CONVERSION DE M. RATISBONNE
une visite d'adieu à mon frère. Gustave, mon frère, est protestant très-zélé de la secte des Piétistes; il avait quelquefois essayé d'attirer à lui le jeune israélite : les causeries se terminaient ordinairement par deux mots qui rendaient assez bien la situation morale des deux interlocuteurs : Protestant enragé! disait l'un; Juif encroûté! répondait l'autre. Ratisbonne ne trouva point mon frère qui était parti pour la chasse; la Providence permit qu'il s'adressât à un domestique italien qui, le comprenant mal, l'introduisit dans mon salon. Jusqu'à ce moment nous ne nous étions rencontrés qu'une seule fois chez mon frère; et, malgré mes avances, je n'avais obtenu de Ratisbonne que la froide politesse d'un homme bien élevé. Cependant je le reçus de mon mieux ; je lui parlai de ses courses; il me raconta ce qu'il avait vu, et ses impressions.
c — Il m'est arrivé, ajouta-t-il, une chose extraordinaire, en visitant l'église d'Ara-Cœli, au Capitole; je me suis senti saisi d'une émotion profonde que je ne pouvais m'expliquer. » Il paraît qu'au moment où Ratisbonne me faisait cette confidence, mes regards, étincelants de joie, semblaient lui dire : Tu seras des nôtres : car il se hâta d'affirmer, avec une intention bien marquée, que cette impression avait été purement religieuse et nullement chrétienne. « D'ailleurs, continua-t-il, en descendant du Capitole, un bien triste spectacle vint rallumer toute ma haine contre le catholicisme ; je traversai le Ghetto, et, tout en voyant la misère et la dégradation des juifs, je me disais qu'après tout, il valait mieux être du côté des opprimés que de celui des oppresseurs. » Notre causerie tendait à la discussion : j'essayais, dans mon entraînement, de lui faire partager mes convictions catholiques, et lui, souriant de mes efforts, me répondait,
avec une bienveillante pitié pour mes superstitions, qu'il était né juif, et qu'il mourrait juif.
« Alors il me vint l'idée la plus extraordinaire, une idée du ciel, car les sages de la terre l'auraient traitée de folie :
« — Puisque vous êtes un esprit si fort et si sûr de vous-même, promettez-moi de porter sur vous ce que je vais vous donner.
« — Voyons, de quoi s'agit-il ?
« — Simplement de cette médaille.
« Et je lui montrai une médaille miraculeuse de la Vierge. Il se rejeta vivement en arrière avec un mélange d'indignation et de surprise.
«—Mais, ajoutai-je, d'après votre manière de voir, cela doit vous être parfaitement indifférent ; et c'est me faire, à moi, un très-grand plaisir.
« — Oh ! qu'à cela ne tienne, s'écria-t-il alors en éclatant de rire ; je veux au moins vous prouver qu'on fait tort aux juifs en les accusant d'obstination et d'un insurmontable entêtement. D'ailleurs vous me fournissez là un joli chapitre pour mes notes et impressions de voyage. » Et il continuait des plaisanteries qui me navraient le cœur, car pour moi c'étaient des blasphèmes.
« Cependant je lui avais passé au cou un ruban auquel mes petites filles, pendant notre débat, avaient attaché la médaille bénite. Il me restait quelque chose de plus dificile à obtenir. Je voulais qu'il récitât la pieuse invocation de saint Bernard Memorare... Pour le coup il n'y tint plus ; il me refusa positivement avec un ton qui semblait dire : Cet homme est en vérité par trop impertinent. Mais une force intérieure me pressait moi- Mèoae, et je luttais contre ses refus réitérés avec une «Me d'acharnement ; je lui tendais la prière, le sup-