PREMIÈRE ÉGLISE DÉDIÉE A LA SAINTE VIERGE
elles sont bien placées dans un temple dédié à la Reine des vierges. Le plafond resplendit de dorures, tandis que le pavé, en porphyre, en vert antique et autres marbres rares, se dessine comme un riche parterre. Parmi les tombeaux, nous remarquâmes, près de la sacristie, celui du cardinal d'Alençon, frère de Philippe le Bel, monument curieux de l'architecture, de la sculpture et de la peinture du quatorzième siècle. Non moins intéressante pour l'archéologue est la pierre sépulcrale du savant et pieux Bottari, préfet de la Vaticane, et si justement célèbre par ses travaux sur les Catacombes i.
Près de Pautel on conserve la pierre avec laquelle le pape Calixte fut précipité dans le puits ou il consomma son glorieux martyre : elle peut peser environ cent livre», y compris la chaîne. Le saint pontife repose lui-même sous Pautel avec ses illustres successeurs Jules et Corneille, martyrs comme lui, et les saints Calépode et Quirinus, le premier prêtre, le second évoque, et tous les deux martyrs. Dans les différentes parties de Péglise habite une légion de saints pris dans toutes les hiérarchies. Les douze Apôtres y sont présents dans une partie de leurs restes sacrés; saint Etienne, saint Laurent, saint Astère, saint Sixte, saint Ignace et une foule d'autres y représentent Pordre des martyrs ; saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Henri, saint Séverin, saint François de Paule et saint Philippe de Néri, celui des pontifes et des prêtres; enfin sainte Marguerite, saint Agnès, sainte Rufine, sainte Pudentienne, sainte Aurélie, sainte Balbine, sainte Justine, forment un chœur de vierges autour de leur auguste Reine.
1 On regrette que des restaurations mal entendues aient altéré dans certaines parties, le caractère primitif de la vénérable église.
d'oh Tœil découvre les sept royales collines et Rome tout entière, nous fûmes reçus avec empressement par les religieux qui veillent sur le vénérable monticule. Singulière destinée! c'est aux pauvres enfants de Saint- François, à ces hommes regardés par les yeux profanes comme la balayure du monde, que Dieu a confié, en Orient et en Occident, la garde des lieux à jamais célèbres où coula le sang de son Fils et celui de son vicaire : glorieuse mission, digne récompense de l'humilité.
Les bons Pères nous introduisirent dans le couvent, et de là dans l'église. A droite, en entrant, il faut étudier avec soin la chapelle Borgherini, peinte par Sébastien del Piombo sur les dessins vigoureux de Michel- Ange. Elle est le résultat de la ligue de ce dernier avec Sébastien, son élève favori, contre Raphaël, qui avait été placé audessus de Michel-Ange pour l'invention et le coloris. De cette lutte de géants sortit la Transfiguration, qui mit aux mains du jeune Sanzio le sceptre de l'art *.
A l'église succède le petit temple du Bramante. Ce sanctuaire intime, en forme de coupole et magnifiquement orné par les offrandes de Philippe II, roi d'Espagne, marque le lieu même oîi saint Pierre subit le martyre. Au centre du pavé, en marbre précieux, est l'ouverture sphéroïde qui servit de piédestal à la croix. Se prosterner, prier, bénir, aimer, voilà ce que Ton fait spontanément; car il faudrait être moins qu'un homme pour ne pas se sentir profondément impressionné au souvenir du dévouement héroïque dont ce lieu fut témoin.
1 Ce qu'on est loin d'admirer, c'est le nu des prétendus anges qui forment balustrade entre la nef et les chapelles latérales.
ftO Janvier.
Une exécution.
Hier sur le soir j'étais allé, suivant ma coutume, à l'église de SaintrAndré délie Frotte, située à quarante pas de notre demeure, et j'avais récité l'office devant la grille de la première chapelle à gauche en entrant, dédiée à l'archange saint Michel. Il était loin de ma pensée que Dieu allait choisir le lendemain cette modeste chapelle d'une modeste église, pour y faire éclater sa gloire par un prodige dont on ne trouve guère qu'un exemple dans les annales de l'histoire; mais il ne faut pas anticiper.
En sortant, j'aperçus un groupe nombreux réuni autour de l'angle de la Propagande ; je m'approchai pour voir ce qui attirait la foule et lui imposait le morne silence que je ne comprenais pas. A six pieds de hauteur était appendu à la muraille un large écriteau en bois, portant écrit en grosses lettres noires ce qui suit : « Indulgence plénière pour tous les fidèles qui, s'étant confessés, communieront demain dans (ici venait le nom de plusieurs églises) et prieront pour ceux qui sont condamnés à mort. » De semblables écriteaux étaient placés à tous les carrefours et au coin des principales rues ; je compris qu'une exécution devait avoir lieu le lendemain.
