‹ Les trois royaumes (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · LE SAINT DES SEPT EGLISES · texte numérisé non relu

LE SAINT DES SEPT EGLISES

Saint Kevin florissait aux premiers siècles de rère chrétienne. Il était non- seulement le plus pur et le plus vertueux des hommes , mais il en était aussi le plus vigoureux et le plus beau. Ayant renoncé, au printemps delà vie, à tous les plaisirs et à toutes les vanités de la terre, il avait embrassé la vie religieuse et contemplative. Dieu seul occupait sa pensée. Retiré dans la solitude, et tout entier à la prière, il faisait résonner la harpe de David au bord des torrents écumeux où avait retenti îa harpe d'Ossian. C'é-

taient toujours les chants du génie : même lyre, mais autre ciel .

Saint Kevin avait choisi la vallée des deux lacs pour sa résidence. Là, poussé par l'esprit de Dieu , il lui semblait qu'une haute mission lui était réservée. Ayant découvert un antre creusé dans la pierre , sur l'escarpement d'un rocher à pic, au-dessus des lacs de Glendalougli, il en avait fait sa demeure. Une excavation formait son lit. Si, le jour, il sortait de ce singulier asile, il fallait, la nuit, pour y revenir, s'exposer à un éminent péril. Point d'escalier le long de la roche. Kevin s'accrochait péniblement à quelque aspérité, enfonçait ses doigts dans quelque fissure , et , comme suspendu dans les airs , se glissait jusqu'à sa caverne , ayant toujours la mort planant sur la tête, et le précipice ouvert à ses pieds.

Mais aussi sa grotte était inaccessible. Aucun importun n'y venait troubler ses pieuses méditations. Il y vivait, au gré de ses vœux, loin des intérêts de la terre , et sous les espérances du ciel. H pouvait y prier de longues heures sans crainte d'y être interrompu , ni le jour ni la nuit. Les pâtres d'alentour assuraient que d'in-

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visibles esprits lui portaient là sa nourriture, qu'ils soutenaient les pas du sainthomme, qu'ils éclairaient la nuit sa demeure ; et que, des paryis de sa grotte , il sortait à l'aube du jour, avec des vapeurs embaumées, de lumineuses mélodies. ' l'-i Bientôt s'étend auloinla renommée du jeunfe ermite. On vient visiter sa vallée ; on la croit favorisée du ciel ; on la salue avec enthousiasme et vénération. Plusieurs familles s'y installent. On commence à y bâtir des chaumières. On vient se mettre sous l'égide du favori de l'Éternel. On guette ses pas; et lorsque parfois dans la montagne on. parvient à le rencontrer, on lui demande des prières, et l'on implore sa bénédiction. Une petite ville commence ; une capitale suivra.

Kevin dormait au fond de sa grotte. Il avait alors 25 ans. Voilà que sa paupière s'entr'ouvre, et que , des eaux limpides du lac, il voit surgir un ange à blanches ailes. Cet ange avait de beaux cheveux blonds et la céleste figure d'une jeune vierge. Il secoue ses plumes humides, sèche ses cheveux mouillés , et prend son vol , au-dessus du bassin deGlendalougàj, vers l'antre de l'ana-

LES TROIS ROYAUMES. lU

chorete. Ohl qu'il était beau, cet envoyé du ciel! Son front rayonnait de blancheur. Son doux regard éblouissait. Le voir, l'entendre et l'approcher, c'était déjà le paradis.

Le cœur du saint ermite se prit à battre d'enthousiasme. L'amour divin le transportait, l'amour divin dans sa toute-puissance sans bornes. Un autre en eût été effrayé : c'était trop pour une nature humaine.

«—Lève-toi ! Kévîn! lui dit l'ange. Dieu veut que tu étendes son culte et que tu propages ta foi. Tu bâtiras ici plusieurs églises ; et Glenclalough sera la capitale de l'Irlande.

— La volonté de Dieu soit faite ! répond le protégé du Très-Haut. Combien le Seigneur veut-il que je bâtisse d'églises? son serviteur est prêt : qu'il commande !

— Demain , on t'en dira le nombre. Écoute, au lever de l'aurore, les premières paroles qui te seront adressées au bord du lac : le chiffre voulu y sera. »

L'ange disparaît à ces mots.

Le jeune et bel ermite se lève. Son cœur a toujours de vifs battements. Il lui semble voir encore la délicieuse figure de son rêve. De son

rêve! Mais dormait-il?.... Oh! non: c'est pkis, c'est mieux qu'un songe : c'est une vision du séjour des béatitudes. 11 descend sur les rives du lac. Le soleil se levait derrière les montagnes, et commençait à en dorer les cimes ; la prairie s'émaillait de fleurs ; le chant des oiseaux et la flûte des bergers retentissaient sous les bocages; la vallée s'éveillait au milieu des concerts, de la lumière et des parfums. Jamais la nature n'avait paru si belle à saint Kevin : l'ange avait tout divinisé.

Soudain, une femme de pêcheur sort de derrière un rocher : elle marche d'un pas inquiet et troublé. On eût dit qu'elle ne savait oii elle allait, tant sa marche était incertaine. L'ermite s'avance vers elle. Vt frémit à l'aspect de ses vêtements déguenillés , de la pâleur de son front et du désordre de son regard. La pauvre femme portait quelque chose de caché dans son tablier. Elle pleurait à chaudes larmes.

« — Oii allez-vous .? ma bonne mère ! lui demande l'anachorète.

— Bonne mère! répond la misérable en Iressaillant. Oh ! quelles paroles ! mon Dieu!...

— Ce n'est pas là une réponse, reprend le

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saint d'un ton sévère. Vous vous dirigez vers le lac : que cachez-vous sous voire robe ?

— De petits poissons.. ..inutiles, j'allais les rejeter à r eau.

— Pourquoi donc?

— Je ne puis les vendre. Ils ne seraient pas bons à manger.

— N'importe : je vous les achèterai. Combien en voulez-vous? je les prends. »

La femme du pêcheur recule avec épouvante.

« — Impossible î. .. oh oui, impossible ! »

Et, se tordant les mains avec l'expression du délire, elle tombe aux pieds de l'ermite.

« — Je suis une misérable, une infâme !... Savez-vous quel était mon dessein ? Dieu vous a envoyé pour en arrêter l'exécution. J'allais jeter h l'eau mes enfants.

— Fos enfants 1 à ciel! Où sont-ils?

— Enveloppés dans ces haillons.

— Vous en avez plusieurs ?

— J'en ai sept.

— Ah! s'écrie le saint avec une étrange exclamation de surprise et de joie : Sept ! voilà le chiffre promis !

— Promis ! répète la femme du pêcheur,

ébahie et confondue. A qui? où donc?

comment cela !... »

Elle s'était attendue à des reproches foudroyants , à une malédiction méritée ; elle ne voyait, au contraire, qu'un sourire pensif, qu'un regard satisfait, qu'une préoccupation inspirée.

« — Bien ! se dit le saint à voix basse. Je construirai ici sept églises. »

La pauvre mère l'écoulait.

< — Septéglises\vë^h[Q-[-QViQ. t>

Les petits enfants étaient tombés de son tablier ; et , dans le trouble de ses esprits , elle ne s'en était pas aperçue. Ils vagissaient sur le ^izon. Le saint s'approche et les regarde.

« — Ah ! pardon ! . . . pardon ! . . . reprend la malheureuse femme, revenue à sa position et à ses remords : je n'étais pas née pour de pareilles atrocités. Mais que voulez -vous! mon mari et moi nous manquions de travail et de pain. Nous n'avions pas de quoi louer une cabane ; et nous couchions dans une étable, où on nous laissait entrer par charité. Ne voilà-t-il pas que, devenue enceinte, j'accouche, moi, de sept enfants ! C'était une dérision du ciel ; mon mari en était hors de lui. Sept enfants à élever, à loger,

à soigner, à nourrir !... et pas une maison, pas un lit, pas un morceau de pain ! Sans force et sans subsistances, je n'aurais pas eu assez de lait, même pour un seul enfant ; et le bon Dieu m'en donnait sept\ Je me dis dans mon désespoir : < // faut les rendre à qui les envoie. » Convenez que cette famille inattendue, vivante, affamée, avait l'air d"une moquerie du démon. Je commençai par blasphémer : finalement, je perdis la tête, et je venais, au soleil levant, jeter tout cela dans le lac. Tenez ! . . . comptez bien! . .. ils sont sept. »

Et, en effet, l'ermite les compte : il y avait six garçons et une fille. Sa préoccupation redouble ; il n'est qu'à la pensée fixe qui le domine.

