NAUMACHIE DE CÉSAR
le chef-d'oeuvre du Dominiquin : aujourd'hui elle n'en a qu'une copie, l'original est au Vatican.
Néanmoins elle peut encore offrir à l'étude et même à l'admiration la nappe de communion de la première chapelle latérale. Cette nappe, unique en son genre, est de marbre rouge veiné de blanc; on dirait un tulle, ou une broderie à l'aiguille, tant elle est finement découpée. Aux extrémités sont agenouillés deux jolis anges adorateurs, en marbre blanc, qui la soutiennent délicatement et la laissent retomber en gracieux festons. Indépendamment de ce curieux travail, les grands souvenirs que cette église rappelle suffiront toujours pour attirer le voyageur chrétien.
Continuant à circuler dans le Campo di Flore, dent on aime à étudier tous les contours, nous arrivâmes, en faisant une pointe, à l'ancien champ Caudeta C'est dans la partie basse de ce terrain, voisin du Champ de Mars et du Tibre, que César fit creuser sa Naumachie1. Après la conquête de l'Espagne et des Gaules, le dictateur voulut y donner un spectacle digne de lui et du peuple romain. Dans l'immense bassin alimenté parles eaux du fleuve, on vit un jour entrer cent navires, birèmes, trirèmes et quadrirèmes, Partagés en deux flottes, ils occupaient les deux extrémités du lac et avaient devant eux un vaste champ de bataille : un côté portait le nom d'armée de Tyr, l'autre celui d'armée d'Egypte *; dix-neuf
1 Suivant Festus, le champ Caudeta se trouvait au delà du Tibre : Caudeta ager, in quo frutices existunt in modum caudarum equinarum. Caudeta appellatur ager trans Tiberim, quod in eo virgulta nascuntur ad caudarum equinarum similitudinem. V. Caud.
8 Suet., (7œs.,39.
mille hommes montaient ces bâtiments. Suivant Tacite, ces combattants étaient tous des malfaiteurs1. Vraiment, où Rome avait-elle été chercher dix-neuf mille malfaiteurs? Ah! l'histoire ne nous Ta que trop appris; les esclaves, les gladiateurs, les prisonniers de guerre, tels étaient les malfaiteurs que Rome forçait à s'égorger pour son plaisir.
Dans la crainte que les naumaehaires, enhardis par leur nombre et sachant d'ailleurs le sort qui les attendait, ne voulussent se révolter, on avait bordé le bassin de troupes prêtes à les repousser le fer à la main. Enfin César arrive, on le reconnaît de loin à la couronne de lauriers qui ne quitte plus son front dépouillé, à l'habit triomphal qu'il a le privilège de porter dans tous les jeux publics, à l'ensemble de sa mise où régnent la recherche la plus élégante et la mollesse la plus efféminée2. Entouré d'un cortège de jeunes officiers et précédé de licteurs parés de lauriers, il s'avance vers le fauteuil d'or qui lui est préparé, lorsqu'il entend ses soldats murmurer hautement contre lui.
La magnificence déployée dans les fêtes précédentes et renouvelée dans celle-ci cause leur mécontentement. « A quoi bon toutes ces dépenses, disent-ils; n'aurait-il pas mieux fait de nous partager cet argent? » Le dictateur efféminé jette un regard foudroyant sur les téméraires qui semblent le braver; puis, s'élançant au milieu d'eux avec toute l'impétuosité de la colère, il en saisit un de sa propre main et le livre au supplice. Ce trait de vigueur, je dirais de despotisme musulman, rétablit l'ordre, et César retourne avec une lenteur affectée pren-
1 Annal, lib. XII, 56.
2 Suet., Cœs.9 45.— Dio., lib. XLIII.
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dre place sur l'espèce de trône qui lui est réservé1.
Les deux flottes défilent alors devant lui. César, ceux qui vont mourir te saluent ! crient, suivant l'usage, les naumachaires en passant aux pieds du dictateur. Bien que prononcés il y a dix-neuf siècles, ces mots, que semblait répéter encore le lieu oii nous étions, jetaient un frisson jusqu'aux profondeurs de l'âme. Cependant les navires se rangent, cinquante d'un côté, cinquante de l'autre. Le signal est donné, les combattants poussent un cri unanime, les manœuvres commencent, les rames se lèvent et retombent en cadence; l'air retentit, les vaisseaux s'ébranlent, et le combat s'engage d'abord de loin. Les pierres, le plomb, les brandons, garnis d'étoupes enflammées, frottés d'huile, de bitume et de soufre; les flèches, les javelots volent de toutes parts, lancés par des machines guerrières ou par le bras nerveux des combattants, et remplissent l'air de longues traînées de flamme et de fumée.
En peu d'instants l'espace disparaît sous les nefs écumantes; les deux flottes se joignent avec un choc violent qui fait frémir et reculer les ondes. Les redoutables éperons d'airain dont chaque proue est armée s'enfoncent dans les flancs des navires et en ressortent pour s'y replonger encore. Bientôt les galères s'affaissent, quelques infortunés essayent de se sauver en nageant; mais ils sont repoussés dans les flots par les impitoyables gardes du rivage. La flotte égyptienne, conduite avec moins d'habilité que la flotte tyrienne, est acculée aux berges de la Naumachie.
Ainsi bloquée, elle cherche à rétablir l'égalité du combat en tentant l'abordage. Le massacre devient hor-
1 Dio., lib. XLIH. #
rible, des torrents de sang inondent les ponts, les eaux en sont rougies, les navires disparaissent engloutis dans les flots, à peine quelques-uns surnagent encore montés par les débris mutilés de dix-neuf mille hommes! César, qui pendant le spectacle n'a cessé de lire des lettres * , se lève tout à coup, et d'un air aussi distrait qu'indifférent, ordonne de faire grâce à ceux qui restent2.
Le peuple, qui avait accueilli le dictateur par des applaudissements universels, s'éloigna en murmurant, parce que, disait-il, dans tous les jeux publics, César affectait de s'occuper d'autre chose que du spectacle. Mieux qu'un livre, ce dernier trait peint la vieille Rome : il est digne de Tacite 3.
Quelques coins du Champ de Flore et du Champ de Mars nous restaient à visiter, mais il était trop tard pour entreprendre une nouvelle excursion. Rentrés à cinq heures, nous rédigions les notes de la journée, lorsque la banne Maddalena frappe à ma porte et me dit : Ecco un signore che vuol parlargli. Je passe dans la pièce voisine et je reconnais M. N... « Vous me voyez bien tard, dit-il, mais je n'ai pu venir plus tôt. Ce matin j'ai demandé votre audience au Saint-Père, et ce soir même j'ai reçu la réponse : c'est pour demain à neuf heures et demie.— Moi, demain, voir le Saint-Père !» Je ne pus dire autre chose, et il me passa une espèce de frémissement des pieds à la tête. Il fut convenu que le lendemain, à neuf heures, je serais en voiture sur la place Colonne. M. N... partit, et je m'empressai d'écrire les grâces que je voulais demander.
1 Suet., Aug.y 45.
«Tacit., Annal iXll, LVI.
5 7d., ibid. —Rome au siècle $ Auguste, t. IV, p. 95.