RÉGIT DE M. DE BUSSIÈRES
quer, il ne le peut pas ; son émotion est trop forte. Il tire de son sein la médaille miraculeuse qu'il couyre de baisers et de larmes. Je le ramène chez lui ; et, malgré mes instances réitérées, je ne puis obtenir de lui que des exclamations entrecoupées de sanglots. « Ah ! que je suis heureux! que Dieu est bon! quelle plénitude de grâces et de bonheur ! que ceux qui ne savent pas sont à plaindre ! » Puis il fond en larmes en pensant aux hérétiques et aux mécréants. Enfin, il me demande s'il n'est pas fou... « Mais non ! s'écrie-t-il, je suis dans mon bon sens; mon Dieu ! mon Dieu ! je ne suis pas fou, tout le monde sait bien que ne suis pas fou. »
« Lorsque cette délirante émotion commence à se calmer, Ratisbonne, avec un visage radieux, je dirais presque transfiguré, me serre dans ses bras, m'embrasse, me demande de le mener chez un confesseur, veut savoir quand il pourra recevoir le baptême, sans lequel il ne saurait plus vivre, soupire après le bonheur des martyrs, dont il a vu les tourments sur les murs de Saint-Etienne le Rond. Il me déclare qu'il ne s'expliquera qu'après en avoir obtenu la permission d'un prêtre. « Car ce que j'ai' à dire, ajoute-t-il, je ne dois, je ne puis le dire qu'à genoux. » Je le conduis aussitôt au Gesù, près du père de Villefort qui l'engage à s'expliquer.
« Alors Ratisbonne tire sa médaille, l'embrasse, nous la montre, et s'écrie : Je Vax vue! je Vax vue!!! et son émotion le domine encore ; mais bientôt, plus calme, il put s'exprimer. Voici ses propres paroles :
« J'étais depuis un instant dans l'église, lorsque tout d'un coup je me suis senti saisi d'un trouble inexprimable. J'ai levé les yeux, tout l'édifice avait disparu à mes regards : une seule chapelle avait pour ainsi dire concentré toute la lumière, et au milieu de ce rayonne-
ment a paru debout, sur l'autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu'elle est sur ma médaille ; une force irrésistible m'a poussé vers elle. La Vierge m'a fait signe de la main de m'agenouiller, elle a semblé me dire : « C'est bien ! » Elle ne m'a point parlé, mais j'ai tout compris. »
Tel est le récit de M. de Bussières ; il fut accompagné de beaucoup d'autres détails que je ne rapporte pas, parce qu'ils ont été consignés dans l'opuscule intitulé : L'Enfant de Marie. Toutefois nous reviendrons à M. Ratîsbonne; une cérémonie solennelle montrera à tous les regards le nouveau Saul, terrassé dans la grande Rome, et devenu, de persécuteur, un vase d'élection destiné à faire connaître le nom du Seigneur, non pas aux Gentils, mais aux Juifs ses frères. Abime des conseils de Dieu ! ce jeune homme, au cœur ardent, rêve la régénération de ses coreligionnaires, mais il veut les régénérer à sa manière : eh bien ! sa mission lui restera, mais il l'accomplira dans un sens plus élevé qu'il ne connaît pas. Le voilà catholique ; et qui sait s'il n'est pas choisi pour accélérer le mouvement qui, suivant les prophéties, doit pousser dans le bercail du Sauveur les restes d'Israël et annoncer la fin des temps? Regardez à l'horizon, peutêtre y verrez-vous poindre déjà plus d'un signe avantcoureur de cet avenir tout à la fois consolant et terrible. Adorons, prions, tenons-nous prêts *.
1 On sait aujourd'hui avec quelle exactitude ces pressentiments se sont vérifiés.