« — Oui, murmure-t-il, sept églises. » "

La femme du pêcheur, se persuadant qu'elle avait perdu l'esprit au point d'attribuer à saint Kevin d'autres paroles que celles qu'il prononçait réellement, le regardait avec une morne stupéfacfion. L'apôtre de Glendalough revient à lui.

« — Pauvre infortunée ! reprend-il d'un accent plein de compassion , Dieu vous fer/i misé-

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ricorde, je l'espère. Il vous a envoyée à moi, ou plutôt moi à vous ; nous sommes tous deux les instruments de son mystérieux dessein. Ne pleurez plus, vous ne manquerez désormais ni de travail ni de pain, il me faudra beaucoup d'ouvriers : j'aurai de l'argent et des vivres. Je vais bâtir ici sept églises,

— Je n'y comprends rien, se dit la malheureuse mère, mais il est inspiré d'en haut ; je me sens renaître et revivre.

— Je ne vous laisserai qu'un enfant, poursuit l'anachorète : cette gentille petite fille. Je me charge des six garçons ; ils seront élevés à mes frais. Allez ! repentez- vous et priez 1 »

Bientôt la vallée ne retentit que du bruit des marteaux, des haches et des scies. Saint Kevin avait fait un appel à la piété publique : il avait annoncé à la contrée que le Seigneur choisissait Glendalougli pour le siège de la chrétienté en Irlande, et que Glendalougk deviendrait avant peu la capitale du royaume. Un enthousiasme général accueillait ses éloquentes paroles. Des populations entières étaient accourues en foule à l'œuvre sainte ; et sept églises se fondaient.

Kevin, roracle du pays, voyait toutes les volontés à ses ordres et toutes les âmes à ses pieds. Il commençait sa vie de miracles (I). Un jour, le mari de la femme aux sept enfants tombe du haut d'un toit et se tue. La veuve, accablée de douleur, se trouve encore sans ressources ; elle allaitait encore la petite fille qui lui avait été laissée. Hélas ! la source maternelle s'est tarie. L'infortunée, déposant son enfant près de la cathédrale, sur une pierre creusée en forme de jatte, appelle à son aide l'ermite.

« — Qui nourrira maintenant ma pauvre Kathleen? lui dit-elle en lui montrant à la fois sa fille presque mourante et son sein tout à fait desséché. Voyez comme elle était jolie !...

— En cfiet, répond l'anachorète, en regardant l'enfant avec surprise. Mais calmez-vous, elle vivra.

(1) La tradilion rapporte le fait suivant : « Les ouvriers du saint fondateur travaillaient avec une telle ardeur qu'ils se iuaient à la besogne. Ils ne dormaient presque plus ; et dès que l'allouette chantait, ils s'élançaient tous à leur tâche; Kevin , voyant cela et tenant à ménager leurs forces, chassa les allouettes du pays , et jamais une seule n'y reparut. La preuve est encore patente. Il n'y a point d'allouettes à Glendalough. » (Thomas Moore. Mélodies irlandaises.)

— Qui donc la sauvera ?

— Le Seigneur. Laissez -la ici!... Vous Terrez. »

Le saint et la mère s'éloignent. A l'instant même une biche sort du bois voisin ; elle arrive où gisait KalhleeUj, verse un lait sauveur dans sa bouche, en remplit ensuite le creux du granit sur lequel on l'avait étendue, et la petite fille est sauvée. Chaque soir le prodige se renouvelle. La pierre de la biche existe encore, et le voyageur s'y arrête (\).

Cependant les années s'écoulent. La nouvelle ville est fondée. On ne parlait que des bienfaits et des vertus du merveilleux ermite. La mère de Kathleen était morte. Kevin avait fait parfaitement élever, loin de lui, sa jolie petite-fille : Il avait établi ses six frères. Tout un pays créé à sa voix, pays dont il était l'idole, l'entourait des plus vifs témoignages de son amour et de sa reconnaissance. Les sept églises étaient continuellement pleines de fidèles , et suffisaient à peine au nombre considérable d'habitants et d'étrangers qui y venaient implorer l'Éternel.

(1) Le miracle me fut conté à côté de la pierre même.

Le saint n'avait eu jusques là que des triomphes, Dieu allait lui envoyer des épreuves.

Révin était dans sa quarante-deuxième année. Toujours doué d'une force prodigieuse et d'une beauté accomplie , il s'était retiré , plus que jamais, dans le silence de la solitude. Livré aux austérités de la pénitence , il ne s'occupait plus que des méditations de la foi. Sa mission était remplie, il n'avait plus besoin des hommes. Sa capitale, en outre, commençait à Teffrayer ; car le commerce et la richesse y apportaient les séductions du luxe et des arts. A côté des églises, il allait peut-être s'élever des théâtres. La religion avait ses splendeurs : les plaisirs réclamaient leur culte. Le saint ermite a dû s'enfuir.

Sa seule jouissance était de quitter par fois , à la chute du jour, son inabordable caverne, et de venir remercier Dieu des prospérités de son pays, sous le parvis de ses églises. Un soir il y priait avec ferveur; lorsque tout-à-coup, près de lui, le murmure dune respiration étouffée l'arrache à sa pieuse rêverie. A quelques pas , éclairée par la lampe du sanctuaire, est une figure blanche et diaphane, agenouillée au

pied de l'autel. Elle avait ses regards tournés vers lui avec une sorte d'admiration contemplative. 0 ciel ! en croira-t-il sa vue !... l'Ange du lac est devant lui : l'ange qui , dix-sept ans auparavant , lui porta les ordres du Ciel. 11 reconnaît ses traits enchanteurs. Voilà son suave regard , ses cheveux blonds , son éclat éblouissant! Il ne lui manque que ses ailes.

Le cœur de l'anachorète se reprend à battre avec le même transport qu'à la première apparition. Était-ce bien d'amour divin? Trop pur pour pouvoir en douter , il ne s'en fait pas la question.

La jeune fille vient à lui.

« — Je suis Kathleen , dit-elle. Vous n'avez jamais voulu ni me voir ni m'entendre. Et pourquoi? On me l'a caché. Que de fois je vous ai cherché depuis que mes frères m'ont retirée de la pieuse retraite où j'ai été élevée grâce à vous , et où j'ai appris à bénir votre nom !... Que de fois je vous ai demandé au Ciel! car enfin je suis votre enfant; sans vous, je périssais dans le lac.

— Kathleen ! s'écrie le saint. Quoil l'enfant nourrie par la biche !..

— Ne me tendrez-vous pas la main? reprend la jeune fille d'une voix tremblante, et avec un accent plein d'ineffables mélodies.

— Oh ! oui , se dit tout bas l'ermite : ce ne peut être encore qu'un ange. >

Il la contemplait avec extase; il n'en pressentait pas le danger. Son trouble égare sa raison. Hélas ! et dans le mouvement involontaire d'une admiration exaltée où n'entrait plus la pensée religieuse , il presse sa main dans les siennes.

Quel feu dévorant a parcouru ses veines ! Pour la première fois , un pareil désordre est dans ses esprits.

« — Kathleen ! Va-t-en I dit le saint. » Et ses yeux lui disaient : « demeure ! » « — Non ! lui répond l'orpheline avec le plus caressant des sourires et le plus naïf des accents; non, je ne m'en irai pas : Je vous aime.

— Fous m'aimez ! interrompt avec un cri d'effroi l'apôtre de Glendalough. Depuis quand?

— Depuis des années.

— Quel âge avez-vous donc ?

— Dix- sept ans.

— Kathleen, je t'en conjure î reprend l'ermite i. 11

en joignant les mains et comme près de tomber à ses genoux : Si vraiment tu m'aimes, va t-en !

