‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 46 sur 215 · PALAIS BRASCHI · texte numérisé non relu

PALAIS BRASCHI

se compose de deux pièces voûtées en belles pierres ; chaque pièce porte 42 pieds de hauteur sur autant de largeur, et 20 pieds de longueur. Tel est le glorieux théâtre où te Christianisme, personnifié dans une jeune fille de treize ans, triompha des deux plus redoutables puissances du paganisme, la volupté et la cruauté. À la vue de ces lieux si éloquents, le cœur s'émeut, la foi grandit, et Ton se rappelle avec admiration ce fait trop peu remarqué de notre histoire primitive : dans les redoutables combats qui furent livrés à nos pères, on vit quelquefois les hommes pâlir et renier la foi ; mais on ne cite pas une jeune vierge qui ait tremblé ou du moins qui soit morte dans l'apostasie. Tant est vrai^ette parole que Dieu se plaît à choisir ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y de plus fort !

il Jamvier.

Palais Braschi. — Anecdote.— Place de Pasquiu. — Chiesa nuova. — Souvenirs de saint Philippe de Néri. — Le jeune Spazzara.— Campo di Fiore. — Théâtre, portique, curie de Pompée. — Mort de César. — Palais Spada. — Statue de Pompée. — Saint Jérôae de la Charité. — Naumachie de César. — Combat naval.

Dès le matin nous nous retrouvions sur la place Navone. Âpres l'avoir parcourue dans toute sa longueur, nous tournâmes à droite et nous fûmes devant le palais Braschi. Cette superbe habitation rappelle la mémoire de l'immortel Pie VI; le grand escalier passe pour un chef-d'œuvre. En gravissant les larges marches de marbre poli, nous pensions au pontife qui les avait tant de fois montées; nous le suivîmes ensuite de son palais dans lœ prisons du Directoire et jusqu'à la citadelle de Valence, devenue son tombeau. Puisse la justice di-

vine pardonner à la France les attentats sacrilèges commis contre l'oint du Seigneur !

A ces souvenirs solennels, un de nos amis joignit une curieuse anecdote relative au même pontife. En 1784, Pie VI se rendit à Vienne pour conférer avec l'empereur des affaires de l'Église. Chemin faisant, son compagnon de voyage lui dit : c Savez-vous, Très-Saint-Père, que les populations protestantes regardent encore le pape comme l'Antéchrist, et qu'elles croient, en conséquence, que Votre Sainteté a un pied de bouc ? » Cette étrange révélation divertit d'abord l'excellent pontife. Puis, prenant en pitié l'erreur des ces pauvres gens, il dit : « Nous leur montrerons le contraire. »

Arrivé à Worms, il voulut après le dîner se promener à pied sur une des places de la ville : Pie VI passait pour le plus bel homme de son siècle. La foule ébahie le regarde ; sa taille élevée, sa noble démarche, sa belle figure ou se peint la bonté du père et la majesté du pontife, ses manières si simples et si distinguées, tout en lui attire et subjugue ; mais les pieds... ils sont l'objet d'une avide curiosité. Or, le pape a les pieds comme tout le monde ! oui, comme tout le monde : vu, connu, démontré. Le pape n'est donc pas l'Antéchrist, comme le disent les livres de Luther, comme le prêchent les ministres, comme nous le croyions hier encore ; on nous trompe, on se moque de nous : telles furent les réflexions qui circulèrent dans la foule, et les pieds du pontife préparèrent ces nombreuses conversions que la vue de nos prêtres français devait achever quelques années plus tard.

A deux pas du palais Braschi est la place proverbiale de Pasquin. Pasquin était un tailleur qui se plaisait à Miller tous ceux qui passaient devant sa boutique. Après

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sa mort on trouva une ancienne statue fort endommagée dont personne ne put dire le nom. Le peuple la baptisa du nom de Pacquin, et chaque nuit elle reçoit les lazzis et les quolibets des satiriques de Rome, qu'elle répète toute la journée. Le lendemain, on trouve la réponse aux pasquinades affichée sur la statue de Marforio, voisine du Capitole. Dès l'aurore la foule curieuse se presse autour des deux statues parlantes, qui parfois disent de sévères, mais bonnes vérités.

Continuant dans la direction de la place de Pasquin, on arrive en quelques minutes à l'église de Sainte-Marie in Navicella, autrement Chiesa nuova. Cette superbe église, qui doit sa fondation à saint Grégoire le Grand, fut rebâtie en 1575 par les soins de saint Philippe de Néri. L'or, le marbre et les riches peintures y brillent de toutes parts, surtout dans la chapelle de Saint-Philippe, oîi repose le corps vénérable de l'apôtre de Rome. Fondateur de la congrégation de l'Oratoire, Philippe de Néri fut tout à la fois le grand confesseur de Rome, l'ami des jeunes gens, le père des pauvres, le protecteur des ouvriers et le modèle des prêtres. A tant de titres il mérita la reconnaissance filiale des Romains, et parmi eux nul autre nom n'est plus populaire.

Un père de l'Oratoire nous conduisit d'abord dans la chambre du saint. Suivant la très-louable coutume d'Italie, cette chambre vénérable est conservée telle qu'elle était durant la vie du serviteur de Dieu, avec les mômes meubles qui furent à son usage. Là, nous vîmes son confessionnal en mauvais bois de sapin vermoulu, et dont le siège est garni d'un petit coussin doublé de cuir. A l'instar des autres confessionnaux d'Italie, les grilles se composent d'une simple feuille de tôle percée de petits trous ronds comme une écumoire. Que de sages

conseils, que de consolantes paroles, que d'exhortations convertissantes ont passé par là 1 Grilles tant de fois vénérables, que ne pouvez-vous parler? Dans une petite armoire on garde la chauffrette du saint confesseur, elle est couverte d'un bois grossier; plus loin c'est son pauvre lit, et enfin le modeste pulpito duquel il pariait.