Cette manière d'annoncer le fatal événement indique sous quel point de vue Rome envisage le supplice du coupable. Dans la victime de la justice humaine, elle voit avant tout une âme à sauver, et dans le spectacle de sa mort une réparation envers la société et une leçon de haute morale; pour atteindre ce triple but elle met tout en œuvre. A partir du jour de la condamnation, le criminel devient l'objet des soins les plus charitables ;
rien n'est omis pour le disposer au terrible passage du temps à l'éternité. En disant ce que nous vîmes j'écris l'histoire invariable de ce qui se fait en pareille circonstance.
Dès le soir, les Confrères de la Miséricorde, Confortatori, on) de Saint-Jean décapité, s'assemblèrent en grand nombre. Cette institution touchante, fondée sous Innocent VIII en 1488, assiste les condamnés à mort avec une charité vraiment chrétienne. Les membres de cette société doivent être Florentins, ou du moins de familles originaires de Toscane, en mémoire des fondateurs de l'œuvre. Quelques-uns se rendirent à la prison et se mirent en prières. Vers minuit un des guichetiers entra comme à l'ordinaire dans le cachot pour voir si tout était en ordre ; puis en fermant la porte il jeta un billet dans la triste demeure : le condamné sait, par tradition, ce que cela signifie.
On le laisse seul pendant quelques moments, attendu que d'ordinaire l'impression produite par la terrible annonce ne lui permet d'entendre ni la voix de l'amitié ni celle de la foi. Quand ceux qui devaient mourir le lendemain furent calmés, les Confortatori entrèrent dans le cachot ; un prélat et un évoque, membres de la confrérie, furent chargés de donner les premières consolations. Prières, douces paroles, marques de la plus affectueuse tendresse, voilà ce qui avait lieu dans la prison, et ce qui continua sans interruption aucune jusqu'au moment suprême. Au dehors, voici ce dont nous fûmes témoins.
A minuit, lorsque la funeste nouvelle parvenait aux deux condamnés, le Saint-Sacrement fut exposé dans l'église de la Confrérie de la Miséricorde, et les membres des différentes associations de piété, si nombreuses
à Rome, entourèrent l'autel du Dieu condamné luimême à la mort pour le salut, du monde. Vers la pointe du jour, on exposa le divin Sauveur à la vénération des fidèles dans plusieurs églises, et notamment à Saint- Nicolas in Arcione. Le peuple s'y portait en foule, les tribunaux de la pénitence étaient environnés, et on voyait à la table sainte de nombreux chrétiens priant pour le salut de leurs malheureux frères. Le Saint-Père lui-même faisait une longue adoration devant le Saint- Sacrement exposé dans sa chapelle domestique.
Vers huit heures et demie, le lugubre cortège se mit en marche. A la suite d'un piquet de dragons, au milieu d'une foule inquiète, parfois bruyante et parfois silencieuse, s'avançait une longue procession de religieux et de confrères de la Miséricorde, couverts de sacs noirs, une torche à la main et psalmodiant sur un ton grave les litanies des agonisants. Venait ensuite la fatale charrette entourée de carabiniers et suivie du boia. Les deux condamnés étaient assis sur la même banquette, accompagnés de trois prêtres : un de chaque côté des patients, le troisième en face, tenant devant leurs yeux une image de la Sainte Vierge.
Du sein de la foule qui encombre les rues, qui est sur les places et aux fenêtres, savez-vous quel cri s'échappe? Un seul: Sono convertiti ? Sont-ils convertis ? se sont-ils confessés ? Pour l'un des condamnés les prêtres assistants répondaient affirmativement, par un signe de tête souvent répété. Alors vous auriez entendu tout ce peuple, si impressionnable et si expansif, adresser mille bénédictions au coupable, et lui dire : « Mon fils, mon frère, mon enfant, sois bénij Prends courage ; je ferai dire une messe pour toi ; je voue pour toi une neuvaine, une communion, une aumône ! Nous rie t'oublierons pas :
^u^ao^tttssoin de ta femme, de ta mère, de ta sœur,
L. autre condamné, coupable de parricide, était resté sgmtl an* sollicitations de h miséricorde; et au signe du prêtre qui disait: Non è convertito, cette même foule éclatait en reproches, en menaces, en malédictions : « Dirbone! tu vas donc mourir comme un Turc? Encore un peu et tu seras au tribunal de Dieu 1 Va, malheureux, tu seras damné pour l'éternité. » On rendrait difficilement l'impression produite par la voix de tout un peuple, prononçant d'avance la sentence éternelle de bénédiction ou de malédiction qui allait être rendue quelques minutes après sur les condamnés, au tribunal du souverain Juge. Cependant le cortège approchait du lieu de l'exécution; les prêtres redoublaient d'instances auprès de l'obstiné : on ralentissait la marche à dessein.