— Et pourquoi ? demande la douce fille avec une ingénuité enfantine. Est-ce que c'est un mal que d'aimer?

• — Ah! c'est selon comment on aime! répond le saint en pâlissant.

— On peut donc aimer mal? Eh bien ! soit ; je suis sûre, moi ! d'aimer bie?i.

< — Kathleen, assez! laisse-moi.

. — INon, non, je ne vous quitterai pas si vite. Est-ce que je n'ai pas des actions de grâces à TOUS rendre ? Vos bienfaits m'ont tirée de l'abjection et de la misère ; mes frères vous doivent leur existence et leur fortune; est-ce que ce n'est pas un devoir pour moi de vous porter les -vœux de la reconnaissance ? Sachez que, depuis je ne sais combien de temps, votre image seule est devant moi. Que de fois, derrière un pilier d'église, je suis restée immobile à contempler vos traits ! que de fois, des rives du lac, j'ai regardé la grotte où vous étiez en prières, comme on regarde le ciel où on a son Dieu ! Je me disais : « 0 h\ si jamais je puis t'approc lier et l'entendre ! si jamais il me parle et m'écoute I si je

puis toucher sa main ou son habit] que de joies et que de bonheur ! » Eh bien î Dieu a comblé mes vœux; je vous ai approché, vous m'avez parlé, j'ai touché votre main. Et je survis à tant d'émotions ! Oh ! c'est que l'immortalité doit être où vous êtes... Oui, mais aussi si vous partez... sans promettre de revenir., s'il faut ne plus vous voir, j'en mourrai. »

Tout cela était dit avec une naïveté , un désordre, une innocence, un aveuglement sans exemple. Kathleen était en ce moment, aux yeux de Kevin, sur la limite de l'ange et du démon. Il n'a pas la force de fuir, il n'a pas non plus la volonté de demeurer ; il n'est plus lui , il n'est plus rien. Hélas ! là oii fut un apôtre, il ne reste pas même un homme.

Tout-à-coup la lampe du sanetuairepàUt. En dehors de l'église, un chant de funérailles se fait entendre : serait-ce un mystérieux rappel d^ la Providence, ou bien est-ce un convoi funèbre?. . . L'ermite, arraché brusquement aux dangers qui l'entourent, s'éloigne de la jeune fille.

« — Kathleen ! lui dit-il d'un ton aussi lugubre que les psalmodies qui parvenaient à son oreille , écoute ces accords du tombeau ! Ne

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sais-tu pas que je suis mort au monde? Ignorestu que j'appartiens à Dieu? Je t'ai sauvée, veux-tu me perdre ?

— Moi ! vous perdre ! répond Kathleen effrayée. Oh ! le Seigneur ne le souffrirait pas ! Nos deux âmes lui sont connues. Mes hymnes du matin lui portent votre nom ; mes cantiques du soir sont pleins de votre pensée ; vous et lui, c'est mon existence. En quoi me trouverait-il coupable? Est-ce que la reconnaissance n'est pas une vertu? Est-ce qu'elle n'est pas d'essence divine? Ah! quand j'ouvre mon cœur à Dieu, il ne repousse pas mes prières; Dieu m'encourage à vous aimer.

— Encore! interrompt saint Kevin. Esprit tantateur! laisse-moi. Non, tu n'es pas dans les voies saintes ; non, non, ce n'est pas Dieu qui t'envoie. »

Et l'anachorète s'enfuit.

Des jours et des semaines se passent. Le fondateur des sept églises ne reparaît plus dans la contrée. Renfermé dans son inaccessible caverne , il n'en sort que quelques instants , dans

l'ombre et sans être vu , pour aller chercher des aliments nécessaires à Texistence. Le bruit commence à courir qu'il ne reparaîtra plus parmi les hommes ; qu"il est déjà presque au sein de Dieu ; et qu"en relation avec les esprits éthérés, il en a fini avec la vie terrestre.

Cette entière disparition du bienfaitem' de Glendaloiig/i^ieiie à Tentour une profonde tristesse et de réelles alarmes. On vient en procession au pied du rocher qu'il habite. On l'appelle , point de réponse. 11 y est cependant, on l'a vu , il existe. On n'ose pousser l'indiscrétion jusqu'à essayer de pénétrer malgré lui dans sa grotte. On gémit , et Ton se retire.

Que faisait alors saint Kevin? Hélas! à genoux au fond de sa caverne , et s'y condamnant aux plus rudes pénitences, il se frappait la poitrine avec désespoir en s'écrfeint :

« — Mon Dieu! pitié !... elle est si belle 1... Mon Dieu ! secourez-moi ! jel'aime. »

Il ne nommait jamais Kathleen, Dieu n'avait pas besoin qu'il s'expliquât davantage. Elle ! ce mot suffisait. Qui pouvait-il aimer? hormis elle. Dieu comprenait : pardonnait-il ?

Kevin espérait ce pardon; car les jeûnes,

les macérations , le cilice et la prière, plaidaient sa cause jour et nuit. A force de méditations repentantes, il a fini par se persuader que Kathleen n'avait été qu'une vision suscitée par l'esprit des ténèbres; qu'elle n'existait réellement pas telle qu'elle s'était offerte à lui ; et que le démon seul, pour le perdre, avait pris la forme de l'ange du lac. Cette idée , peu-à-peu, le rassure. Il ne peut encore chasser entièrement de sa pensée la ravissante image de Kathleen ; mais il l'éloigné et souffre moins. Il prie beaucoup... il aime toujours.

La nuit étendait ses ombres sur la montagne. La lune était levée, et de ses pâles rayons argentait les eaux du lac. Kevin , les yeux fixés sur le mélancolique vallon, se rappelait le divin messager quil avait vu surgir des ondes avec ses blonds cheveux et ses blanches ailes, il étend ses bras involontairement vers la rive solitaire d'où l'ange s'était élancée vers lui.

< — Oh reviens ! reviens ! s'écrie-t-il. Enfant du Seigneur ! où es-tu ?

~ •• Me voici ! répond une voix plus douce que le son d'une harpe éolienne agitée par les brises du soir.

L'ange est à l'entrée de la grotte. Elle a sa tunique aérienne, son front d'albâtre et son ■visage divin. Oui , c'est bien l'enfant du Seigneur.

« — Viens ! si Dieu t'envoie ! dit Termite. »

Puis , s'interrompant effrayé :

« — Non, non, n'approche pas! reprend-il. Je ne vois point tes blanches ailes.

— J'en aurais eu besoin cependant , répond la douce vision. J'ai pensé périr pour arriver jusqu'ici. J'ai réussi, mais par miracle. Dieu m'a aidée, m'a soutenue...

— Tu es Rathleen : n'est-ce pas? interrompt Révin hors de lui. Ah ! ne mêle donc pas le nom de Dieu aux inspirations de satan ! ce dernier seul t'aura guidée.

— Satan ! répète la jeune fille avec un sourire angélique. Lui!... Apprenez ce qui m'amène. Ce matin , à Glendalough , le bruit courait que vous aviez cessé de vivre. Je me suis dit : j'irai sous sa grotte. S'il est mort, je verserai près de lui mes dernières larmes , car je le suivrai au tombeau. S'il vit, je lui adresserai mon der^ nier adieu ^ car je me retire en un cloître. Et

je suis partie sans alarme ; et je repartirai sans tache.

— Tu le crois : réplique l'ermite. Mais ta confiance est un aveuglement; mais ta naïveté est un piège. Nous sommes au bordd'un abime.

— Si nous n'y tombons pas : qu'importe !

