ACCUEIL DU SÀ1NT-PÊRE
méfier vient prendre ma provision de chapelets, qu'il dépose sur un plateau pour les présenter à la bénédiction pontificale. A peine a-t-il disparu, qu'une petite sonnette se fait entendre : le moment de mon audience est arrivé. Je traverse la dernière antichambre occupée par le mjaordome et par quelques prélats : me voilà sur le seuil du cabinet particulier du Saint-Père. Une porte battante s'ouvre, et je commence les trois génuflexions d'usage. La première n'est pas achevée, que le Saint- Père se lève de son fauteuil et, m'appelant par mon nom, m'ouvre ses bras... Je me prosterne de nouveau pour baiser la mule, mais l'excellent pape me relève et, par une faveur qui me rend confus, me donne sa main à embrasser. Je déposai sur sa table un exemplaire de quelques-uns de mes péchés littéraires. « Je les connais déjà, » me dit le pape. Puis il ouvrit le premier volume du Catéchisme, et lut à haute voix la première ^t la seconde page, en disant : Si, si, questo è vero, questo è ben vero.
Avec une bonté toute paternelle, il daigna me remercier de ce que j'avais écrit, encouragea mes efforts pour l'avenir, remit le volume sur sa table; et, me prenant par la main, il se mit à causer avec moi comme un père avec son enfant tant il y avait de simplicité, de familiarité, d'aimable abandon dans ses bienveillantes paroles. La conversation se prolongea longtemps. Avec un tact exquis, Sa Sainteté [eut soin de la faire rouler sur tout ce qui pouvait m'intéresser et comme prêtre et comme Français.
C'est bien ma faute si j'étais troublé; pourtant cette foute, je la commettais tout en me la reprochant; je ne tardai pas à en être puni. A l'une des questions du Saint- Père, je répondis: Oui, Monsieur! J'en devins rouge T. m. 9
cramoisi. L'auguste vieillard sourit doucement; puis, me serrant la main avec plus d'affection, il me demanda combien de temps je resterais à Rome : « Très-Saint- Père, je compte y rester jusqu'à Pâques. — Bien, vous viendrez me revoir, n'est-ce pas ?» Ce nouveau témoignage de bonté mit le comble à ma reconnaissance et m'enhardit à demander mes grâces.
Dans la salle d'attente, on m'avait dit de ne pas solliciter certaines indulgences, parce que je ne les obtiendrais pas; mais, voyant le Saint-Père si bon, je hasardai ma demande. Avec un sourire qui semblait dire : Vous ne vous gênez pas, le Pape fit un signe de tête et m'exauça. Quant à la liste des autres grâces pour moi et pour mes amis, il la prit dans ses mains, la lut tout entière, et dit : Oui, oui, tout cela : Si, si, tutto questo; et la signa de sa main.
L'audience s'était prolongée au delà du temps ordinaire; un camérier ouvrit la porte, le vicaire de Jésus- Christ me bénit de nouveau, et, après avoir pris mes mains dans les siennes, en m'engageant à revenir, il se dirigea vers son fauteuil et je sortis. Tel est en abrégé l'accueil que je reçus de Grégoire XVI : beaucoup d'autres peuvent en dire autant. Le récit de tant de faveurs imméritées devait rester enseveli dans le silence éternel, ainsi le demandait Famour-propre; mais, à notre époque de dénigrement et d'indépendance, il est pour le pèlerin de Rome un devoir impérieux, c'est de faire connaître la royauté pontificale dans son double caractère de majesté divine et de bonté paternelle.
La vue seule du Vatican, ces salons grandioses oii brille le luxe des beaux-arts, ces gardes qui les occupent, ces officiers empressés, tout annonce au voyageur la majesté des rois, et, malgré qu'il en ait, un sentiment de