belle végétation, les plants de \ignes et d'oliviers, les blanches villas avec leurs enclos d'orangers. La pente devient plus rapide; et un chemin rocailleux, difficile, serpentant parmi d'énormes couches de lave, conduit dans une solitude affreuse. Là commence une nature triste et morte, à laquelle la vue de petits coins de terrains échappés à la destruction ajoute plus de tristesse encore. Bientôt on arrive aux couches de lave noires , calcinées , vitrifiées qui couvrent la base du Vésuve, dont le cône noirâtre, semblable à la cheminée d'une immense machine à vapeur, s'élance à 1,300 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Cependant, au milieu de ce désert, on trouve une oasis ; c'est l'Ermitage, appelé aussi Yhôtel des Trois Ormeaux. L'Ermitage est une petite maison dans laquelle réside un prêtre avec plusieurs carabiniers. Le père Thomas, auquel nous étions adressés par un de ses amis, était malheureusement absent, et les honneurs du lieu nous furent faits par un domestique intelligent, quoique un peu bavard. Du haut de. la terrasse, le coup d'œil est ravissant : c'est le panorama napolitain vu du point opposé aux Camaldules.

Toutefois, deux souvenirs tragiques viennent assombrir le tableau. Vers l'an de Rome 680, un esclave, né dans la Thrace, était enfermé à Capoue, avec trois ou quatre mille malheureux destinés comme lui aux jeux sanglants de l'Amphithéâtre. Une nuit, il farca «& \kvt. u. ^v

son, gagne II campagne et se voit bientôt à la tête d'une petite troupe d'esclaves fugitifs : de montagne en montagne, il arrive sur le versant du Vésuve. Plein d'audace et de courage, doué d une force d'âme que les mauvais traitements de la servitude ont doublée, Spartacus adresse à ses compagnons les énergiques paroles que l'histoire a recueillies et que semblent encore répéter les échos du volcan : « Rebuts du monde, sans nom, sans patrie, sans famille; condamnés à récréer nos maîtres par des spectacles barbares, ou à nourrir leur mollesse au prix de nos sueurs ; traités par eux comme de vils animaux, le fouet sanglant, le fer rouge, la croix, sont le prix de nos services : voilà ce que nous sommes. Il dépend de nous de changer notre sort ; nous avons la force, le nombre, le droit ; sachons combattre, et la destinée sera pour nous. »

A ces mots, Spartacus étend les mains vers le ciel et vers la mer; ses compagnons relèvent sur leurs boucliers, et, huit jours après, quarante mille esclaves, rangés en bataille, battent les préteurs et les consuls, et font trembler la grande Rome. Mais l'heure de la liberté n'avait pas encore sonné pour le monde : cinq ans après, Spartacus, défait par Grassus, venait mourir presque au même lieu oii il avait levé l'étendard de l'émancipation.

Quand, du haut de la même terrasse, on porte les regards du côté de Stabia, on croit apercevoir, à travers une pluie de cendres, le fatal linceul sur lequel Pline l'Ancien, suffoqué par la fumée du volcan, se fit étendre, après avoir demandé deux verres d'eau fraîche. On croit sentir encore l'odeur de soufre qui annonçait la colonne d'air embrasée, puis on croit voir la flamme qui suivait ; et bientôt on distingue le corps

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