• — Oh! je sens déjà mes pieds qui chancellent, interrompt le malheureux Kevin, attachant ses regards de feu sur la vierge de Glendalough; des vertiges s'emparent de moi. Enfant de séductions et d'amour î vois le désordre oii tu me jettes! Je suis presque au moment de parler comme toi, de te dire aussi: J^ t'aime! 3Iais mon accent n'aura pas la chaste ingénuité du tien; ma pensée sera loin d'avoir l'innocente pureté de la tienne; tu ne t'expliques pas ce que tu sens : je comprends, moi, ce que j'éprouve. Ta tendresse est un doux parfum, la mienne est un poison brûlant. »

Les brumes du lac s'élevaient en ce moment jusqu'à la grotte comme pour l'entourer d'un voile mystérieux. Les suaves odeurs de la prairie montaient, au milieu de ces nuées diaphanes, comme un encens de volupté. Sur les rochers, dans le lointain, retentissaient de vagues mélo-

LES TROIS ROYALTIES. 169

dies , comme si quelques fils de Firigal y soupiraient leurs chants d'amour. Kevin tombe aux pieds de Katlileen.

« — Je suis perdu ! perdu ! s'écrie-t-il , je vais être maudit, cary<? t'aime! Tu peux être venue sans alarme , tu ne partiras pas sans tache. »

A ces accents passionnés, à cette effrayante lutte entre le devoir et Tamour, à ces bras vigoureux qui s'ouvrent déjà pour Tétreindre, la douce fille , épouvantée , recule avec un cri de surprise. Hélas ! elle était à l'entrée de la caverne et doublement au bord d'un précipice ; cette entrée était une arcade ouverte sur le lac, et taillée dans un rocher à pic. Le pied glisse à l'infortunée... Kevin s'élance et veut la retenir; sa force accoutumée l'abandonne ; une puissance supérieure à la sienne agit en sens contraire à sa a olonté. Au lieu de retenir Katlileen, sa main, malgré lui, la repousse; et, en cherchant à la sauver , il l'a précipitée dans le lac.

La vierge pousse un cri lamentable ; les rochers se teignent de sang. . . Elle a disparu dans le gouffre.

Kevin, les cheveux hérissés sur le front, s'élance hors de sa grotte pour arracher au lac sa

victime.... Mais ses membres n'ont plus leur agilité habituelle; il se heurte contre les pierres; il ne sait plus triompher des difficultés qui rendaient son antre inabordable; il chancelle et tombe à son tour. Sa chute au pied du roc est horrible, et il y a perdu connaissance.

Les premiers rayons de l'aurore éclairaient le sommet de la tour ronde de Glendalougli et doraient les flèches di^sSepl Églises. L'anachorète revient à lui par degrés; il est seul, étendu sur la plage déserte et le corps à demi brisé. Sa paupière s'est entr'ouverte ; il ne se rappelle pas bien encore l'affreux événement de la nuit ; il ne ressent qu'une vague terreur qu'il ne saurait s'expliquer ; il ne comprend pas pourquoi il est là; et pourtant, sans nommer personne, il joint les mains et prie en ces mots :

« — Mon Dieu ! prenez pitié de son àme ! »

Ciel ! serait-ce une illusion ! A l'instant même, à travers les brouillards du vallon, il voit, sur la rive opposée du lac, une forme aérienne et fantastique; il croit reconnaître ses traits. Elle est vêtue de blanc; elle sèche» au vent du matin, ses blonds cheveux d'où l'eau découle. Sa tuiûi-

que est toute mouillée, elle est couime sortie des ondes; cest encore VJnge du lac.

La brume s'épaissit. 0 prodige! Un rayon de lumière est tombé sur la vision merveilleuse. L'ange a repris ses blanches ailes; et, le sourire sur les lèvres, Vange s'envole vers la nue. * — Oh! viens! reviens à moi! dit Termite. » Mais l'ange a détourné la tète. L'ange fuit. . . . et ne revint plus.

Le soleil finissait sa course; il descendait vers l'horizon, et disparaissait derrière la montagne. Un groupe de vieillards et de femmes se dirige vers le rocher de l'anachorète. Tous ont la tète basse, les mains jointes et la douleur sur le visage. Kevin, immobile et muet, était assis sur une pierre au bord du lac. On eut dit la statue de la Consternation. La raison ne lui était pas encore parfaitement revenue ; il n'eut pu remonter à sa grotte.

« — Saint homme de Dieu! dit un des vieillards qui venaient à lui, un grand malheur nous a frappés. Une orpheline du pays, dont nous ad*

172 LES THOIS ROYAUMES.

mirions tous la candeur, les vertus et la Leauté. . . , que toute la contrée chérissait. . . KatlUcen^ enfin, elle est morte.

— Mortel répète rermite en jetant un œil ha2;ard autour de lui

— Elle a été noyée dans le lac, reprend une des jeunes filles de Glendalougk. Son corps a été retrouvé ce matin sur le rivage; on Ta apporté à l'église. Venez prier pour elle! venez! c'était votre enfant d'adoption. Oh! combien elle vous aimait !

— Oui, elle m'aimait. . . je le sais, répond Kevin d'un air égaré, essuyant des yeux pleins de larmes.

— Morte , et l'on ne sait comment , reprend le plus âgé de la troupe ; est-ce un meurtre?. . . . Est ce un suicide?. . . . Nous vous appelons à notre aide. Vous sauverez son àme du moins.

— Elle l'est déjà, dit l'apôtre ; nimportc : je vous suis. Partons! »

Il recouvre soudain ses forces, il est calme et silencieux. CalnieJ'û souffrait... à en mourir... Parvenu à l'église où était déposée Kathleen, il la revoit, pâle et glacée, couchée sur le drap funéraire. Hélas! son cœur ne battait plus.... ce

cœur qui avait tant aimé ! Kevin tombe à genoux auprès d'elle.

« — 0 mon ange ! murmure -t-il >

Le saint n'a pu rien ajouter ; ses sanglots lui coupaient la voix, et la douleur brisait sa prière.

Il la place dans son cercueil , il dirige ses funérailles, il la conduit au champ du repos; et, agenouillé sur sa fosse, il demande une grâce à Dieu. L'inspiré l'obtint : la voici :

c( Que tous ceux qui seraient enterrés au cimetière de Katlileen iraient, comme elle, droit à Dieul »

Gloire aux tombeaux de Glendalough * !

* Thomas Moore , dans ses mélodies irlandaises , a consacré quelques strophes au saint des Sept Églises et à la vierge de Glendalough. J'en vais donner ici la dernière, et j'y joindrai ma traduction en français, ou plutôt mon imitalion libre : car je n'ai pas copié les expressions, je n'ai rendu que la pensée.

Glendalough ! thy gloomy wave Soon was gentle katlileen's grave!

^oon the saint , [y et ah ! too late) , Felt her love, and mourn'd her fate.

jrhen he saîd: — " Heav'n rest her soûl ! » Jloun the lake light music stole; And her ghost xoas seen to glide , ^miling , o'er the fatal tide !

« G Glendalough ! tes sombres flots

174 US TROIS R0YAi:3[ES.

e< Engloîitireiit rinforluiiée ;

« Et le saint , mais trop tard , pleurant sa destinée, « Comprit son amour par ses maux.

„ — O mon Dieu ! dit Kevin d'une voix consternée , « Donne-lui V éternel repos ! »

« A rinstant même , sur ia plage , « Le long du lac mystérieux , «1 S'élèvent, du rocher sauvage, « Les sons d'un luth mélodieux

« Et l'ombre de Ralhleen , à travers le bocage , •< Glissant sur l'eau , près du rivage , « Monte, en souriant, vers les cieux. »

J'(^tais resté longtemps à considérer les lombes de la cité disparue J'entrai, de là, sous

les décombres de la vieille cathédrale; puis, je fus saluer la Pierre de la Biche; et je demandai la Grotte du saint.

Le fils de lord Plunket, sir David, avait pris un guide dans le pays. Ce guide, à mesure que nous parcourions les ruines de Glendalough, nous en racontait les chroniques, antérieures a saint Révin. L'esprit plein d'idées mélancoliques, j'éprouvai d'abord une peine extrême à écouler des choses plaisantes; puis, prêtant To-

176 LES TROIS ROYxVUMES.

reille aux récits de notre Irlandais, je finis par me livrer à l'hilarité générale qu'ils provoquaient. Notre guide, laissant de côté l'histoire sainte de la vallée, nous raconta le temps passé sur un mode tout différent. Il prit la chose de plus loin. Voici, au résumé, ses annales. C'est lui qui parle, je répète.

