‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 31 sur 215 · FONTAINES DE ROME · texte numérisé non relu

FONTAINES DE ROME

les deux statues colossales de Castor et de Pollux tenant leurs chevaux. De son côté, la fontaine élève à une grande hauteur ses eaux abondantes, qui retombent gracieusement dans un superbe bassin de granit oriental trouvé dans le Forum, vis-à-vis de la prison Mamertine. L'ensemble du monument ne laisserait rien à désirer, si les demi-dieux, c'est-à-dire les démons, n'étaient dans un état de nudité qui fait peine. Les derniers rayons du soleil, qui doraient la grande façade du Quirinal, nous avertirent qu'il était temps de mettre fin à nos études. Franchissant donc avec rapidité la place de Trevi, nous rentrâmes par la Propagande à notre gîte de la rue des due Macelli.

8 Janvier.

Fontaines de Rome. — Aqueducs des anciens Romains. — Puissance de la Ville éternelle.

De bonne heure nous descendîmes vers le quartier de la Colonne, nouvel objet de nos investigations; mais sur le chemin nous rencontrâmes la fontaine Trevi : impossible de passer sans faire halte. Rome, célèbre par tant de monuments, se distingue surtout par ses fontaines. On peut dire que, sous ce nouveau rapport, elle n'a pas de rivale. La fontaine de Moise, la fontaine Paline, celles de la place Navone et de la place de Trevi surpassent tout ce qu'on peut admirer en ce genre, non-seulement par la richesse de leurs ornements, mais encore par l'abondance de leurs eaux. Ailleurs, qu'avez-vous? des filets d'eau ou des sources plus ou moins abondantes qui, cachant dans les entrailles de la terre le chemin qu'elles parcourent, déposent humblement leurs eaux

silencieuses dans de prosaïques réservoirs de bois ou de pierre.

Ici quelle différence! vous voyez de véritables rivières qui viennent de dix et quinze lieues sur des arcs de triomphe apporter leur tribut au peuple romain. Leurs eaux tombent en cascade dans de vastes bassins de marbre et de granit environnés d'un peuple de statues; ou bien elles s'échappent en bouillonnant des fentes des rochers disposés avec un art qui égale la nature. À cette magnificence on reconnaît, en partie du moins, l'héritage des anciens maîtres du monde. Rome païenne imprimait à tous ses ouvrages un cachet de grandeur qui révèle à chaque pas la puissante reine de la force. Nous Pavions admirée dans ses égouts, il fallut recommencer à l'aspect des fontaines. Debout, les bras croisés, sur le bord du gracieux bassin de marbre blanc de la place de Tretri, que l'eau virginale remplit de ses flots argentés, nous repassâmes dans notre mémoire ce nouveau chapitre de la magnificence romaine.

Jusqu'à l'an 442, les Romains se contentèrent de l'eau du Tibre, des puits et de quelques fontaines jaillissantes. A cette époque, le censeur Àppius Claudius, surnommé l'Aveugle, entreprit d'amener à Rome une source située à trois lieues de distance, sur la voie Prénestine. Il eut la gloire de réussir et de donner son nom au premier aqueduc que la ville posséda i. Tour à tour cachée dans les flancs des montagnes ou suspendue dans les airs sur de magnifiques arcades, cette rivière venait se décharger près de la porte Capena, et coulait jusqu'au Champ

1 Per Appium Glaudium censorem via facta et aqua inducta est,quae ipsius nomine nuncupatur. Gassiod. — Frontin., de AquœducL, 5. — Trr. Liv. , IX, xxix.

de Mars *. La vue de cette merveille, d'ailleurs si utile à l'assainissement de la cité et si favorable au luxe toujours croissant des Romains, excita une noble émulation. Les censeurs, les édiles, les préteurs eux-mêmes voulurent doter la ville de quelque monument semblable.

UAnio vêtus fut amené à Rome par les censeurs Curius Dentatus et Lucius Papirius Gursor, l'an 481. Les soldats de Pyrrhus, faits prisonniers, et les richesses de ce prince construisirent ce superbe aqueduc. Commençant bien au delà de Tivoli, il venait rejoindre l'aqueduc de Claude, près de la porte Capena. Sa longueur totale était de seize lieues et demie, dont les cinq sixièmes en conduits souterrains et le reste en substructions élevées au-dessus du sol3.

