FÊTE DES LANGUES
mant en leurs langues la grandeur de Dieu. Spectacle unique, saisissant, et que Rome seule peut donner.
Or, rien n'était plus étrange, plus curieux que d'entendre tous ces sons divers, de voir toutes ces physionomies si différentes. L'Arabe parle en cadence; le Persan en aspirant ses syllabes ; le Péguan, à la figure bronzée, chante plutôt qu'il ne parle son idiome d'une grande douceur; le Turc aux cheveux d'ébène rend des sons gutturaux; le noir Éthiopien fait entendre sa langue douce et forte; à côté de lui se montre un gentil petit Écossais, au teint de rose, martelant avec grâce son âpre dialecte : tous avaient commandé un religieux silence.
Mais quand parurent les Chinois du Chan-si et du Huquan, l'attention redoubla. Ils apportèrent en tribut une églogue qui fut accueillie par de vives acclamations. Ce fut bien autre chose quand les trois interlocuteurs, se rapprochant, se mirent à chanter en chœur : des battements de mains partirent de tous les rangs et se renouvelèrent plusieurs fois. L'orateur enfantin qui leur succéda ne fut pas moins applaudi, c'était un jeune Chinois de Canton. Une flûte douce, une mandoline, un petit fifre, tout ce que vous voudrez, pourvu que cela chante doucement, et vous aurez la langue chinoise de Canton dans la bouche d'un enfant. Comme bouquet, un remerciaient fut adressé à l'assemblée en fort bon italien par trois jeunes élèves d'environ douze ans, l'un Indien, l'autre Turc et le troisième Albanais.
Chaque assistant éprouve dans cette fête catholique un plaisir proportionné à ses connaissances linguistiques. Le seul homme dans l'univers capable de le goûter dans toute sa plénitude en était privé : l'étonnant cardinal Mezzoffanti trompa tous les yeux avides de le
contempler. Ayant demandé de ses nouvelles, on me répondit par la gracieuse formule italienne : è poco bene: c il est indisposé. »
Mais, quel qne soit son degré d'instruction, il n'est pas on spectateur sérieux en qui la Fête des Langues ne laisse de profonds souvenirs. Gomme die complète bien l'Epiphanie au point de vue catholique ! Dans l'auguste sacrifice, offert sur le même autel par des [«êtres de toutes les nations, ainsi que dans le repas fraternel qui Ta suivi, brille l'unité d'amour rétablie par l'Évangile; ici reparait avec non moins d'éclat l'unité de croyance, malgré la diversité des langues : double solennité qui vous montre le catholicisme réparateur de la chute primitive, ramenant toutes choses à l'unité du temps pour préparer celle de l'éternité.
Et puis, comment voir sans attendrissement ces jeunes élèves de la Propagande ? Comment les oublier jamais ? Nobles enfants des quatre parties du monde, venus de cinq à six mille lieues de leur berceau pour se préparer à l'apostolat et au martyre. Oui, me disais-je, parmi ces jeunes gens si bons, si distingués, si parfaitement intéressants, il en est plusieurs, un grand nombre peut-être, qui dans peu d'années auront expiré au milieu des tortures; et je gravais soigneusement leurs noms dans ma mémoire, et je regardais avidement leurs traits, dans la pensée qu'un jour, en lisant les Annales de la Propagation de la Foi, je pourrais ajouter : c Ce missionnaire qui vient de signer l'Évangile de son sang, je l'ai vu, je l'ai entendu. » Or, il y a bonheur, gloire et profit à rencontrer, même une seule fois, sur le chemin de la vie, un saint, un martyr.
LE QUIRINÀL.
7 Janvier.
Le Quirinal. — Temple dn dieu Fidins. — Temple de Quirinns. — Place du Quirinal. — Palais. — Détails sur le Conclave. — Souvenirs. — Enlèvement de Pie VIL
Le Quirinal ancien et moderne occupa notre journée. Situé dans l'antique région A'Alta Semita, il offre quelques ruines et beaucoup de souvenirs. Les bains de Paulus, situés à la base de la montagne, occupaient, du moins en partie, la rue appelée aujourd'hui par corruption via Magnanapoli. On croit que l'espèce de théâtre trouvé sous le monastère de Sainte-Catherine de Sienne faisait partie de ces thermes fameux. Quoi qu'il en soit, le jardin Aldobrandini, placé dans le voisinage, s'étend sur le plateau de l'ancienne colline Mutialis, célèbre par le temple du dieu de la bonne foi, Dius Fidius.