« Foire honneur saura d'abord que Finmacoul, en ce temps là, était le roi de la contrée. C'était bien avant que les Danois des bords de la Méditerranée vinssent conquérir Y Irlande. Fin?nacoiil j, géant formidable, était instruit comme Socrate; il avait été à l'école avec le prophète Jérémie, lors de la prise de Jérusalem. »

C'était surtout à moi que notre guide aimait à conter ses histoires, car j'écoutais d'un air sérieux. Cet homme, ayant énormément lu, et ayant la tête pleine de grands noms mêlés à de grands événements, confondait le tout de la meilleure foi du monde, avec le plus étonnant aplomb. 11 voyait que j'étais étranger; et, convaincu de son talent de narrateur, il était charmé de déployer, devant moi, l'étendue de ses connaissances.

«Finmacoul, continua-t-il , est celui qui c^

édifié la Châsse des Géants. Fotre honnetir ira , sans doute, voir cette curiosité au nord de l'Jrlande. C'est cela un travail hardi! Néanmoins se bâtir ici une église, à la manière de saint Kevin, eut mieux valu que de paver la mer avec des colonnades; car Finmaconl ^ au bout du compte, était excellent catholique; et la preuve : c'est que, comme il n'y avait pas encore de prêtres en Irlande, il allait entendre la sainte messe à Éphèse.

— La Sainte messel interrompis-jc : à (|!H'lie époque, s il vous plait ?

— 500 ans avant Jésus- Christ.

— A merveille ! continuez.

— Un jour, le géant, revenant de vêpres, ramena avec lui deux jeunes étrangers, deux frères de bonne famille, à qui il avait beaucoup vanté l'Irlande. On les appelait Rémus et Romulus. »

Ici, un éclat de rire scandalisa le narrateur; il regarda d'un air indigné la personne qui avait commis cette irrévérence; et, se tournant vers moi, il reprit.

« ,^ yotre honneur, j en suis sûr, sait parfaitement ce qu'étaient les princes dont il s'agit. Un grand malheur arriva ici àl'ainé. Il était en querelle avec son cadet ; ne s'avisa-t-il pas, malicieusement, de le jeter du haut en bas de ce rocher que vous voyez là-bas. Rémiis eut le crâne fendu, et il en mourut sur le coup. C'est ce qui fit que Piomuius , plus tard, fut seul couronné empereur.

— Vous apprenez ici l'histoire romaine, me dit le fils de lord Plunket.

— Finmacoul, poursuivit le guide, était habituellement bon garçon. Mais quelquefois, cependant , il était d'humeur taquine. Il y avait un autre géant en Irlande avec lequel il avait des relations de famille; celui-là était un écrivain qui chantait comme un rossignol . et qui s'appelait Ossian . »

Éclat de rire 2;énéral.

(( — Je n'en impose point à votre honneur, reprit gravement le guide. Ossian n'est certainement pas nne fable-.jp sais qu'il y a des railleurs

qui le disent ; mais les braves gens, en Irlande, ne renient pas les gloires de leur pays.

— Ils ont bien raison, répliquai-je. »

Mon guide me sourit en guise de remerciement.

« — Ossian, reprit-il, faisait souvent des visites à Finmacoul. L'un s'asseyait, par ici, sur la montagne du nord, l'autre, par là, sur le pic du midi. Il ny avait entre eux que la vallée et le village : le lac n'y était pas encore. Les deux géants se donnaient une poignée de mains pardessus les maisons et les prairies. Ils buvaient et trinquaient ensemble ; parfois ils se lisaient la Gazette.

— Où l'imprimait-on ? demandai-je.

— Al'université d' Upsal. Un troisième géant, nommé Tlior, la prêtait quelquefois à Ossian. Un jour, que le fils d'Odin était venu de Suède à Glendalough pour y causer avec son ami, Finmacoul lui chercha noise à propos de musique, tira son sabre et lui dit : « — Tu in en rendras raison. — C'est juste, répliqua Ossian, mais

Thor n'a pas pris son épée, et je n'ai en main que ma harpe, — Donne-la moi , j'en vais faire un glaive! reprit le vigoureux Finmacoul. » Puis, tordant l'instrument du barde entre ses doigts, il le raccourcit, le rallonge, Fapplatit, le fond, rétend, l'amincit, et finalement en fait un sabre. Aussitôt, ravi de son œuvre, il voulut essayer le damas ; et d'un seul coup il trancha la montagne. La fente y est encore : voyez ! »

En effet, le rocher était coupé en deux devant moi, depuis son sommet jusqu'à sa base. Mon guide avait l'air triomphant.

<i — Eh bien ! repris-je, et le duel ?

— 11 allait avoir lieu, votre honneur^ sur le grand plateau du midi; mais Finmacoul, ayant soif, voulut boire avant do ferrailler; il tira de sa besace une bouteille de IVhiskey. « ■ — En veuxtu aussi une goutte? demanda-t-il à sou rival. — Volontiers, » dit le Scandinave. Et Thor prit le flacon du géant ; mais il avait la main maladroite, il cassa la bouteille, et le vallon se trouva inondé. Voilà l'ovluine du lac.

LKS TROFS nOY-SU.VŒS. 131

— Parfaitoiueiil clair. Et le duel ?

■ — Jésus Maria ! Comment voulez-vous que d'honnêtes créatures comme Finmacoul, Ossian et Tlior, aient pu penser, à Taspect des désastres de l'inondation, à autre chose qu'à sauver les habitants du pays ! Ils volèrent au secours des victimes. Le village fut submergé; mais le peuple, bien qu'englouti, ne resta pas au fond de l'eau. On enterra les naufragés sur le plateau de la montagne avec toutes les pieuses cérémonies qui coopèrent au salut. Thor charpcntales corbillards, Finmacoul creusa les sépulcres, et Ossian chanta sur les tombes. Cela raccommoda les trois braves. »

J'avoue que ces histoires, sérieusement débitées, me faisaient Teffet de Peau d'axe : j'y prenais un plaisir extrême,

« — Et la haute tour du pays ? demandai-je à mon narrateur : elle a sans doute été bâtie par Finmacoul? A quelles fins, le savez-vous?

' — Oui : c'était son porte-crayon. »

Je ne m'attendais certes pas à cette nouvelle

explication. Elle n'était pas appuyée de doctes commentaires comme celles des savants annalistes. Celle-ci était moins profonde : les autres sont-elles plus claires? Les unes étaient bien autrement graves : celle-ci est beaucoup plus gaie.

Nous continuâmes notre route à travers les décombres de l'ancienne ville. Notre guide nous montra dans une des sept églises, dont il ne restait que la moitié d'un clocher et les débris d'un sanctuaire, le tombeau du roi Otoole; il nous en parla comme d'un des monarques les plus honorés de son temps. Personne ne le contredit. L'église s'appelait Rhefart (le sépulcre des rois) . L'admirateur de Finmacoal interrompait de temps en temps ses récits pour nous chanter quelques-unes des mélodies irlandaises de Thomas Moore, notamment la mort de Kathleen; et sa voix , au milieu des ruines de ces champs de la mort, avait une sonorité mélancohque qui n'était pas sans poésie.

« — Ici, me dit-il en me montrant une croix muiilée, un boulet de canon a brisé cette pierre. Voire honneur voit-il deux fers à cheval parfai-

LES TROIS ÎIOYAUMES. 185

tement imprimés dans ce granit? Eh bien, un villageois jadis ayant été soupçonné du vol d'une jument, saint Kevin dit à l'accusé : « Passe à cheval sur cette pierre! tu n'y laisseras aucune trace si tu es innocent. » Le paysan obéit, et les deux fers de la jument entrèrent dans la pierre comme dans de la cire molle : ce qui fit que le coupable fut exécuté. Quant au boulet qui a brisé un des bras de cette croix, c'était au temps de la rébellion de 1798. Il y eut ici un grand combat. Là-bas, sur ce plateau, était une batterie de canons des Anglais; et ce plateau, si bien lisse et si bien poli, était le cachet de Finmacoul. Il s'en servait pour sceller ses dépêches, lorsqu'il écrivait à Jérémie, son ancien compagnon de classes. »

Rien n'était plus comique et plus original que ce mélange dhistoires, de vérités, de légendes saintes et de contes de fées que débitait cet homme avec un sérieux imperturbable. Il avait si souvent répété toutes ces extravagances aux voyageurs, qu'il avait fini par s'incorporer en quelque façon à elles. Il y tenait comme à sa propre nature ; il y croyait à tout hasard, et sans

184 1.LS ïUOiS RUYAliMES.

y réfléchir. C'élail à la fois son revenu, son pays, sa religion et sa vie.

