LE BALDAQUIN
L'illustre pontife la fit fondre en l'honneur du glorieux Apôtre qui, plus puissant pour protéger Rome chrétienne que Jupiter ne Pavait été pour défendre Rome païenne, venait de sauver la ville des fureurs d'Attila 4.
Pénétré de ce grand souvenir, il vous en coûtera peu d'imiter les pèlerins catholiques et de baiser le pied de cette statue et de la toucher du front ; double usage qui traduit bien les deux dispositions de tout enfant de l'Église : l'amour et la soumission. Le cœur même s'attendrit, lorsqu'en accomplissant ce pieux devoir on se souvient que chaque jour, pendant trente ans, le père de l'histoire ecclésiastique, l'immortel Raronius, toucha de son noble front le pied de cette statue et le couvrit de ses baisers. En même temps s'échappait de sa grande âme ce mot d'une simplicité enfantine : Pax et obedientia ; credo Unam, Sanctam et Apostolicam Romanam Ecclesiam ; « Paix et obéissance ; je crois l'Église Une, Sainte et Apostolique Romaine. »
Plus on avance vers la Confession de Saint-Pierre, plus le respect augmente. Pour l'accroître encore, un décret de la Congrégation des Rites, du 10 octobre 1594, ordonne à tous ceux qui en approchent de mettre le genou en terre, sans excepter personne, ni l'empereur, ni le pape lui-même ; et une sentence d'excommunication menace le clerc de service qui oserait nettoyer ou parer l'autel papal sans être revêtu de la cotta. Cet autel, oii le souverain Pontife seul a le droit de célébrer la messe, s'élève sur sept gradins en marbre blanc ; il est isolé et
1 Voyez Torrigio, de Cryptis vaticanis, p. 126. Id. Sacri Trofei Romani, p. 149. Fr. Maria Phoebeus, de Identitate cathedrœ D. Pétri Dissert., p. 38. Id. Cump., Monim. veter.* •t. III, p. 57. Id. Gonstanz., t. Il, p. 17.
towné, suivant l'usage ordinaire, vers l'Orient. Quatre colonnes torses en bronze doré soutiennent le baldaquin. Fondues, en 1633, par ordre d'Urbain VIII, ces colonnes n'ont pas moins de 34 pieds de hauteur. Elles sont Eûtes avec le bronze des portes du Panthéon, et remplies, nous fut-il assuré, d'ossements de martyrs. Aux angles de l'entablement brillent quatre anges debout tournés aux quatre points du ciel. De leurs pieds partent quatre consoles renversées qui, à leur point de jonction, supportent un globe doré surmonté d'une croix. Tout cela parait d'une moyenne élévation ; et le plus haut palais de Rome, le palais Farnèse, n'atteint pas la hauteur de ce magnifique monument. Du sol occupé par la statue de Pie VI *, à la cime de la croix, il mesure plus de 86 pieds.
La Confession de Saint-Pierre me semble résumer complètement l'histoire de l'Église militante. Fondée par les Apôtres, soutenue par les martyrs, s'élevant sur les débris du paganisme vaincu, appelant les élus de Dieu dispersés aux quatre vents, dominant le monde par la croix et portant sa tête auguste jusqu'aux portes du ciel: telle se montre l'Église pendant son pèlerinage. Mais ce n'est ici que la première partie de son existence, ou plutôt la moitié d'elle-même. Gomme son divin fondateur, l'auguste société règne au ciel et sur la terre : un temple vraiment catholique doit la représenter dans ce double état. Et voilà qu'en bâtissant Saint-Pierre de Rome, le génie de Michel-Ange est traversé par une de ces illuminations soudaines qui enfantent les chefs-d'œuvre.
Trop longtemps esclave de l'art païen, l'immortel ouvrier relève noblement la tête et, tout à coup inspiré par
1 Ouvrage de Ganova.