Un fragment de marbre représente les éléments de la bonne foi, tels qu'ils étaient compris par les anciens. A droite on voit un homme dans la plénitude de la force, avec l'habit de paix, et ce mot : Honor. A gauche est une figure de femme dans le même costume et couronnée de laurier, avec ce mot : Veritas. Ces deux personnages se donnent la main. Entre eux paraît un gracieux enfant, au regard pudique, dont la tête est entourée de ces paroles : dius fidivs. Sur un autre débris, au heu des paroles précédentes on lit : Amor, et plus haut : Fidei Simulacrum.
Le temple de Fidius était découvert, afin que les dieux de l'Olympe fussent spectateurs des rites qui s'y accomplissaient. Ainsi, aux yeux des Romains, l'honneur, la vérité, l'affection dans le cœur des contractants et le Ciel
pour témoin, telles étaient les garanties de la foi jurée : il était difficile de mieux choisir. C'est dans le temple de Fidius que le patriotisme romain conservait, avec orgueil, la quenouille et le fuseau de Tanaquille, femme de Tarquin l'Ancien *.
Non loin de là et près de Saint-André des Jésuites, s'élevait le temple de Quirinus : on sait que Quirinus n'était autre que Romulus. Ce prince étant mort, le peuple soupçonna les sénateurs de l'avoir assassiné. Une guerre civile devenait imminente, lorsque Julius Proculus vint affirmer avec serment que Romulus, environné d'une gloire surhumaine, lui était apparu sur la colline appelée depuis le Quirinal, et qu'il l'avait chargé d'annoncer aux Romains un empire éternel. En conséquence, Romulus fut placé parmi les dieux, sous le nom de Quirinus, et adoré dans un temple bâti sur la montagne.
Cet édifice reçut du dictateur Papirius le premier cadran solaire qu'on ait vu à Rome. La Fortune publique, le Salut, et je ne sais combien d'autres dieux masculins et féminins avaient leurs sanctuaires dans les environs. Au même lieu étaient aussi les thermes de Constantin, magnifique construction, dont le plus bel ornement, peut-être, ctaient les deux chevaux en marbre blanc qu'on voit aujourd'hui devant le palais du Quirinal.
Ce palais commencé par Paul III, continué par Grégoire XIII, par Sixte V et Clément VIII, fut achevé par Paul V, de la famille Rorghèse. Les souverains pontifes l'habitent pendant l'été, parce qu'il est dans un quartier plus salubre que le Vatican. Vers le mois d'août le Saint- Père quitte cette nouvelle demeure et va passer les mois de la malaria à Castel-Gandolfo, situé à quatre lieues de
* PfclN., 1. VIII, C. XLVIII.
Rome, sur les hauteurs d'Albano. Au Quirinal comme au Vatican, les beaux-arts se sont donné rendez-vous. La cour d'honneur, la salle royale, la chapelle Pauline, restaurée par ordre de Pie VII, témoignent de la magnificence des pontifes. Jusqu'à ces derniers temps, les conclaves s'étaient presque toujours assemblés au Vatican; ils se tiennent maintenant au Quirinal '.
Cette circonstance oblige le voyageur chrétien à faire une étude particulière d'un palais où le monde catholique reçoit son chef, et la glorieuse chaîne des pontifes le nouvel anneau qui doit la prolonger à travers les siècles. Mais, pour devenir intéressante, cette étude exige quelques détails sur l'élection du pape.
Lors donc que le Saint-Père est expiré, le cardinal camerlingue, en habit violet, se présente à la porte de sa chambre, qu'il frappe trois fois avec un marteau d'or, appelant à chaque fois le pape à haute voix, par ses noms de baptême, de famille et de pape. Après une légère pause, H dit en présence des clercs de la chambre et des protonotaires apostoliques, qui prennent acte de cette cérémonie : II est donc mort. On apporte au môme cardinal l'anneau du Pêcheur, et il le casse avec le même marteau en présence du Sacré-Collège. Les morceaux en appartiennent au maître des cérémonies.
Après avoir pris possession du Vatican, il envoie des gardes pour se saisir du château Saint -Ange et des portes de la ville. Lorsqu'il a pourvu à la sûreté de Rome, il sort du palais en carrosse, précédé du capitaine des
1 Notizie istoriche délie stagioni, etc., da Francesco Cancellieri, p. 69. — Cœremoniale continens ritus electionis romani Pontifias, etc., eux prœfiguntur constitutiones pontifkiœ et conciliorum décréta ad eam rem pertinentia. In-4», Romae, 1728.
gardes du pape, et environné des ballebardiers suisses qui accompagnent ordinairement Sa Sainteté. An départ du cortège, on sonne la grosse cloche du Gapitole qui annonce la mort du souverain pontife ; au même instant les cloches de toutes les églises remplissent la ville de leurs sons funèbres. Pendant que les fidèles sont en prières, le magistrat romain rassemble la milice du Gapitole et l'envoie, sous la conduite des présidents régionnaires, tirer de prison les coupables retenus pour des délits de peu de gravité. De son côté, le Sacré-Collège députe des courriers extraordinaires à tous les cardinaux absents de Rome, pour les inviter à se rendre au conclave.