L'eau Tepula, qui avait sa source à onze milles de Rome, sur la voie Latine, arrivait dans un aqueduc construit par les censeurs Caius Servilius Cepio et Lucius Gassius Longinus, Tan 628 3.

L'eau Martia, la plus fraîche des eaux romaines, fut amené par le préteur Quintus Martius 4. Sortant des montagnes de la Sabine, elle traversait le pays des Marses et le lac Ficin, et arrivait à Rome dans un aqueduc dont la longueur totale était de vingt-trois lieues trois quarts5. La partie souterraine était de vingt lieues et demie; celle sur terre, de trois lieues et quart, dont la moitié environ en arcades gigantesques.

1 Frontin, Aquœduct. — Nardini, p. 446.

1 Frontin, 5.

» Id., ibid.

4 Clarissima aquarum omnium in toto orbe'frigoris, salubritatisque palma praeconio urbis Martia est inter reliqua Deûm muneraurbi Iributa. Plin., lib. XXXI, c. m.

8 Plin., id.> ibid. —Frontin., 5.

L'eau Julia, amenée à Rome par Agrippa, sons le consulat d'Auguste, l'an 721, prenait sa source dans les montagnes de Tusculum, près de la voie Latine, à douze milles de Rome '. Elle entrait en ville du côté de la Porte-Majeure, et venait aToser le Quirinal.

L'eau Vierge, la plus légère et la plus saine de toutes, fut encore conduite à Rome par Agrippa, l'an 835. Elle dut son nom à une jeune fille qui la trouva, sur la voie de Préneste, à six lieues de Rome. L'aqueduc avait cinq lieues en canaux souterrains, le reste en substructions et en arcades *. [Il entrait à Rome du côté de la voie Nomentane, côtoyait la base du mont Pincius, et se déchargeait au-dessus des jardins de Salluste, non loin du lieu où se trouve aujourd'hui la Trinité des Monts. Ici la source virginale se divise en deux branches : l'une qui s'étend vers la rue appelée pour cela de' Candotti et la naumachie de Domitien; l'autre vers la fontaine de Trevi qu'elle alimente. De nombreux canaux donnaient de l'eau en abondance aux plaines du Champ de Mars, ainsi qu'à la septième et à la neuvième région.

Perdue à la suite des guerres, cette source, tant aimée des Romains, fut rendue à leurs désirs par les papes. Grégoire XIII la distribua dans tous les quartiers de la ville où le niveau permettait de la faire arriver. Grâce à l'intelligent et généreux pontife, elle coula bientôt à grands flots sur la place du Peuple, sur la place Colonne, sur la place de la Rotonde et sur la place Navone. Les statues, les obélisques, les vasques de bronze et de granit, les plus beaux ouvrages de l'art

1 Dio., lib. XLVIU.

« Plin., lib. XXXI, c. m. — Front., 5.

furent prodigués pour orner ces superbes fontaines.

L'eau Alseatina fut un présent d'Auguste lui-même. Elle prenait sa source dans le lac du même nom, situé à huit lieues de Rome, sur la voie Claudia *. Elle ne servait guère que pour les naumachies et pour le quartier Transteverin, dans les cas de nécessité. Cette eau portait le nom A'Augusta, qu'elle partageait avec une autre source très-abondante, que le même empereur joignit par un superbe aqueduc à l'eau Martia. C'était pour suppléer à cette dernière dans les temps de sécheresse *. Les successeurs d'Octave marchèrent sur la trace de ce prince et le surpassèrent même en magnificence et en libéralité pour amener à Rome de nouvelles sources. Rientôt on compta quatorze aqueducs dans lesquels un homme à cheval pouvait voyager commodément3.

