CÉRÉMONIE DU BAISEMENT DES PIEDS
majesté souveraine, soit en fléchissant le genou, soit en se prosternant le front dans la poussière. De là ces expressions si fréquentes dans les auteurs contemporains : genuflexus ante eum, provolutus ad pedes. Encore aujourd'hui, les Orientaux s'inclinent jusqu'à terre lorsqu'ils paraissent devant leurs maitres.
Cet usage, le Christianisme l'a conservé, et le catholique rend avec amour et dignité au vicaire de Jésus-Christ l'hommage que la crainte ou la flatterie arrachait aux peuples courbés sous le joug du despotisme. Mais les premiers souverains pontifes, ne voulant pas qu'on pût croire qu'ils l'exigeaient pour leur personne, placèrent la croix sur leur chaussure, afin que le fidèle en se prosternant devanteuxbaisât ce signe adorable. Dans l'église de Saint-Martin des Monts, nous vîmes la croix sur une pantoufle du pape saint Martin Ier, martyrisé vers le milieu de septième siècle. Le même signe se trouve dans le portrait en mosaïque d'Honorius Ier, à Sainte-Agnès hors des Murs, et dans celui de saint Corneille, également en mosaïqne, dans l'église de Sainte-Marie in Trastevere.
A ce premier signe d'humilité, les souverains pontifes ont ajouté, depuis saint Grégoire le Grand, le titre de Serviteur des serviteurs de Dieu : Sentis servorum Dei. Ces trois mots, gravés au cœur des monarques, seraient la garantie de leur trône et la félicité de leurs peuples. S'il n'en est pas ainsi, qu'on se garde de l'imputer à l'Église romaine, qui dans les moindres usages et dans les plus solennels enseignements se révèle comme la plus grande école de respect et la plus grande école de dévouement.
18 Janvier.
Visite au P. Mautone. — Détails sur saint Alphonse, sur sa canonisation. — Lettre du saint. — Sa rhéologie est-elle une théologie locale, nouvelle, dangereuse, de contrebande ? — Piquante conversation du bon Père. — Visite à Saint-Louis des Français.
Depuis longtemps une visite à laquelle je tenais beaucoup m'avait été promise. Vers dix heures, un excellent ami vint me prendre et me conduisit chez les religieux du TrèS'Saint-Rédempteur : le père Joseph Mautone, supérieur de la maison, était l'objet de ma vive curiosité. Ce vénérable vieillard a reçu l'habit religieux des mains de saint Alphonse de Liguori, avec lequel il a vécu quatre ans. Nous le trouvâmes dans sa petite cellule, occupé à mettre en ordre quelques opuscules inédits du François de Sales de l'Italie.
Aux questions que je lui adressai sur la vie intime du saint évoque, il me répondit : « Malgré ses souffrances continuelles, notre père était on ne peut ni plus gai, ni plus aimable. Pendant la récréation, il ne manquait pas de jouer du piano ou du clavecin pour divertir la communauté; il était l'âme de la conversation. A partir du jour où il fut nommé évêque, il ne voulut plus touchera ses instruments. « Mon père, lui disaient ses enfants, pourquoi ne jouez-vous plus ? — Ma che, ma che direbbe lapovera gente? Que dirait le pauvre peuple? il ne manquerait pas de dire : Pendant que nous sommes dans la misère et le travail, Monseigneur s'amuse. » Pour éviter cette espèce de scandale, il ne reprit son clavecin qu'après avoir donné sa démission.
Digne enfant de saint Alphonse, le père Joseph est lui-même un très-aimable vieillard. Une longue causerie
VISITE AU P. MAUTONE. 151
s'engagea sur la théologie morale du saint évêque et sur les contradictions qu'elle avait rencontrées, t Ah! me dit-il, ces contradictions ne datent pas d'aujourd'hui, j'en sais quelque chose. Postulateur de la cause dans le procès de la canonisation de notre père, j'ai eu de rudes combats à soutenir. Un jour, entre autres, le promoteur de la foi, que nous appelons vulgairement l'avocat du diable, crut m'avoir pris dans ses filets en m'objectant que saint Alphonse avait manqué de prudence, puisqu'il avait soutenu le protybilisme, contrairement à l'opinion d'un grand nombre de théologiens. Et cela est si vrai, ajoutait-il, qu'on assure qu'Alphonse de Liguori s'est lui-même rétracté avant de mourir. »
A ces mots, le bon vieillard, ôtant sa barrette, me disait d'un air malin : « Je le laissai aller sans l'interrompre; on me croyait presque battu. Quand il eut fini, je lus ma réponse à l'objection d'imprudence; elle fut trouvée victorieuse par la sacrée Congrégation, et le promoteur lui-môme abandonna ce chef d'accusation. Restait la prétendue rétractation du saint : c'est là que j'attendais l'avocat du diable. Je tire de mon dossier la lettre que voici, écrite par le saint lui-môme peu de temps avant de paraître devant Dieu. » Ouvrant alors le tiroir de sa table, il me lut cette lettre : elle est tellement décisive, qu'on me pardonnera de la rapporter :
t Le père Patuzzi m'insinue bien des fois dans son livre que je dois me rétracter; mais il laisse entendre que j'aimerais mieux exposer le salut de mon âme que d'y consentir. Je le remercie de la bonne opinion qu'il a de moi. Ainsi j'ai quitté le monde, je me suis privé de ma liberté en entrant dans ma congrégation, ou l'on fait vœu de parfaite pauvreté et de persévérance; en un mot, je me suis condamné à vivre en missionnaire dans une
étroite cellule, et pourquoi? pour mourir en réprouvé, et cela parce que je ne veux pas me rendre à la vérité et rétracter mon opinion. Mais quelle folie serait la mienne! d'autant qu'il n'y aurait pour moi aucun déshonneur à me rétracter, mais gloire devant le monde entier.
« En me rétractant je dirais que jusqu'ici j'ai été dans la bonne foi, mais qu'étant homme sujet à l'erreur, je me suis empressé de me rendre à la lumière, lorsqu'il a plu au Seigneur de m'éclairer. Je suis certain que tous, même mes partisans, me regarderaient comme un homme de conscience et ne me refuseraient pas leurs éloges. Quant aux antiprobabilistes, de quelles louanges ne me combleraient-ils pas en me voyant passer dans leur camp? Au contraire, en restant dans mon opinion, je passe auprès du père Patuzzi et de ses adhérents pour un cerveau fêlé, un relâché, un obstiné, et, qui mieux est, pour un homme ridicule et de mauvaise foi.
« Mon grand âge et mes infirmités m'avertissent que je paraîtrai bientôt devant Dieu; mais je me console en pensant que ma sentence éternelle sera rendue non par le père Patuzzi, mais par Jésus-Christ qui voit le fond des cœurs. Il est vrai, je crains le jugement à cause de mes péchés, mais nullement à cause de l'opinion que je soutiens, car elle me paraît tellement certaine que l'Église seule pourrait me la faire abandonner en la condamnant. Dans ce cas je soumettrais mon jugement à son infaillible autorité, mais j'obéirais sans savoir pourquoi. Ed in tal caso io sottoporrô il mio giudizio alla di lei autorità infallibile, e dirô che mi bisogna ubbidire, benchè siami ignoto il perché. »
Ailleurs le saint s'exprime ainsi : « Votre paternité saura que j'eus dès le principe pour maîtres et pour directeurs dans les études ecclésiastiques des partisans