Cependant le corps du Saint-Père demeure exposé durant neuf jours dans la Basilique vaticane, à la vue de tout le peuple qui vient en foule lui baiser les pieds. Le neuvième jour, on prononce l'oraison funèbre et on dépose le pape défunt dans un tombeau provisoire. Le lendemain, les cardinaux s'assemblent à Saint-Pierre, et le cardinal doyen y dit la messe du Saint-Esprit, pour l'élection du nouveau pontife. Dans la journée, le Sacré- Gollége se réunit dans l'église de Saint-Sylvestre au Quirinal, d'où il part, au chant du Veni Creator, pour se rendre processionnellement au conclave.
L'immense côté du Quirinal qui longe la via Pia est divisé dans toute sa longueur en cellules fermées par de simples cloisons en planches. Chaque cellule se compose de différentes petites pièces et cabinets, et chaque cardinal a la sienne pour lui et ses conclavistes. La chambre du cardinal suffit à peine pour contenir un lit, cinq ou six chaises et une table ; la pièce qui suit est destinée pour un conclaviste. Au-dessus de celle du cardinal est une chambre pour un second conclaviste, avec deux pièces à côté, dont Tune sert de chapelle et l'autre de salle
à manger. Toutes les cellules sont tendues de serge verte en dehors et en dedans, excepté celles des cardinaux créés par le pape défunt, qui sont tapissées de serge violette en dehors, et en dedans d'une serge de laine de même couleur : chaque cardinal fait mettre ses armes sur la porte de son logement.
Lorsque les cardinaux sont arrivés au conclave, on leur donne lecture des bulles concernant l'élection du pape, et tous jurent de les observer. Le maître des cérémonies leur représente qu'ils ne doivent pas s'enfermer au conclave s'ils n'ont pas l'intention d'y rester jusqu'à la fin, comme les bulles le prescrivent. Le gouverneur du conclave et le maréchal de la Sainte-Église commencent alors à placer leurs soldats dans les lieux où ils le jugent nécessaire pour la sûreté de l'élection. Les princes de l'Église entrés dans leurs cellules, on mure les portes du palais, ainsi que les fenêtres, à l'exception d'un panneau, ce qui ne laisse pénétrer dans le conclave qu'un demi-jour, favorable au recueillement.
On pratique une communication avec le dehors par des tours, à peu près semblables à ceux des couvents de religieuses. Ces tours ont deux serrures, l'une intérieure, l'autre extérieure ; il en est de même de la seule porte qui ne soit pas murée et qui ne doit s'ouvrir que pour la sortie des cardinaux ou de leurs conclavistes tombés malades dans le conclave. Les clefs de la serrure extérieure des tours sont confiées au prélat gouverneur du conclave ; celles de la serrure intérieure restent entre les mains du maître des cérémonies.
Le prince Savelli garde les clefs extérieures de la porte principale. C'est un privilège accordé par les papes à sa famille qui est d'une noblesse fort ancienne. Pendant toute la durée du conclave, il reste jour et nuit à la
garde de cette porte, à la tête d'an nombreux détachement de troupes. Le cardinal camerlingue tient les clefs intérieures de cette même porte, aussi bien que celles d'un petit guichet, que l'on ouvre seulement pour les audiences données par les cardinaux chefs d'ordre aux ambassadeurs des puissances catholiques.
Vers le soir, le cardinal doyen et le cardinal camerlingue font la visite pour voir si tout est dans Tordre. Il ne reste dans le conclave, outre les cardinaux et leurs conclavistes, que les quatre maîtres des cérémonies, le secrétaire du Sacré-Collège, quelques religieux pour servir de confesseurs, deux médecins, un chirurgien, un apothicaire avec deux garçons, deux barbiers et deux aides, un maître maçon, un maître charpentier, et environtrente valets appelés facchini, pour faire le plus rude service.
