‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 67 sur 215 · PONT ET CHATEAU SAINT-ANGE · texte numérisé non relu

PONT ET CHATEAU SAINT-ANGE

soit, les souverains pontifes ont pris soin de conserver cette ruine, en faisant élever des murs qui appuient les colonnes et la voûte. Il en est résulté un bâtiment vaste et régulier, dans lequel Innocent XII a établi la douane de terre. C'est là qu'en arrivant à Rome vous irez faire votre première station.

Nous arrivâmes vers neuf heures au pont Saint- Ange, autrefois pont Élien. Sur les piles sont placés à droite et à gauche des anges de grandeur héroïque, dont chacun tient à la main un des instruments de la Passion. Le piédestal de chaque statue porte, en guise d'inscription, un verset de l'Évangile analogue à l'instrument de supplice qui servit à consommer le déicide. Cette composition, passablement prétentieuse, est de l'inévitable chevalier Bernin. En tête du pont est le château Saint- Ange, magnifique mausolée d'Adrien. Ce prince le fit construire avec un luxe et une solidité capables d'éclipser le tombeau d'Auguste et de braver les siècles 4.

Le môle forme une masse ronde dont le diamètre actuel est de 188 pieds. Tout l'extérieur était autrefois revêtu de dalles de marbre de Paros, et la plate-forme, ornée de statues d'hommes, de chevaux et de chars. On y voit aujourd'hui un petit oratoire dédié à saint Michel, et surmonté de la statue de l'Archange remettant son glaive dans le fourreau, tel qu'il apparut à saint Grégoire le Grand, lors de la terrible peste de Rome. La tour était protégée, comme elle l'est encore, par une enceinte quadrangulaire, et le massif des murs est tel

1 Sepultus est in ripa fluminis juxta pontem JElium ; illic sepulcrum conditum, jam euim Augusti monumentum repletum erat, nec quisquam amplius in eo sepeliebatur. — Dio, in Adrian.

qu'il laisse à peine, dans l'intérieur de la rotonde, la place suffisante pour un petit escalier. Dans ce vide étroit était l'urne contenant les cendres impériales.

Dès le temps d'Honorius, le môle d'Adrien devint une citadelle. Il a conservé cette destination tout en devenant une prison d'État, et même une prison criminelle. Lorsque nous le visitâmes, on y comptait plusieurs centaines de forçats. Parmi les chambres supérieures, on nous montra celle qu'avait récemment occupée un des neveux de Napoléon. Comme les autres prisonniers, il avait gravé son nom sur la muraille : Louis-Joseph- Napoléon, chef d'escadron^ octobre 1836. Singulière destinée de cette famille I Nés sur les marches du trône, tous ses membres vivaient, il y a quelques années, dans l'exil ou dans les prisons.

Parmi les prisonniers du château Saint- Ange, il en était un qui naguère excitait vivement la curiosité des voyageurs. C'était Bernardone, dernier survivant de cette bande de malandrini, si fameux en Italie au commencement de notre siècle *. Son histoire mérite d'être connue, et je vais la rapporter telle que je l'ai apprise* à Rome, d'un Français, témoin oculaire des événements.

Une bande de brigands, véritables types du genre si souvent décrit par les voyageurs, s'était établie dans les montagnes qui séparent le royaume de Naples des États pontificaux. Composée d'environ trente individus, déterminés et armés jusqu'aux dents, elle formait, sous la conduite d'un chef absolu, une troupe parfaitement disciplinée. Elle était d'autant plus redoutable qu'elle connaissait jusqu'au dernier tous les sentiers, tous les ravins et toutes les cavernes de ces forêts presque inac-

1 Bernardone avait été transféré à Cività-Vecchia.

cessibles. Vainement on avait envoyé à sa poursuite des escouades de carabiniers et même des troupes de ligne : die échappait à tous les efforts, et la terreur qu'elle inspirait au pays allait toujours croissant.

Pour avoir des vivres, elle frappait des contributions sur les fermes et les villages. « Tel jour, à telle heure, faisait dire le chef aux habitants, vous déposerez en tel endroit tant de pain, de vin, d'argent, etc., sinon le feu sera mis à vos maisons. De plus, si vous osez toucher à nos femmes et à nos enfants ou les prendre pour otages, attendez-vous à de sanglantes représailles. » C'était le système des^trabucaires espagnols. Les paysans effrayés fournissaient docilement à leurs ennemis les moyens de continuer leurs ravages. On ne savait ni quand ni comment ce fléau finirait, lorsqu'un curé du voisinage, vieillard vénérable, qui avait la douleur de compter parmi lés brigands plusieurs de ses paroissiens, résolut de faire une tentative. Animé par l'exemple de saint Jean, courant, malgré son grand âge, à la recherche d'un jeune larron, le bon pasteur se décide à pénétrer, au risque de sa vie, jusqu'au repaire des malfaiteurs. Il se recommande à Dieu, prend son bâton et son bréviaire, et s'achemine, sur le soir, vers la redoutable montagne.