Le plus remarquable de tous par la grandeur et la hardiesse de ses proportions était l'aqueduc de Claude, dont les ruines prodigieuses traversent la Campagne romaine. Que dis-je les ruines î l'aqueduc lui-même subsiste; et aujourd'hui encore il conduit à Rome une bonne partie de l'eau qui abreuve et embellit la cité. Commencé par Caligula et achevé par Claude, il amenait l'eau de Subiaco, à quarante milles de Rome. Sa hauteur est telle qu'il domine les sept collines, et qu'au-

1 Frontin., 5.

• Id., ibid., 5.

5 Romae aquaeductus deccm et quatuor numéro sunt cocto ex latere per priscos homines sedificati, et latitudine et simul profunditate , ut aequitans vir aliquis ipso cum equo per eos super evadere liberius queat. — Procop. de Bell. Gothic. ]jh. iv. — Victor en compte 20.

trefois, se déchargeant sur le sommet de l'Aventin, il laissait tomber ses eaux en magnifiques cascades dans la vallée du grand Cirque 4. Pline l'Ancien nous étonne quand il dit qu'un semblable ouvrage ne coûta que sept millions et demi ; mais il faut savoir que la main-d'œuvre n'était pas payée. Prisonniers de guerre, esclaves infortunés, dites-nous combien vous fûtes de milliers pour achever ce travail de géants!

UAnw novus, ruisseau limpide qui sortait des montagnes de la Sabine, du côté de Subiaco, à quarante-deux milles de Rome, faisait son entrée dans la ville par l'aqueduc de Claude 2. Le ruisseau A'Hercule parcourait à peu près la même distance et suivait le même chemin. Après avoir contemplé avec stupeur ces ouvrages que le monde entier ne serait plus capable d'exécuter s, nous nous transportâmes à l'occident de la ville, vers le Vatican et le Janicule. Là nous attendaient de nouvelles preuves et de cette force romaine si habile à lutter contre la nature, et de cette vaste exploitation de l'homme par l'homme sous le paganisme.

La superbe fontaine Pauline, assez forte pour foire

1 Vicit antécédentes aquarum ductus novissimum impendium operis inchoati a G. Caesare et peracti a Claudio : quippe a quadragesimo lapide ad eam excelsitatem ut in omnes urbis montes levarentur, influxere Curtius et Caeruleus fontes. — Plin., XXXVI, xv. — Glaudiam per tantam fastigii molem sic ad Âventini caput esse perductam; ut cum ibi ex alto lapsa ceciderit, cacumen illud excelsum, quasi imam vallem irrigare videatur. Cassiod.

1 Front., 6.

5 Ad quae opéra patranda nunc totus orbis infirmus videatur. — Lànder Atbertls, Descript. Ital.

tourner des moulins en tombant de l'aqueduc, révèle la main de Trajan. Ce fut vers Tan 112 de notre ère, qu'après de glorieuses luttes contre les résistances de la nature, le vainqueur de Décébale fit couler les sources abondantes d'Oriolo et de Bassano * au-dessus du Vatican : la distance parcourue est énorme. Au pape Paul V est due la restauration de l'aqueduc et la nouvelle distribution de l'eau Trajane, si utile au Borgo et même à Rome. Par les soins du même pontife, l'aqueduc traverse aujourd'hui le Tibre et vient alimenter un grand nombre de fontaines dans l'intérieur de la ville : la plus remarquable est celle de la place Farnèse.

C'est un prince de l'Église, le cardinal Odoard Farnèse, qui fit construire cette superbe fontaine, à laquelle il donna pour récipient le vaste bassin de granit numidique trouvé dans les thermes de Caracalla. Paul V tira un autre parti de l'eau Trajane. Sous son intelligente direction, elle vint arroser les jardins du Vatican, et s'élever en gerbes immenses sur la place de Saint- Pierre, dans les deux fontaines que tout le monde admire. Celle du septentrion fut construite par ses ordres, sur les dessins du chevalier Maderna. Elle devint le modèle de la seconde qui est au midi, et dont la gloire appartient à Clément X. Le prévoyant pontife la fit élever pour la commodité des pèlerins qui allaient affluer à Rome pendant Tannée sainte de 1675. Enfin, sous \lexandre VII, l'eau Trajane servit de moteur au balancier de l'hôtel des monnaies : nouvel usage que rappelle l'inscription suivante gravée sur la porte de l'édifice :

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