ÉGLISE DE SAINT-EUSTACHE
quelle Rome conserve ce modeste édifice. Le voyageur veut-il connaître le secret de tant de soins empressés ? Un regard sous l'autel lui expliquera le mystère. Là repose dans une urne antique, merveille de ciselure, toute une famille de héros : Eustache, général des armées d'Adrien, Théopiste, son épouse, et ses deux fils Théopiste et Agapet l. Leurs noms sont connus de tous les chrétiens; car ils brillent d'un éclat particulier au milieu de tant de noms illustres dans la grande armée des martyrs.
Commandant de la cavalerie romaine au siège de Jérusalem, Eustache se fit remarquer, par sa brillante valeur, de Trajan, alors chef de la dixième légion. .Élevé plus tard au grade de général par son ancien compagnon d'armes devenu empereur, il combattait encore sous Adrien. Vainqueur des ennemis de l'empire, il ranène j| Rome son armée triomphante, et Adrien veut qu'il rende de solennelles actions de grâces aux dieux du Capitole. Eustache proteste qu'il ne doit de reconnaissance qu'au véritable Dieu des armées, et il refuse d'accomplir la volonté du prince.
Outré de cette résistance, Adrien invente un nouveau supplice capable de venger sa majesté offensée, et de frapper de terreur les téméraires qui seraient tentés de méconnaître ses ordres. Dans un taureau de bronze chauffé jusqu'au rouge, il fait enfermer le brave général, sa femme et ses enfants. L'odeur de ce sacrifice monte jusqu'au ciel, et, pendant que le roi des martyrs couronne ses soldats, l'Église entoure de sa vénération leurs noms deux fois immortels. Avant de donner sa vie pour son Dieu, Eustache avait distribué ses richesses
1 Mazzol.,1. VI, p. 304.
aux pauvres ses frères *. C'est dans sa maison que les chrétiens se réunissaient pour célébrer leurs fraternelles agapes.
En mémoire de ce fait, l'église qui lui est consacrée servit longtemps au même usage. Un ancien rituel contient encore la prière que l'assemblée récitait en faveur du chrétien généreux qui fournissait à ces repas, dont le but éminemment social était de montrer l'égalité évangélique de tous les hommes : on ne manque pas d'y rappeler le nom et l'exemple de saint Eustache f . Comprend-on maintenant pourquoi Rome garde comme la prunelle de son œil la petite église dans laquelle nous sommes? Comprend-on pourquoi elle est une des stations obligées du pèlerin catholique dans la Ville éternelle? Combien d'autres devraient aussi, pour le bonheur du monde, y venir méditer !
£5 Janvier.
Sainte-Marie de la Paix. — Souvenir de Sixte V. — Sibylles de Raphaël. —Palais Vidoni. — Fastes sacrés de Verrius Flaccus. — Palais Mattei. — Bustes des empereurs. — Peintures du Dominiquin. — Palais Corsini. — Ecce Homo, du Guère hin. — Peintures de Paul Véronèse, du Titien, etc. — Farnésine. — Eglise de Saint-André délia Valle, — Peintures de la coupole, par le Dominiquin.
Jour de la Conversion de saint Paul. Après avoir prié avec Rome, sur la tombe du grand Apôtre, pour la con •
1 Baron., Ann., an. 103, n. 4; et an. 120. n. 4; etNot.ad MartyroL, 20 sept. n.B
* Da, Domine, famulo tuo N. sperata suffragia obtinere, ut qui pauperos tuos in tua sancla Ecclesia recreayit, sanclorum simul omnium et beati martyris Eustachii et sociorum ejus mereatur consortia cujus nunc est exempla secutus; Per . Ghristum, etc.
PALAIS VIDOM. 249
version des Sauls trop nombreux qui persécutent encore Jésus de Nazareth, nous reprimes notre pèlerinage de la veille : décidément nous étions devenus touristes. En cette qualité, nous traversâmes rapidement le centre de la ville pour nous rendre de la Propagande à Sainte- Marie de la Paix. Sur le seuil de cette église, un grand souvenir vous attend. Au seizième siècle, le protestantisme avait parcouru l'Allemagne la torche d'une main et le glaive de l'autre, en prêchant la souveraineté individuelle ; et des guerres atroces avaient bouleversé l'Europe et jeté la division entre les princes chrétiens. Rétablir la paix, tel fut le but constant des grands papes qui occupèrent alors le siège de saint Pierre.
Quand le succès eut enfin couronné leurs efforts, Pie IV fit bâtir, en action de grâces, une superbe église qu'il dédia à Notre-Dame de la Paix : Raphaël l'immortalisa par un chef-d'œuvre de son pinceau. Au-dessus de l'arc de là première chapelle à gauche, depuis la corniche de l'église jusqu'au bas, brille, comme une étoile dans le firmament, sa belle peinture à fresque représentant les sibylles de Cumes, de Perse, de Phrygie et de Tivoli. Heureusement que la critique puritaine, la critique de réaction janséniste ne s'était pas encore fait sentir; nous aurions un chef-d'œuvre de moins. Le maître-autel, exécuté d'après les dessins de Charles Marata, n'est point éclipsé par la belle page de Raphaël. Ses quatre colonnes de vert antique, ses sculptures, ses peintures en font un précieux objet d'art : il en est de même de la coupole, de forme octogone d'un excellent goût. Après avoir salué en passant Sainte-Marie de l'Ame, on entre au palais Vidoni.
Raphaël lui-même en donna le plan. Au bas du grand escalier vous attend l'empereur Marc-Aurèle ; noble
concierge, dont la statue antique semble annoncer le monument qui attire dans ce palais le voyageur archéologue : ici se conservent les Fastes sacrés, rédigés par Verrius Flaccus. Trouvés à Palestrine dans le siècle dernier, ces précieux fragments contiennent le calendrier romain pour les mois de janvier, mars, avril et décembre. Le cardinal Stapponi les avait découverts; un autre prince de l'Église, le cardinal Vidoni, les fit nettoyer, et chargea le professeur d'archéologie Nibby de suppléer les parties qui manquaient. Ainsi restaurés, les Fastes ont été publiés aux frais du cardinal, en caractères rouges et noirs, pour distinguer ce qui est antique de ce qui est moderne.
Verrius Flaccus, qui les rédigea, était un affranchi célèbre par son talent pour renseignement : il tenait une école très-fréquentée. Auguste le choisit pour précepteur de ses petits-fils, et le fit venir dans la maison palatine avec toute son école, à la condition seulement qu'il ne prendrait plus de nouveaux disciples l. Quant au calendrier, il révèle éloquemment l'état des mœurs romaines; on y voit que les jeux publics occupaient plus des deux tiers de l'année !
A dix-huit siècles de distance, la même pensée matérialiste s'est reproduite dans notre calendrier républicain, comme pour établir que l'homme sans l'Évangile est toujours le même. A l'Église catholique seule il était réservé de spiritualiser chaque jour de l'année, en le dédiant à un saint.
Après avoir passé devant Sainte-Lacie, dans la rue des Botteghe oscure, on se trouve au palais Mattei. La régularité des proportions, la beauté de l'architecture,
'Suet., de Illust. Grammat; 17.