A l'heure du repas, les officiers des cardinaux vont prendre dans les cuisines les mets destinés à leurs maîtres. En arrivant au tour, ils nomment leur cardinal à haute voix, afin que le conclaviste qui attend dans l'intérieur fasse prendre les plats par des valets chargés de les porter dans la cellule du cardinal. Lorsqu'on a passé tout ce qui compose le repas, un censeur en robe violette, tenant une masse d'argent à la main, ferme à l'extérieur la fenêtre des tours, et le prélat assistant y applique le scellé avec ses armes. Le maître des cérémonies fait la même chose à l'intérieur. Les prélats qui assistent aux tours sont députés du Sacré-Gollége. Ce poste d'honneur et de confiance est occupé par des évoques, des auditeurs de rote, des clercs de la chambre et des conservateurs romains.
Quand on veut parler à un cardinal ou à toute autre personne renfermée dans le conclave, on doit se présen-
ter aux heures fixées ; la conversation ne peut avoir lieu qu'en présence des gardes du conclave, à haute voix, et en italien ou en latin, afin que tojit le monde l'entende. Telles sont en général les précautions prises pour empêcher toute communication avec l'extérieur, et procurer la liberté du conclave en le dégageant de toute sollicitation étrangère.
Aux mesures de la prudence humaine se joignent les moyens d'un ordre supérieur. Par ordre du cardinal vicaire, tous les prêtres disent à la messe, et cela pendant toute la vacance du Saint-Siège, la collecte pro eligendo summo Pontifice. Conformément à la Constitution de Grégoire X, le Saint-Sacrement est exposé dans un grand nombre d'églises, comme pour les Quarante Heures. Pendant que les diverses confréries de Rome viennent le visiter le matin et l'après-midi, en chantant les litanies et récitant les prières indiquées pour la circonstance, le clergé séculier et les religieux mendiants se rendent chaque jour en procession de l'église des Saints-Apôtres au palais du Quirinal, pour obtenir un heureux choix.
A l'intérieur, le Sacré-Collège ne cesse d'invoquer les lumières d'en haut. Le lendemain de l'entrée au conclave, le cardinal doyen dit une messe basse du Saint-Esprit, à laquelle communient tous ses collègues, qu'il exhorte à travailler sérieusement à l'élection. Aussitôt la grande affaire commence, et chaque jour, soir et matin, les cardinaux s'assemblent à la chapelle du scrutin. La convocation de l'assemblée se fait de cette manière : à six heures du matin et à deux heures après midi, un des maîtres des cérémonies parcourt tout le conclave pour avertir les cardinaux, en sonnant une clochette et en disant : Ad capellam, Domini;àla chapelle, Éminences. Tous les soirs, sur les neuf heures, le même maître des cérémo-
nies annonce avec sa clochette h retraite, en disant ces mots: Ad cellam, Domini; à la cellule, Emmenées.
Le scrutin se fût avec une grande solennité. An milieu de la chapelle Pauline est une longue table, portant deux calices destinés à recevoir les billets. Sur la même table est la formule dn serment que chaque cardinal prononce avant de déposer son vote ; en voici la teneur * : t Je prends à témoin Jésus-Christ Nôtre-Seigneur, qui doit me juger, que j'élis celui que je crois, selon Dieu, devoir être élu, et que je ferai la même chose à V accessit. » On a recours à Yaccessit, lorsque le scrutin ne donne à aucun candidat les deux tiers des suffrages, qui est le nombre requis pour être élu. Dans ce cas, les cardinaux peuvent voter pour celui qui a réuni le plus de voix : ils accèdent ainsi à leurs collègues, et de là vient le nom donné à cette forme d'élection. Disons en passant que cet usage remonte à l'ancienne Rome. Le sénateur qui était de l'avis d'un autre, se levait de sa place et s'approchait de lui ; ou, s'il ne voulait pas la quitter, il disait tout haut : Accedo ad idem ; je vote comme un tel.
Pour entretenir la bonne harmonie entre les nations et le souverain pontife, l'Église veut bien accorder aux grandes puissances catholiques le droit d'exclure le cardinal qui ne leur est pas agréable *. L'Autriche, la France et l'Espagne jouissent de ce droit de veto. Mais il faut observer que chaque couronne ne peut donner l'exclusion qu'à un seul. Pour neutraliser, dans certains
1 « Testor Christum Dominum qui me judicaturus est, eligere qucm secunJum Deum judico eligerc drbere, et quod idem in acccssu praestabo. »
* Il en est qui prétendent que c'est un droit usurpé, on ne sait quand, ni par qui.
cas, cette influence qui pourrait éloigner injustement du pontificat les membres les plus vénérables du Sacré-Gollége, le conclave fait usage de toute son habileté. S'a^ perçoit-il que telle puissance veut faire donner l'exclusion à quelqu'un ? il ne manque pas de proposer un autre candidat qu'on sait n'être pas agréable à cette couronne : ce dernier est presque toujours exclu. Après avoir fait prendre le change à la puissance intéressée, le conclave revient au premier candidat, qui ne peut plus être exclu par cette puissance ; car elle a épuisé son droit.
