PIQUANTE CONVERSATION DU BON PÈRE
dans la même voie et adoptant sans contestation la morale de saint Alphonse ; de l'autre, quelques Français qui la repoussent. Les unes et les autres disent avoir ces grands saints pour maîtres et pour docteurs ; de quel côté est la vraie interprétation? Qui a changé ÏAb initio non fuit sic.
« Cette division n'a pas toujours existé ; avant 1644, la France était à l'unisson des autres Églises. Lisez vos conférences ecclésiastiques, vos rituels, vos théologies antérieures à cette époque; elles vous offriront la preuve de ce magnifique accord. Pourquoi, quand et comment a-t-il cessé ? demandez-le au jansénisme. Le clergé de France, tout en restant catholique, ne fut pas assez sur ses gardes contre les sévères nouveautés de la secte. Une nouvelle pratique remplaça l'ancienne, excepté toutefois dans certaines communautés religieuses, qui conservèrent jusqu'à la révolution française les anciennes traditions. Voilà en peu de mots pour la théologie nouvelle. »
Le bon père, que j'écoutais avec l'intérêt le plus vif, s'arrêta un instant et m'offrit un portrait original de saint Alphonse, ainsi qu'un carré de papier sur lequel étaient des notes écrites de sa main, puis un morceau du drap sur lequel le saint évêque avait expiré. Je reçus ces objets avec une respectueuse reconnaissance; puis, après quelques détails sur la pauvreté d'Alphonse, je poussai de nouveau son habile défenseur en ajoutant : t Convenez, cependant, mon père, que cette théologie est dangereuse, et qu'on en abuse. »
« — Théologie dangeureuse ! GesU mio! je vais vous traduire cette modeste prétention de vos Français : « Moi, soussigné, supérieur, professeur, directeur de séminaire, curé, vicaire français, sachant, en droit,
mieux que le pape si une théologie est bonne ou mauvaise; connaissant, en fait, mieux que lui la morale qu'il convient d'enseigner en France, je déclare dangereuse la théologie de Liguori, approuvée par le pape, et mauvaise en France quoique bonne pour l'Italie, pour l'Allemagne, pour l'Espagne et le reste du monde. En foi de quoi je déclare que ma conscience ne me permet ni de suivre, ni d'enseigner la susdite morale, et que Rome aurait beaucoup mieux fait de mettre Liguori à l'index que de l'inscrire au Catalogue des saints. »
« — Voilà, voilà, me dit en souriant l'excellent vieillard, la modestie de vos docteurs. Or, ajouta-t-il, qui que vous soyez, supérieur, directeur, professeur de séminaire, malgré le respect que vous m'inspirez, malgré ma vénération pour la Sorbonne, votre concile* permanent des Gaules, je vous déclare, à mon tour, que je ne connais qu'un homme au monde à qui il a été dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église; confirme tes frères; pais mes agneaux, pais mes brebis. Ce qu'il condamne, je le condamne; ce qu'il approuve, je l'approuve. Pouvez-vous en dire autant ? On en abuse, ajouta-t-il encore ; mais on abuse aussi de l'Évangile : est-il mauvais pour cela ? »
Et il me fixait dans le blanc des yeux, scrutant ma pensée. Comme je le voyais en si beau chemin, je lui dis, pour le lancer jusqu'au terme : « Il n'est pas moins vrai que c'est une théologie de contrebande qui s'introduit furtivement dans les séminaires et dans les diocèses, au grand déplaisir des professeurs et des évoques. Théologie de contrebande ! ma che vergogna ! le Saint-Père est-il ou n'est-il pas le chef de l'Église universelle ? Son royaume spirituel, son droit de régir et d'enseigner s'étend-il ou ne s'étend-il pas sur tous les royaumes, même