Enfin, on arrive à quelques pas de l'échafaud dressé non loin de l'église de Saint-Jean décapité. Les deux condamnés descendent dans la Confortatoria, chapelle provisoire établie vis-à-vis de l'église. On entend une dernière fois la confession du coupable repentant, on lui donne la sainte communion; et, après les vingt minutes accordées pour l'action de grâces, il monte à l'échafaud. Là, suivant l'usage de Rome, il se met à genoux; c'est dans cetle attitude religieuse qu'il reçoit le coup de la mort.
Restés auprès de son compagnon, les Confortatori, auxquels s'étaient joints par charité des prêtres et des religieux connus par leur sainteté, épuisaient toutes les ressources du zèle pour toucher cette âme endurcie. Déjà l'heure de l'exécution était passée; le bourreau attendait sa victime. Mais, par un trait de cette longa-
nimité qui la caractérise, la loi pontificale autorise à différer l'instant fatal jusqu'à ce que le malheureux soit rentré en lui-même. Le soir seulement, s'il reste insensible, la justice a son cours. Le criminel dont nous parlons continuait de repousser avec une espèce de fureur les charitables conseils qu'on lui donnait ; il refusait surtout d'ouvrir ses lèvres à la prière. Enfin, un des prêtres qui venait de descendre de l'échafaud lui dit : « Mon fils, puisque vous ne voulez pas prier pour vous, priez du moins pour votre compagnon qui est maintenant dans l'éternité; » et on commence le De profundis!
Il desserra enfin les dents, récita la prière et se mit à fondre en larmes. « C'est assez, s'écria-t-il, je ne veux pas mourir comme un Turc; je veux me confesser. » Il le fit en effet avec beaucoup de larmes, reçut les sacrements et monta bientôt à l'échafaud, environné des bénédictions et des promesses de tout le peuple. Devenu doux comme un agneau, il demanda : Que Êmt-il faire? — Vous mettre à genoux; et il s'y mit. — Mettez là votre tète; et il la mit, et reçut le coup fatal après avoir prononcé trois fois les saints noms de Jésus et de Marie. On avait recommandé au premier, qu'on voyait si bien disposé, de prier pour son malheureux compagnon; il l'avait fait sans doute, et qui sait ce que vaut devant Dieu la prière mêlée au sang du coupable qui se repent et qui meurt pour expier ses crimes? Le criminel avait lutté pendant plus de trois heures; aussitôt après son exécution, la cloche de Saint-Nicolas in Arc'wne avertit les fidèles restés en adoration que tout était consommé : il était deux heures après midi. On donna la bénédiction et on remit le Saint-Sacrement dans le tabernacle.
Dès le matin de nombreux confrères avaient parcouru la foule, demandant l'aumône afin de faire célébrer des
messes pour les âmes des condamnés, qui le lendemain et huit jours après eurent un très-beau service. Quant à leurs corps, les Confortatori les avaient religieusement emportés dans l'église de la Confrérie, où ils les enterrent après avoir psalmodié l'office des défunts. Sur le frontispice de cette église on lit pour toute inscription: Per la misericordia : « A la miséricorde! » Et puis le patron du lieu est aussi un supplicié : c'est saint Jean-Baptiste, dont la tête sculptée en pierre au-dessous de l'inscription forme le seul ornement de la façade.
J'ose maintenant le demander : Rome peut-elle mieux faire pour assurer le salut du coupable, montrer de quel prix une âme est à ses yeux, et faire de l'échafeud un spectacle vraiment moral ? Ajoutez qn'on diffère le plus possible le jour des exécutions, afin qu'ayant lieu •peu de temps avant les plaisirs du carnaval et du mois d'octobre, elles servent de contre-poids à des joies trop souvent dangereuses.
Deux particularités sur le bourreau finiront ce triste sujet. Chez les anciens Romains, l'exécuteur ne pouvait entrer en ville : il en est encore de même aujourd'hui. Malheur au boxa, dont la demeure solitaire est reléguée au delà du Tibre, s'il osait franchir le pont Saint-Ange, excepté dans le cas où l'on a besoin de son ministère : le peuple le mettrait en pièces. Ensuite il ne reçoit que trois centimes par exécution, et cela afin que l'appât du gain ne l'expose point à pécher en désirant l'accomplissement de son triste devoir. Ce dernier trait révèle, n'en doutez pas, une connaissance tristement approfondie du cœur humain.