Nous avons dit ailleurs que, suivant la bulle de Sixte V, les deux tiers des suffrages sont nécessaires pour l'élection. Lorsque les scrutateurs ont reconnu qu'un membre du Sacré-Collège a réuni cette majorité, un d'entre eux, élevant fortement la voix, proclame le nom du cardinal en disant : Cardinalis N.; le cardinal N. Ce nom est à peine prononcé que le dernier cardinal diacre sonne la clochette ; à ce signal, le maître des cérémonies et le secrétaire du Sacré-Collège entrent dans la chapelle ; puis les trois cardinaux chefs d'ordre s'avancent devant le cardinal élu, et le cardinal doyen lui dit : c Acceptezvous l'élection qui vient d'être faite canoniquement de vous pour le souverain pontificat * ? »
Aussitôt le consentement obtenu, tous les petits baldaquins placés sur les sièges occupés par les cardinaux s'abattent ; celui du nouveau pape reste seul. Les cardinaux qui sont à la droite et à la gauche du nouvel élu s'éloignent de lui, et quittent leur place par un sentiment de respect; c'est un premier hommage qu'ils rendent à la supériorité qu'il vient d'acquérir sur eux, et comme
1 Acceptasneelectionem de te canonice factam in summum pontificem?
une déclaration tacite qulls cessent d'être ses égaux.
Alors le cardinal doyen le prie de Cure connaître le nom qu'il vent prendre. Jusqu'en 1009, les papes conservaient leur nom de baptême ; mais le pape nommé cette année-là s appelait Pierre; il ne routai pas porter le nom sacré donné par Nôtre-Seigneur an saint Apôtre, et il prit celui de Sergius IV. Depuis, les papes ont toujours pris un nouveau nom en montant sur le Saint-Siège. Gâte formalité remplie, le premier maître des cérémonies dresse un acte authentique de l'élection ; après quoi les deux premiers cardinaux diacres conduisent le nouveau pape derrière le maître-autel, où les maîtres de cérémonies le revêtent des ornements de sa dignité.
La soutane de moire blanche, la ceinture à glands d'or, le rochet de fin lin, le camail de satin rouge bordé d'hermine, Tétole brodée d'or, les bas blancs, les mules de velours rouge, ornées de la croix d'or, composent l'habillement du nouveau pontife. On le porte dans son fauteuil placé sur le marchepied de l'autel. Les cardinaux, en commençant par le doyen, viennent lui baiser le pied, puis la main, et le Saint-Père leur donne le baiser de paix au visage. Le cardinal camerlingue passe au doigt du pape l'anneau du Pécheur, que Sa Sainteté confie ensuite au maître des cérémonies, chargé d'y faire graver le nom du nouveau successeur de saint Pierre.
C'est alors que le premier cardinal diacre, précédé du premier maître des cérémonies et de la musique papale qui chante l'antienne : Ecce Sacerdos Magnus; voici le Grand Pontife, se rend à la loge qui donne sur la place du Quirinal, pour avertir le peuple assemblé de l'élection du pape. A la vue du cardinal, un long frémissement parcourt l'immense foule, puis un silence
religieux s'établit, et d'une voix forte le prince de l'Église prononce lentement ces paroles solennelles : « Je vous annonce une grande joie ; nous avons un pape ; c'est rÉminentissime et Révérendissime N. N. du titre de S.N. cardinal de la sainte Église romaine, N. qui a pris le nom de N. *. » A ces mots, des transports de joie éclatent de toutes parts ; les tambours battent aux champs, les clairons éclatent ; la grande couleuvrine du château Saint- Ange retentit, et le bruit de toute l'artillerie de Rome se mêle au son des cloches de ses trois cents églises.
Suivant un ancien usage, le peuple rompt les clôtures du conclave et prend tout ce qu'il trouve; aussi les cardinaux ont-ils soin de mettre à couvert ce qu'ils veulent sauver. Cependant le Saint-Père, revêtu des ornements pontificaux, est porté sur l'autel de la chapelle Pauline, où il reçoit de nouveau les hommages du Sacré-Collège, en présence de tout le peuple, et après le chant du Te Deum il bénit l'assemblée. Le soir, toute la ville est illuminée, et le Saint-Père fait distribuer aux pauvres une grande quantité de pain, de vin et d'argent.