Cette pièce unique composait tous les appartements de celui qui refusa tant de fois les palais, les richesses et les dignités humaines. Là, il donnait ses audiences spirituelles et recevait ses nombreux visiteurs. Toujours aimable, toujours plein de l'esprit de Dieu, il avait le talent de renvoyer contents et meilleurs ceux qui l'approchaient. Un jour, entre autres, le jeune François Spazzara, glorieux rejeton d'une noble famille, vint trouver le père Philippe afin de causer familièrement avec lui. « Vous vous livrez maintenant à l'étude du droit? lui dit le saint.

— Oui, père Philippe, et avec beaucoup d'ardeur. — Que vous êtes heureux ! Parlez-moi un peu de vos projets, continua le saint en lui faisant des caresses extraordinaires. — J'espère être bientôt reçu docteur. — Que vous êtes heureux ! — Je compte devenir avocat consistorial, puis entrer dans la prélature. — Que vous êtes heureux! »

Puis le saint se mit à détailler toutes les grandeurs que le monde pouvait lui offrir et dont l'idée avait passé par la tête du jeune homme. Après chaque gloire, chaque avantage, il répétait : Que vous êtes heureux ! François prenait tout cela au sérieux, lorsque le saint, le pressant tendrement sur son tœur, lui dit tout bas à l'oreille : Et après ? Ces deux mots restèrent si profondément gravés dans l'âme du jeune homme, que, de retour chez lui, il ne pouvait s'empêcher de les redire. À la suite de chacun de ses rêves de fortune revenaient ces

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deux mots inexorables : « Et après ! et après il me faudra mourir... tout quitter... être jugé... absous ou condamné-.. Vanité de tout ce qui passe, s'écria-t-il un jour. » Puis, tournant toutes ses pensées vers celui qui ne passe pas, il entra dans la congrégation de l'Oratoire, où il vécut et mourut saintement *.

Et après! Ces deux paroles mystérieuses semblent retentir encore à l'oreille du voyageur dans cette chambre oii elles furent si efficacement prononcées, et le préparent à entrer dans la petite chapelle du saint. Elle est contiguë à la pièce que nous venions de visiter ; ici rien n'est changé : même porte, même crucifix en bois, même tableau de la Sainte Vierge tenant l'Enfant-Jésus, même autel ; en un mot, même ameublement à l'usage du saint prêtre et tant de fois témoin de ses prières, de ses larmes et de ses divines extases. On ne peut, sans éprouver un profond saisissement, fouler ce sol vénérable et appliquer ses lèvres au tableau miraculeux placé sur l'autel.

Descendus à la sacristie de l'église, nous vîmes un assez grand nombre de lettres autographes du saint, une bonne partie de ses vêtements, le reliquaire qu'il reçut de saint Charles Borromée après l'avoir guéri, le crucifix qu'il portait sur sa poitrine et un morceau de pain laissé par lui à son dernier souper, la veille de sa mort. Que tous ces objets ou seulement quelques-uns aient appartenu à Cicéron, à César, à n'importe quel païen d'un certain renom, il n'est pas un touriste qui ne voulût les voir, qui ne fût très-heureux et très-fier de les avoir vus. Soit : pourquoi donc trouveriez-vous étrange, ridicule peut-être, l'enthousiasme et la sainte joie du chrétien à

1 Vie de saint Phil., 1. III, p. 237.

la vue des restes vénérables de nos grands hommes ? Nos saints valent bien vos héros ! La visite de l'Oratoire se termina par une dernière station dans la magnifique chapelle où repose saint Philippe. Puisse l'illustre confesseur de Rome obtenir à tous ses frères dans le sacerdoce l'esprit de sagesse, de douceur et de zèle dont il fut doué pour la direction des âmes !

De la Chiesa nuova, notre course prit sa direction vers le Campo di Fiore. C'était entrer en plein paganisme. Le champ de Flore, donné au peuple romain par Àcca Laurentia, fameuse courtisane dont Macrobe rapporte l'histoire *, rappelle et les prodigalités du luxe, et les plaisirs insensés de la vieille Rome, et la mort tragique dit premier des Césars. Des bosquets de platanes, reliés par de superbes portiques, peuplés de statues d'hommes et d'animaux, rafraîchis par des fontaines jaillissantes ; puis des basiliques et enfin des théâtres : tels étaient les principaux ornements de ce lieu de délices.

Entre tous ces édifices brillait le théâtre de Pompée, dont on voit encore quelques vestiges au palais Orsini. Le vainqueur de Mithridate fut le premier qui bâtit à Rome un théâtre permanent; jusque-là les théâtres étaient démolis après les jeux. Afin de faire respecter son ouvrage, Pompée y joignit un temple dédié à Vénus victorieuse : Veneri victrici. Brûlé plusieurs fois, du moins en partie, il fut tour à tour restauré par Tibère, Caligula, Néron*. Ce dernier eut un jour la fantaisie de montrer à Tiridate, roi d'Arménie, la richesse et la splendeur du peuple romain. En vingt-quatre heures il fit dorer les

1 Saturn.y lib. I, c. x.

1 Tàcit., Annal., lib. VI. — Subt., in Tiber. — 1d., in Cmliç. — Plin., lib. XXXIII.

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