Nous nous enfonçâmes dans les montagnes qui bordaient le lac, sous une gorge étroite et sombre. Un torrent y roulait de cascade en cascade avecla plus bruyante harmonie. Le WaterfciU de Poutness est une suite continue de chûtes d'eau, tombant çà et là de rochers en rochers, entre des arbres jetés en travers, des pics renversés de droite et de gauche , et un bouleversement inouï de la nature. Je m'égarais, avec enchantement, sous ces profondeurs mystérieuses, quand sir David Plunket vint à moi.

a — Le géant Finmaconl^ me dit-il, vient d'opérer ici un nouveau prodige. J'ai découvert, sous la cascade, un panier devin de Champagne frappé à la glace : et, au pied d'un arbre à côté, de la volaille et du jambon. Nul doute que ce ne soit une attention délicate de l'ancien roi de Glendalough. d J la santé de Finmacoul ! »

,. Le repas nous parut délicieux. Nous retournâmes ensuite au lac où nous attendait une

LES TROIS ROYAUMES. 18o

barque; et nous nous dirigeâmes vers la grotte de saint Kevin. Cette fameuse caverne est toujours creusée, à une énorme hauteur, dans les flancs à pic du rocher. Je voulus y monter. En vain on m'objectii les risques de Tentreprise ; mon désir ne fit que s'en accroître, et je partis. Arrivé à Tendroit où véritablement il y a péril, et où, suspendu au-dessus d'un gouffre, on peut se sentir pris de vertiges, une voix m"adressa ces mots :

« — A.vez-vous peur ?

— Jamais, répondis-je.

— C'est tout simple , reprit la voix : vous êtes du pays de France. »

Je tournai la tète, et j'aperçus une montagnarde qui me regardait avec un triste et vague sourire. Je l'avoue, cet hommage inattendu au caractère français, sur ces rives lointaines, me fut directement au cœur. La pauvre irlandaise, qui ne savait à peu près rien de ce monde, avait cependant appris quelque chose de la gloire du grand pays. Oh! oui, du grand pays, car il

186 LES TROIS ROYÂUxMES.

n'est pas de terre isolée, il n'est pas de hutte indigente , où n'arrive le nom de France ; qui sait si dans la cabane délabrée de cette montagnarde sans lit, sans vivres et sans feu, je n'aurais pas trouvé quelque estampe de nos victoires ou de nos désastres , avec enluminure et complainte!

J'arrivai enfin, sain et sauf, sous la grotte de saint Kevin. Comment Kathleen avait-elle pu y pénétrer? Cela ne pouvait s'expliquer qu'en lui prêtant les ailes de l'ange... dont elle avait reçu les traits. Le rocher qui fut teint de son sang a encore des taches rougeàtres. On me montra l'abîme où elle avait péri ; et, redescendu près du lac, je m'assis sur la pierre où saint Kevin avait pleuré. . .

La célèbre caverne est petite et peu profonde. Walter-Scott la visita en i 825 ; j'y vis son nom sur la muraille ; le mien y est inscrit maintenant. J'y aurai passé comme lui ; il y aura rêvé comme moi. Deux noms, deux passages, deux rêves !

Nous voguions de ueuvedu sur le lac des

Sept-Églises, lorsque notre petit esquif heurta je ne sais quoi , sous les flots.

« — Ne craignez rien ! nous dit notre guide : ici les bateau;i. touchent par fois quelques loits ou cheminées de l'ancien village englouti lorsque Thor cassa la bouteille de Fimnaconl. »

Et cet homme ne riait pas.

Dans notre barque était une vieille femme de marin, couverte de haillons, qui me dit dans un anglais à peine intelligible :

« — J'ai été à Paris autrefois : je sais encore des mots français. »

Je lui donnai une petite pièce d'argent, car elle tombait de misère et d'inanition.

« -*- Voyons un de vos mots français 1 » lui dis-je ensuite au moment où je la quittais.

EUe releva fièrement la tète ; et , sûre de me prouver sa véracité, elle me cria d'un air triomphant -.

« — Biiena noiic^ signor ! »

^88 LES TROIS ROVALIMES,

La journée tirait à sa fin. Nous remontâmes^ les uns à cheval, les autres en voiture, et nous revînmes à Old Comiaiighl.

Depuis mon débarquement en Angleterre, un nom retentissait continuellement à mon oreille, un nom que les cent voix de la renommée portnient d'un bout du monde à l'autre : O'ConnelL 11 me tardait de voir cet homme extraordinaire qui soulevait toutes les populations au gré de son désir, qui marchait entouré de quatre à cinq cents mille hommes , lorsqu'il lui plaisait de les appeler à lui, qui tenait comme entre ses mains les volontés de l'Irlande, et qui partout, semant les agitations et la tempête , ordonnait le calme et la paix.

Comment s'expliquer un mouvement (\m prescrit l'inaction? un ouragan qui veut la sérénité? une révolte qui dit : « bas les armes?. . . » Ainsi, pourtant, s'ofïrait OConnell. Je m'étais interdit toute discussion politique à son sujet; et, soit que les fureurs de la haine se déchaînassent contre le séditieux^ soit que les exagérations de Tenlhousiasme saluassent le libérateur, j'écou-

tais sans controverser (i ). Je n'élais venu en Irlande que comme observateur et poète, je ne voulais que regarder et décrire. Je ne considérais O'Connell que comme une de ces grandes figures historiques qui apparaissent de loin à loin sur la terre pour raccomplissement de quelque mystérieux dessein de la Providence : de pareils êtres ne peuvent être gloriliés ou condamnés définitivement qu'à la distance de la poslérité. J'étais décidé à ne froisser aucune opinion .je vais continuer ma tâche. Je présenterai le tableau sans en discuter le mérite ; j(^ dirai l'efiet sans en développer la cause ; je ne jugerai pas, je peindrai.

Le 45 août, jour de T Assomption, devait

(1) Fragment d'un discours sur O'Connell , par un de ses dévoués partisans.

— Peuple irlandais! vous connaissez ces vers d'un de nos poètes :

« La nature et ses lois étaient dans les ténèbres : « Dieu dit ; « Que Neiolon soit ! et la lumière fut. »

Oh! nous! mes amis, nous dirons avec plus de vi'iiie encore :

« L'Irlande et ses enfants étaient dans l'esclavage: « Dieu dit : « (\\C O'Connell soit ! et la liberic fut ! »

avoir lieu le fameux meeiing de Tara, où l'on assurait que six à sept cent mille hommes se réuniraient autour d'O'Connel : je quittai Old- Connaugtli pour m'y rendre.

Aux bords du plus sauvage des lacs, sous les plus arides montagnes du comté de Wicklow, est la plus bizarre des retraites ; je m'y arrêtai sur ma route. Laugh-Bray appartient au célèbre docteur sir Philippe Crampton.Se?, abords n'offrent que des plages désertes, des grèves stériles, des landes et des marécages ; aucun hameau; absence de vie. On n'entendait pas un oiseau, car il ne s'y trouvait pas d'ombrage. On n'apercevait pas un laboureur, car il n'y avait pas de terre à cultiver. On eut dit un vaste cimetière.

Le soleil se couchait derrière la montagne, lorsque j'arrivai à l'espèce de Sibérie oià s' élevait l'espèce de chalet de sir Philippe Crampton. Le long d'un lac silencieux, la pittoresque demeure, avec ses murailles dentelées en dehors, et ses gracieux ornements à l'intérieur, était artistement jetée en face d'un rocher à pic, sans arbres et sans végétation, comme une fleur sur des sépulcres. Une nature hostile et brumeuse

LES TROIS ROYAUMES. «j^

environnait le gentil cottage : c'était une riante oasis au milieu d'un site barbare. Que de poétiques contrastes ! Ce lieu, dans sa sauvage élégance et dans sa farouche splendeur, vous défiait de l'oublier.