Lorsque le jour du couronnement est venu, on porte le souverain Pontife dans la basilique de Saint-Pierre, au milieu de la pompe la plus solennelle. Pendant que le cortège descend l'escalier royal, les chantres de la chapelle exécutent YEcce Sacerdos Magnus. Sa Sainteté est reçue sous le portique par le chapitre de Saint-Pierre,
1 Annuntio vobis gaudium magnum : habemuspapam,Eminenlissimumao Révérend issimu m Dominum N. N. tituli S.N. sanctœ romanae Ecclosiœ cardinalem, N... qui sibi nomen imposait N...
qui chante la sublime antienne : Tu es Petrus ; le Saint- Père descend de la Sedia près de l'autel du Saint-Sacrement, et va s'asseoir devant l'autel voisin de la chaire de saint Pierre. Pendant qu'il y reçoit l'hommage des cardinaux, on chante le Te Deum ; et le nouveau Pontife bénit pour la première fois le peuple immense qui remplit la vaste basilique.
Le couronnement a lieu d'ordinaire le dimanche qui suit l'élection : il se fait à Saint-Pierre. Depuis saint Sylvestre, les papes ont toujours porté la couronne, symbole de la royauté et du pouvoir conféré à saint Pierre sur toute l'Église par Jésus-Christ. Une seconde couronne fut ajoutée à la première, sifion par Nicolas II, en 1058, du moins par Boniface VIII, en 1294, et au plus tard par Clément V, en 1303 ; Benoit XII, en 1334, Urbain Y, en 1362, ou, selon d'autres, Boniface IX, en 1389, prirent la troisième '. A mesure que, pour son malheur, le monde nie la royauté pontificale, les pap s l'affirment.
Arrivé à son trône, le Saint-Père entonne Tierce, pendant laquelle Sa Sainteté se revêt des habits pontificaux. Les cardinaux , les prélats et les évêques prennent leurs ornements blancs et leur mitre, et on fait la procession autour du chœur. Pendant la marche, un maître des cérémonies porte à la main un long bâton argenté, à l'extrémité duquel sont liées des étoupes de soie. Parvenu à la chapelle des saints Procès et Martinien, il se retourne, fait une génuflexion devant le Pontife, un clerc de la
1 Voir, pour tous les détails qui précèdent et qui suivent : Rigànti, de Regul. cancell. — Rocca, Thesaur. antiquit. — Cancellieri, Notizie dei diversi sitti in eut sono stati tenuti conclavi nella cittàdi Roma. — Cœremoniale cotitfnensritus electionis S.Pontif. Romae, in-4°. — Chapelles papales, par G. Moroi, etc.
chapelle allume ces étoupes, et le maître des cérémonies se relève en chantant : Pater Sancte, sic transit gloria mundi ! Saint-Père, ainsi passe la gloire du monde!
Au retour de la procession la messe commence. Le Gloria in excelsis terminé, un grand mouvement se remarque dans le chœur : le premier cardinal diacre, accompagné des auditeurs de rote et des avocats consistoriaux, descend au tombeau des apôtres Pierre et Paul, sous l'autel de la Confession ; et de la chapelle souterraine s'élève le cri trois fois répété : Christ, exauceznous ! Le chœur : A notre seigneur N., choisi de Dieu pour souverain Pontife et Pape universel, lavie*! Ce
1 Exaudi, Christe 1 Le chœur : Domino Nostro N. a Deo decreto Summo Pontifici et universali Papae vita 1
Exaudi, Christe! Le chœur: Domino Nostro N. a Deo decreto Summo Pontifici et universali Papae vita 1
Exaudi, Christel Le chœur : Domino Nostro N. a Deo decreto Summo Pon'itici et universali Papae vita !
Salvator mundi ! Le chœur: Tu illum adjuva !
Salvator mundi ! Le chœur: Tu illum adjuva !
Salvator mundi ! Le chœur : Tu illum adjuva 1
Sancta Maria 1 Le chœur : Tu illum adjuva !
Saocta Maria 1 Le chœur : Tu illum adjuva !
Sancte Michael 1 Le chœur: Tu illum adjuva 1
Sancte Gabriel 1 Le chœur: Tu illum adjuva 1
Sancte Raphaël 1 Le chœur : Tu illum adjuva !
Sancte Joannes Baptista 1 Le chœur : Tu illum adjuva 1
Sancte Pelre 1 Le chœur: Tu illum adjuva 1
Sancte Paule ! Le chœur : Tu illum adjuva 1
Sancte Andréa 1 Le chœur : Tu illum adjuva I
Sancte Stéphane 1 Le chœur : Tu illum adjuva 1
Sancte Léo 1 Le chœur: Tu illum adjuva!