Avec des fatigues incroyables, il arrive au plus profond de la forêt sur le bord d'un ravin escarpé, t Qui vive? lui crie une voix terrible partie du bord opposé. — Mes enfants, crie le prêtre, je ne viens pas pour vous faire du mal. Je veux votre bien ; laissez-moi approcher ; je suis le curé de N., je suis seul et sans armes. Vous devez me connaître ; il en est plusieurs parmi vous que j'ai baptisés, que j'ai tenus sur mes genoux. >

Un des brigands se détache, pendant qu'un autre, la carabine à la main, tient le prêtre à distance. La nou-

184 LES TROIS ftOME.

velle est portée au quartier général; les uns veulent qu'on laisse venir le prêtre, les autres s'y opposait. Le chef tranche la question et envoie dire au vieillard qu'il peut venir ; mais qu'il restera en otage jusqu'à ce qu'il soit bien certain que sa démarche ne couvre aucun piège, et qu'il payera de sa tête le moindre mal fait à la troupe. Le prêtre accepte avec bonheur : escorté de deux brigands, il arrive au quartier général. C'était une espèce de clairière basse, étroite, environnée d'un double rempart d'arbres touffus et de rochers caverneux. Les brigands étaient assis autour d'un large foyer presque éteint. Leurs figures basanées, leurs longues barbes, leurs regards farouches, leurs poignards, leurs terribles carabines, le désordre d'un bivouac mêlé à tout cet accoutrement du brigand des Âbruzzes, était de nature à faire trembler l'homme le plus intrépide.

A ce spectacle, le bon prêtre se met à pleurer. « Que voulez-vous î qu'êtes-vous venu faire ici ? lui demande le chef. —Mes enfants, leur dit le vieillard, je suis votre père! et j'ai voulu vous voir pour vous dire combien je suis affligé ! Quelle vie est la vôtre! dans quel état est votre âme !... Pendant que vos pères et mères, vos amis, toute l'Italie et même le monde entier s'empressent de profiter de Vannée sainte en faisant pénitence, vous, vous multipliez vos péchés !... Mes enfants, y songez-vous î serez-vous les seuls qui refuserez le pardon qui est offert à tous î N'êtes-vous pas las du crime î Croyez-moi, me* chers enfants, il est temps de vous arrêter : je suis -a vous chercher pour vous ramener au bercail. >

Aux paroles paternelles du bon vieillard, les brigands,

étonnés, se regardent. Le chef rompt enfin te silence et

\t : « Si on veut nous faire grâce, nous quitterons la

vie que nous menons ; mais nous savons ce qui nous revient ; ainsi, mourir pour mourir, nous aimons mieux mourir ici que sur la potence. — Je ne puis rien vous promettre, répond le prêtre ; personne ne m'a envoyé ; mais si on vous permettait de rentrer dans la société, vivriez-vous en bons chrétiens î — On ne nous l'accordera pas ! — J'irai trouver le Saint-Père ; je demanderai grâce pour vous , et je reviendrai : mes enfants, je vous en conjure, faites vos réflexions ; pensez à votre âme. »

On bande les yeux du prêtre, et deux malandrini le reconduisent au pied des montagnes. Sans perdre un instant, le bon vieillard se rend à Rome. Le pape est informé de ce qui se passe. La commission de justice s'assemble ; et il est décidé que le prêtre retournera auprès des voleurs, qu'il leur promettra la vie sauve, mais qu'ils devront, pour le reste, s'en rapporter à la clémence du Saint-Père.

Le vieillard se remet en marche, retourne auprès des brigands et leur fait part de la décision du souverain pontife. Il les conjure de ne pas manquer cette occasion unique de rentrer dans le bon chemin. < Après tout, mes chers enfents, leur dit-il, ne vaut-il pas mieux être condamnés ici-bas à quelques années de prison que d'être précipités, pour toute l'éternité, dans les feux de l'enfer ? » Puissance admirable de la foi sur ces âmes abandonnées 1 Les brigands sont vaincus. « Je veux moimême vous accompagner, » leur dit le bon pasteur. Il se met en marche, et Rome voit un jour ce vénérable prêtre entrer dans ses murs, traverser ses rues, suivi de trente brigands, hier encore la terreur de l'Italie, et aujourd'hui é»ux comme des agneaux. On se rend directement au château Saint-Ange : les malandrini sont

jugés et condamnés à la prison, les uns à temps, les autres à perpétuité.

Cela se passait en 1825, l'année du grand Jubilé. Cet événement, connu de Rome entière, confirma de nouveau l'observation que j'avais eu occasion de faire, soit à Gênes, soit à Florence, savoir : que le moyen âge, avec son double caractère de foi vigoureuse et de passions redoutables, règne encore dans les populations italiennes. Oh I oui, rendez-nous la foi, et ne désespérons de rien : avec elle, les pierres mômes deviennent des enfante d'Abraham '.

A une faible distance du château Saint-Ange, on trouve a belle église de Sainte-Marie in Traspontina : nous y entrâmes pour visiter deux monuments du martyre de saint Pierre et de saint Paul. A gauche, dans les chapelles latérales, sont deux colonnes en marbre blanc veiné de rouge, hautes d'environ 5 pieds. Les glorieux Apôtres y furent attachés pour subir la flagellation, qui, suivant les lois romaines, précédait le supplice des esclaves et des étrangers. On croit avec fondement que ces deux colonnes étaient dans le Comitium, dont nous avons parlé en décrivant le Forum romain.

Sur la première, on lit : Hœc est columna ad quant ligatus fuit S. Petrus, flagellatus et verberatus, Nerone imperante : « C'est ici la colonne à laquelle saint Pierre fut attaché, flagellé et frappé par l'ordre de Néron. » La seconde porte la même inscription, avec le seul changement du nom de l'Apôtre : Hœc est columna ad quam ligatus fuit S. Paulus, flagellatus et verberatus, Nerone imperante. C'était la quatrième fois au moins que le

1 Un fait à peu près semblable est rapporté dans la Vie du cardinal Baronius, lib. III, c. u, p. 134.

Page 1