Sir Philippe Crampton avait ses trois filles auprès de lui. Autres figures gracieuses, se détachant sur d'âpres images. A la fois rustique et paré, demi-sombre et demi-brillant, cet ensemble était plein de charme.

Vis-à-vis le balcon de ma chambre était le lac aux grèves arides. La violence des vents, me dit-on, y déracine sans pitié tout ce qui voudrait y pousser; et cependant, lorsqu'on creuse le terrain des monts qui le dominent, on y découvre des troncs d'arbres. Il y avait donc là autrefois des forêts : pourquoi sont-elles maintenant impossibles?... Plus on voyage et plus on se confond devant les incommensurables mystères de la création. Autour de Laiigh- Bray, sur de larges élévations, s'étendent de vastes tourbières. Il est prouvé, par la science géologique, que ces hauteurs actuelles ont été d'anciennes vallées, tandis que les bas lieux d'au-

jourd'hui étaient les plateaux dominants d'autrefois. Mais comment la vallée est-elle devenue la montagne, et les hauteurs le marécage?... Des volcans, selon les naturalistes, ont produit ce bouleversement ; mais où sont les cratères de ces volcans? on n'en découvre aucune trace.

Sir 'Philippe Cramplon me i-amenait dans sa voiture à Dublin. « — Ici, me dit-il en me montrant des sites menaçants qu'on eût pu prendre pour des coupe-gorges: jamais de vols, jamais de crimes, point de tribunaux à Tentour. De quinze à vingt lieues à la ronde, on ne sait ce que c'est qu'un procès , une sentence , une exécution. Voyez ces troupeaux, çà et là errants sans gardien et sans guide : il ne s'en égare jamais. Bien des malheureux n'ont rien ici pour subsister : eh bien ! il neleur viendrait pas à l'idée de tuer un agneau, de dérober un œuf, de traire une vache, pour prolonger leur existence. S'il fallait voler la vie, ils mourraient. C'est une nation primitive, l'humanité avant sa chute. »

Je ne fis que traverser la capitale irlandaise (4),

(1) Un peu avant Dublin, je visitai la belle résidence de Killakic, appai tenant au Irrrc du colonel JflvUe J'y trouva

et je fus coucher le ^ 4 août à l'abbaye de Celbridge (cellule du pont), chez sir Heuri Grattam, député de l'opposition et ami dévoué dO- Connell. Tara n'était pas loin de Celbridge.

Je trouvai sir Henri au milieu de sa nombreuse famille; il a quatre garçons et six filles. Son père était le fameux Grattam dont on connaît la renommée (I). Son habitation était aussi un lieu célèbre : là avait demeuré l'écrivain politique Sivift^ l'auteur de Gulliver ^ le Boileau de la Grande-Bretagne. On me donna la chambre du spectre. Je me récriai à ce nom ; et voici ce qu'on me conta :

« Une jeune et jolie Irlandaise, nommée Fanessa^ s'était prise d'une vive passion pour Swift; l'abbaye de Celbridge était sa propriété. Swift y faisait souvent des visites ; et , chaque fois qu'il venait dans ses beaux jardins, que traverse une charmante rivière, Vanessa y plantait un laurier -. cela fait un bois immense au-

des salons de marbre et d'or, où resplendissaient des chefsd'oEUvre de Tltalie.

(1) J'avais été à Tinnehinch^ où vécut ce grand orateur. Tinnehinch est près à'Old Connaught. Sir llomi Grattam , à la première Restauration, avait été voir... i'ile d'Elbe. 1. iS

jourd'hiii. Vanessa se croyait aimée. Un jour Swift arrive à Celbridge ; il était joyeux, aimable et tendre, comme à son ordinaire. Néanmoins en se séparant de son amie, à la chute du jour, il lui dit adieu d'une voix inaccoutumée. L'amour s'alarme facilement ; la douce Irlandaise pressent un événement fatal. Sur un meuble est une lettre à son adresse : Swift Vy a laissée en partant. Elle la saisit et y trouve ces mots : « J'ai renoncé à vous. Je vous ai fait mon dernier adieu. Nous ne nous reverrons plus. » Vanessa tombe en défaillance; et sa dépouille mortelle fut déposée, peu de jours après, sous le froid gazon des tombeaux,

Swift acheta l'abbaye de Celbridge. On ne dit pas si ce fut pour y pleurer sa victime ; on n'expliqua pas non plus sa cruauté envers elle ; on sait seulement qu' un nouvel amour s'y empara de lui, et que Stella en fut l'objet. Swift avait le mariage en aversion ; mais comme Stella, ne partageant pas ses idées à cet égard, résistait à de coupables ardeurs, il se vit obligé, pour être heureux, de la conduire à l'autel : la seule condition qu'il y mit, fut que cette union resterait

secrète. Stella s'établit à Celbridge. Ne passant que pour la maîtresse de Swift, et repoussée par Topinion publique, elle y coulait de tristes jours. Une nuit, dit-on, Fanessahnapparut dans la chambre même où elle avait reçu y adieu îimQsie de Sicift. Que lui voulait-elle?... on l'ignore. Ses traits charmants, dès-lors, s'altérèrent ; un morne désespoir la saisit ; son front pâlit; ses joues se creusèrent; sa grâce, son esprit, sa jeunesse, tout s'évanouit par degrés. « — Qu avez-vous donc ? lui demandait Swift avec inquiétude. — J'ai... que bientôt je vais mourir, répondait Stella d'une voix tremblante : à moins que vous n'avouiez hautement notre mariage. » Swift s'éloignait sans répondre.

Le mal fit de rapides progrès. Stella sentait avec bonheur qu'elle arrivait au terme de ses souffrances. Swift, après une courte absence, la troHva, un jour, à genoux dans sa chambre. Elle avait la figure d'un spectre.

« —Oh! s'écria-t-il, saisi d'épouvante, je déclarerai le mariage.

— Il est trop tard, répondit Stella, avec un douloureux sourire. »

Elle expira le lendemain.

Le ciel vengea les deux victimes. Swift avait bâti un hôpital d'aliénés à Dublin : il devint fou lui-même et y prit place. Son nom n'en est pas moins immortel. Sous l'écrivain disparait l'homme. >

Celbridge a une tour gothique ornée de deux statues colossales {A). C'est là qu'est la cliatjibre du spectre. J'y songeai tristement à tout ce qu'y avaient souffert les deux pauvres amantes de Swift. Je n'évoquai pas leurs fantômes ; et cependant je n'aurais pas été fâché de voir Vanessa m'apparaitre ; je m'endormis dans cette idée. L'heure des spectres se passa sans rien de surnaturel; mais, à la pointe du jour, un bruit étrange m'éveilla. C'étaient des mélodies lointaines.... des sons de cors, de flûtes et de harpes.. . Étaient-ce Vanessa et Stella, qui, en vraies filles de Fingal, soupiraient leurs malheurs passés, sur la lyre des anciens bardes?. . Leurs om-

(1) Ces statues représentent un vieux roi crirlande et son auf'uslc compagne. Contre la tour sont adossés des bâtiments irréguliers, dans le style gothique.

bres planaienl-elles sur moi?. .. Bientôt, dans les champs de l'espace, les accords peu à peu s'éteignirent... et je me rendormis doucement.

Le lendemain tout s'expliqua. Le concert de harpes, de flûtes et de cors n'avait point été un songe. Il avait passé toute la nuit, dans la campagne, une foule de musiciens se rendant au fameux meeting de Tara : c'étaient les bardes d'O'ConnelL

A neuf heures du matin j'étais dans la calèche découverte de sir Henri Grattam ; et nous nous rendions à Tara.

Le lieu choisi par O'Connell, pour la solennité du jour, était déjà de nature à frapper les imaginations. La montagne de Tara, célébrée par les historiens et les poètes, était la résidence des premiers rois de l'Irlande. Là, selon les traditions et annales du pays, on couronnait les souverains. La Pierre du destin y est encore. Sur cette pierre sacrée se tenait debout le monarque, au moment où, la main levée vers le ciel et le front ceint du diadème, il jurait de consacrer sa vie au bonheur de son peuple.