Sancte Gregoii 1 Le chœur : Tu illum adjuva 1
sont les litanies du couronnement, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles. Je ne sais s'il existe quelque chose de plus solennel qne cette prière qui, s élevant de la tombe apostolique, traverse la sublime coupole et et monte directement an ciel.
Après la messe, le Saint-Père reçoit les insignes de la double dignité de pontife et de roi qui l'élève an-dessus de toutes les puissances visibles. Le cardinal diacre lui met le pallium en disant : « Recevez le pallium, insigne de la plénitude dn pouvoir pontifical, pour l'honneur du Dieu tout-puissant, de la très-glorieuse Marge Marie sa mère, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et de la sainte Église romaine «. » Le Saint-Père monte ensuite sur la grande loge du Vatican, et le premier cardinal diacre, à qui est réservé l'honneur de le couronner, lui met sur la tète la tiare, emblème de la puissance royale, en disant : « Recevez la tiare, ornée d'une triple couronne, et sachez que vous êtes le père des princes et des rois, le modérateur du monde, le vicaire sur terre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit honneur a gloire aux siècles des siècles. Ainsi~soit-il *. »
Sancte Bénédicte ! Le chctur : Tu ffluru adjura !
Sancte Basili ! Le chctur : Tu illum adjura t
Sancte Saba ! Le chctur :Tu illum ad java !
Sancta Agnes ! Le chctur : Tu illum adjura !
Saucta Caecilia \ Le chctur: Tu illum adjuva !
Sancta Lucia ! Le chctur : Tu illum adjura l
1 Âccipe Pallium* signum pleoitudiois pontificalîs, officiiad honorera omnipotentis Dei et gloriosissinoe Yirgiuis Marie ejos mains, et beatorum apostolorum Pétri et Pau&, et sancte Romans Ecclesia?.
1 Accipe Tiaram tribus coronis ornatam, et scias te esse i principum et regum, rectorem orbis, in terra râirium
DÉTAILS SUR LE CONCLAVE. 9iJ
Le Saint-Père bénit le peuple, puis le doyen du Sacré- Collége, au nom de tous les cardinaux, vient lui faire le compliment Ad multos annos, souhaitant de longues années de pontificat. A ce moment fortuné, Rome est dans l'allégresse : l'artillerie du château Saint- Ange, toute l'infanterie et la cavalerie rangées en bataille sur la place Saint-Pierre, font une décharge générale ; le soir, la ville entière est illuminée.
Roi, le souverain Pontife a reçu la couronne royale dans la Basilique vaticane ; Évêque, il lui reste à prendre possession de son évéché. C'est à Saint-Jean de Latran qu'a lieu l'auguste cérémonie du possesso. Cette église tient le premier rang entre toutes les églises catholiques ; elle est la cathédrale du monde, car elle est la cathédrale de Rome : voilà pourquoi l'évêque du monde, l'évêque de Rome, s'y rend après son couronnement. Afin d'attirer les bénédictions du Ciel sur cette démarche solennelle, le Saint-Père fait distribuer la veille d'abondantes aumônes, fait des fondations pieuses, et donne aux arts de précieux encouragements. Le Sacré-Collège, les prélats, les chefs d'ordre, toutes les autorités romaines se rendent au palais habité par le Pape. A l'heure indiquée, le brillant cortège se met en marche et traverse la ville en passant par le Gapitole, où un arc de triomphe attend le Pontife roi.
Les clefs de la forteresse lui sont présentées par le sénateur, tenant un sceptre d'ivoire à la main. On franchit le Forum, on passe sous l'arc de Titus et par le Colisée ; en sorte que le successeur de Pierre le Galiléen traverse, en triomphateur, tous ces lieux célèbres
Salvatoris noslri Jesu Christi,cui esthonor et gloria in saecula sseculorum. Amen.
par la cruauté des tyrans et par le carnage des martyrs. Depuis Tare de Titus jusqu'au Cotisée, les juifs font tapisser le chemin et le bordent à droite et à gauche d'écriteaux sur lesquels on lit des sentences en hébreu et en latin, appliquées au nouveau pape. Le grand rabbin, à la tête de ses confrères, présente à Sa Sainteté une bible hébraïque. Le Saint-Père la reçoit, et leur dit : c C'est en vain que vous attendez le Messie que ce Mvre divin promet ; il y a plus de dix-huit siècles qu'A est venu : ne résistez pas plus longtemps à l'évidence. » Et il prie le Seigneur d'ôter le bandeau fatal qui leur dérobe la lumière.
