‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 86 sur 215 · RÉCIT DE M. DE BUSSIÈRES · texte numérisé non relu

RÉCIT DE M. DE BUSSIÈRES

pliant de remporter avec lui et d'être assez bon pour la copier, parce que je n'en avais pas d'autre exemplaire.

« Alors, avec un mouvement d'humeur et d'ironie, comme pour échapper à mes importunités : « — Soit, je l'écrirai ; vous aurez ma copie, et je gardera la vôtre. » Et il se retira en murmurait tout bas : « — Voiîà un original bien indiscret. Je voudrais bien savoir ce qu'il dirait si je le tourmentais ainsi pour lui faire réciter une de mes prières juives. »

M. de Bussières nous raconta ensuite les efforts qu'il avait faits pour retenir à Rome son jeune juif, décidé à partir le lendemain ; et la communication qu'il avait faite à M. de La Ferronnays, des difficultés que présentait cette conversion. M. de La Ferronnays promit de prier, et dans la nuit du 17 il mourut presque subitement, laissant aux amis qu'il avait édifiés pendant ses dernières années, comme à la famille qui le pleurait, l'exemple de ses vertus, et la consolation d'espérer que Dieu ne l'avait appelé à lui que parce qu'il était mûr pour le ciel.

« Cependant, continua M. de Bussières, Ratisbonne, n'avait pas fait un seul pas vers la vérité; sa volonté était restée la même, son esprit toujours railleur, ses pensées toujours attachées aux choses de la terre ; telle était sa situation morale le jeudi 20 janvier. Vers midi il entra au café de la place d'Espagne pour y lire les journaux ; il y trouva mon beau-frère, Edmond Bumann, s'entretint avec lui des nouvelles du jour avec un abandon et une légèreté qui excluaient l'idée de toute préoccupation grave. En sortant du café, vers midi et demi, il rencontra M. le baron de Lotzbeck, son ami de pension; il s'entretint gaiement avec lui des choses les plus ftitiles ; il causa de» bal, de plaisirs, de la fête bril-

lante donnée par le prince T... Assurément si quelqu'un lui eût dit dans ce moment : Avant deux heures vous serez catholique, il l'aurait cru fou. 4

« Il était une heure ; je devais prendre quelques arrangements à l'église de Saint-André délie Fratte, pour la funèbre cérémonie du lendemain. Je rencontrai Ratisbonne qui descendait la via Condotti; je l'engageai à venir avec moi. Nous entrâmes à l'église. Apercevant les préparatifs du service, il me demanda pour qui ils étaient destinés : — Pour un ami que je viens de perdre, M. de La Ferronnays, que j'aimais extrêmement. ? Alors il se mit à se promener dans la nef; son regard, froid et indifférent, semblait dire : Cette église est bien laide. Je le laissai du côté de l'épitre, à côté d'une petite enceinte disposée pour recevoir le cercueil, et j'entrai dans l'intérieur du couvent. Je n'avais que quelques mots à dire à un religieux, je voulais faire préparer une tribune pour la famille du défunt ; mon absence dura à peine dix ou douze minutes.

« En rentrant dans l'église, je n'aperçois pas d'abord Ratisbonne ; puis je le découvre bientôt agenouillé devant la chapelle de Saint-Michel, placée à gauche en entrant. Je m'approche, je le pousse trois ou quatre fois avant qu'il s'aperçoive de ma présence. Enfin, il tourne vers moi un visage baigné de larmes, joint les mains, et me dit avec une expression impossible à rendre : « Oh ! comme ce monsieur a prié pour moi ! »

« J'étais moi-même stupéfait d'étonnement ; je sentais ce qu'on éprouve en présence d'un miracle. Je relève Ratisbonne, je le guide, je le porte, pour ainsi dire, hors de l'église ; je lui demande ce qu'il a, où il veut aller, c Conduisez-moi où vous voudrez, s'écrie-t-il ; après ce que j'ai vu, j'obéis. » Je le presse de s'expli-

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