Arrivé sous le portique de Saint-Jean de Latran, le souverain Pontife est complimenté par le cardinal archiprètre, au nom du chapitre. Les clefs de la Basilique, Tune en or et l'autre en argent, lui sont présentées dans un bassin en vermeil rempli de fleurs. C'est alors que la musique chante ces paroles du Prophète : c D a élevé de terre l'indigent, afin de le placer parmi les princes de son peuple. » Toute la Basilique est tapissée de tentures rouges frangées d'or, avec des inscriptions relatives à la cérémonie.
Après l'hommage du Sacré-Collège et le chant du Te Deum, le Saint-Père, assis sur son trône, reçoit du premier cardinal diacre des médailles frappées à l'occasion de sa prise de possession. Chaque cardinal en reçoit deux dans sa mitre, l'une d'or, l'autre d'argent, et baise en même temps la main du Saint-Père. Le cortège se remet en marche et se rend sur la galerie du portique, d'où le souverain Pontife donne la bénédiction solennelle ; puis on jette sur toute la foule de nombreuses poignées de petites pièces d'argent, frappées exprès aux ; du Pape, en disant ces paroles : € lia distribué
et donné aux pauvres; » Dispersit, dédit pauperïbus.
Telles sont les principales cérémonies qui précèdent, qui accompagnent et qui suivent l'élection du vicaire de Jésus-Christ. On est heureux de visiter, au milieu de ce cortège d'imposants souvenirs, le palais où s'accomplit le grand événement ; mais, si le Quirinal vous redit la gloire de la papauté, il vous rappelle aussi ses douleurs. Pouvions-nous oublier, nous voyageurs français, ce qui se passa dans ce palais célèbre la nuit du 5 au 6 juillet 1809 ? Le général Radet, envoyé de Toscane pour enlever le vénérable Pie VII, avait cerné le palais. Des échelles, appliquées aux murs du jardin, et à Tare qui joint le Quirinal à la rue voisine, avaient permis aux satellites de s'introduire dans la demeure du pontife : nulle résistance n'est opposée à leur entreprise sacrilège. Radet, à la tête de ses sbires, se trouve à trois heures du matin sur le seuil de la chambre occupée par le Saint- Père.
Quelques instants après, le vicaire de Jésus-Christ, accompagné de son fidèle ministre, le vénérable cardinal Pacca, est enfermé dans une voiture et conduit à marches forcées jusqu'à Florence. On sortit par la porte du Peuple. « Bientôt, dit le cardinal Pacca, le Saint-Père me demanda si j'avais emporté quelque argent. Je lui dis : — Votre Sainteté a vu que j'ai été arrêté dans son appartement, et il ne m'a été permis de retourner dans le mien. — Alors nous tirâmes nos bourses ; et, malgré l'affliction et la douleur où nous étions plongés de nous voir arrachés de Rome et séparés de son bon peuple, nous ne pûmes nous empêcher de rire, quand nous trouvâmes dans la bourse du pape un papetto (vingt baïoques, environ vingt-deux sous de France), et dans la mienne trois grossis (quinze baïoques, un peu plus de
seize sous). Nous n'avions ni provisions, ni habits, ni linge pour changer. Le pape fit voir lepapetto au général Radet en lui disant : « De toute notre principauté, voilà donc ce qui nous reste 4 ! »
Fidèle à conserver tous les monuments de son histoire, Rome a laissé subsister les traces de la violence exercée au Quirinal contre l'immortel pontife. Les fenêtres cassées par des mains françaises sont encore là pour rappeler l'attentat sacrilège et la manière dont il fut commis. Qui de nous peut les voir sans baisser les yeux ?
Le Quirinal renferme un sanctuaire où Ton ne pénètre pas sans être saisi d'un profond respect, c'est la Custode. On donne ce nom aux magnifiques salles dans lesquelles Rome conserve les reliques des martyrs. Tous les héros du Christianisme y sont représentés : c'est comme le quartier général du courage et de la gloire. Là sont apportés les corps des martyrs qu'on extrait des Catacombes 2; de là partent pour toutes les églises du monde chrétien les reliques sacrées qui vont témoigner de la foi primitive et réchauffer la piété des peuples vieillis : mais je donnerai là-dessus de nouveaux détails en parlant des Catacombes.
Avant de quitter le Quirinal, nous jetâmes un dernier regard sur la place qui lui sert d'avenue. Cette place est irrégulière, mais noblement terminée par le palais pontifical, les remises et lé palais de la Consulte. Un autre ornement de la place de Monte Cavallo, c'est l'obélisque du tombeau d'Auguste. Semblable à celui de Sainte- Marie Majeure, il s'élance du milieu d'une fontaine entre
1 Mémoires du card. Pacca.
* Du moins en partie; on en dépose d'autres à l'Apollinaire.