L£S TROIS ROYAU^IE?.

Cent quarante-deux rois y prirent le sceptre, depuis le premier établissement du pouvoir monarchique jusqu'en 561 (I). Et un manuscrit irlandais du collège de la Trinité à Dublin, ainsi que plusieurs autres chroniques, attribuent au fait suivant la cause de l'abandon du palais et delà montagne de Tara, vers le milieu du sixième siècle (2).

Le roi Dermott, en 5G5, ayant gravement porté atteinte, en Irlande, à la religion et à la liberté, saint Vaadan^ l'un des successeurs de saint Patrick, lança contre lui le plus foudroyant anathême. Il maudit le prince et la montagne ; il fit sonner la cloche des morts ; et, à ses tintements funèbres, il prononça ces mots terribles : « Que la malédiction du Seigneur tombe sur «Tara et sur sa résidence souveraine!... Que « Dieu n'y souffre plus de rois ni de reines!.. . « qu'il ne s'y voie plus ni cours ni palais!

(1) Dans ce nombre , il y avait 156 payens et 6 clirétieus. LeTo'^ roi vivait 50î) ans avant Jésus-Christ; et, selon la chronologie d'Oflaherty , la période fut do 18o5 ans.

(2)History of antiquities of Tara-hill,by George Pétrie. Esq. Il existe encore à Tara un moulin à eau qui date du troisième siècle.

« Anathême au roi Dermott et à sa race ! . . Ana- 0 thème!... Anathême!... »

L'excommunication eut son effet. Dermott prit la fuite et mourut; ses successeurs n'osèrent plus habiter la montagne maudite ; et, depuis 565, Tara ne fut plus qu'un désert (1).

Thomas Moore a chanté Tara. Un poète irlandais du dixième siècle, O'Flyan, écrivait ses vers , à ce qu'il raconte lui-même , sur la pierre sacrée dit destin. Tara fut aussi le champ de bataille de la rébellion en H 98. Tara, enfin, fut, de tout temps, une de ces terres privilégiées de la renommée, où se placèrent, en Irlande, les grands événements de l'histoire.

Nous approchions de la fameuse montagne. Un bruit lointain et grossissant se répétait d'échos en échos. Toutes les maisons qui se trouvaient sur le chemin où avait passé O'Connell, étaient tapissées de lauriers. Des prières publiques avaient retenti pour lui, dès l'aurore, dans

(1) Book of Clonmacnoise , translated by Connell Gcoghegan in 1627.

toutes les églises catholiques de la contrée. Les vallées, les monts et les plaines étaient couverts de cinq à six cent mille hommes, courant en foule, et dans une sorte de déhre, à l'appel d'un simple tribun, qui sans être guerrier ni roi, réunissait d'immenses armées et se dressait un dais souverain. De toutes parts s'élevaient des arcs de triomphe avec le portrait du libérateur et les inscriptions de l'enthousiasme. Des drapeaux de diverses couleurs flottaient dans la campagne. Dos transparenis, le long de la route, offraient une quantité d'allégories, et ces mots cent fois répétés : € Ail libcratcur de l'Irlande\ A la liberté du pays ! Au libérateur entouré de cinq centmille hommes] Aux Irlandais j l' Irlande \ Au Grand O'Connell pour la vie\ » Nous avancions péniblement à travers les encombrements d'un chemin oii les voitures se comptaient par milliers et les individus par cent mille. Aucun désordre n'avait cependant lieu parmi ces masses éperdues qui s'élançaient vers O'Connell comme vers la destinée, t La liberté l la liberté! » Il n'y avait point de sang dans ces cris : Aucun vœu de renversement. L'appel avait de pieuses vues. Ce n'étaient pas là les vociférations de la révolte

LES TROIS ROYAUiMES. 201

et des vengeances, c'étaient des houras de confiance et d'amour. Les figures n'exprimaient ni fureurs ni haines, mais espérance et dévouement?

La grande estrade d'O'Connell était sur !e sommet de Tara-Hill ; le tertre où elle était dressée avait été loué 200 guinées pour le meeting. Quarante orchestres, de quinze à vingt musiciens chacun, étaient échelonnés le long de la montagne, et saluaient, de leurs fanfares, l'arrivée du libérateur. O'Connell , dans une voiture à six chevaux, s'avançait en ce moment suivi processionnellement d'évôques et prêtres catholiques, des corporations du pays avec leurs bannières et leurs devises, des députés delà province, et d'une multitude sans nombre. Il montait lentement, au miheu des plus étourdissantes acclamations , vers l'espèce de trône où il allait siéger. L'air semblait ne plus suffire aux transports et aux cris dont on remplissait l'espace. Des calèches à quatre chevaux et autres voilures, pavoisées de banderolles, planaient sur cette mer à flots humains qui s'agitaient confusément dans un soulèvement sans révolution, et dans un ouragan sans tempête.

O'ConncU saluait do droito et de gauche avec un attendrissement recueilli. Sa voix forte et sonore adressait çà et là dos mots de reconnaissance à la foule. 11 arrive au .sommet du mont. Là fut placée la Pierre du destin^ la pierre sacrée du pays : va-t-il y tenir le langage d'un roi? Non : c'est en prophète qu'il parle.

«Irlandais! quelque temps encore, et vous « aurez reconquis vos droits ! Vous aurez votre « parlement à Dublin ; vous redeviendrez un «grand peuple. »

Acclamations et frénésies. 0'Connell,lamain Ters les cieax, continue dun ton solennel.

a C'est aujourd'hui le 15 août, le jour oii la « mère du Sauveur fut enlevée triomphante aux « cieux : comme elle, et bientôt, vous vous éle- « verez triomphants aussi vers la liberté. A un « pareil anniversaire, le langage de l'imposture « et de l'erreur ne saurait sortir de mes lèvres. « Vous serez affranchis -. Dieu le veut. »

Ainsi parlait Pierre l'Hermite, amionçant la

LES TROIS ROYAUMES. ;i03

victoire aux croist's : il promettait la Terre Sainte, il détruisait les infidèles. Hélas! la Terre Sainte est encore à conquérir, et les infidèles à vaincre.

En face de la plate-forme où se tenait O'Connell, était la figure de Timmortel Ossian sous le costume des premiers âges. Le vieillard qui représentait le barde des anciens jours, avait sa barbe blanche, sa robe brune et sa harpe d'or .Son regard était calme et vif. Assis, et appuyé sur la lyre des chantres de Morven^ il semblait appeler sur OConnell les inspirations de la gloire et de la liberté. On eut dit que, surgissant des brouillards en véritable fils de Fingal, il adressait au peuple' ces mots -. « Sortez de la nuit des tom- « beaux ! Le palais des éclairs sentr'ouvre l « Voici le roi des météores ! »

J'étais arrivé à peu de distance de la tribune dO'Connell. Sir Henri Grattam, un des orateurs les plus aimés du pays, est reconnu soudain par la foule. Quarante à cinquante mille personnes battent des mains sur son passage ; et me voilà au centre d'une ovation populaire. On

eût dételé nos chevaux s'il y avait eu moyen de remuer; mais la voiture était tenue et pressée comme entre des murailles de fer. Sir Henri Grattam , debout près de moi , dans sa calèche, la tète nue et les yeux pleins de larmes , saluait de la voix et du geste. Nous ne pouvions avancer d'un pas dans ces rangs , pressés et retentissants, au milieu desquels nos chevaux disparaissaient à moitié étouffés. Plus de route: plus de terrein. On n'apercevait que des têtes qui, semblables à des vagues vivantes, roulaient d'un horizon à l'autre, Henri Grattam , qui devait figurer au meeting près du grand homme de l'Irlande, prit en ce moment le parti de s'élancer de sa voiture et de se faire porter par la multitude où le libérateur l'attendait. Je me vis forcé de le suivre. Cette scène restera éternellement présente à ma mémoire comme une des plus étranges de ma vie. Je marchai, balotté je ne sais combien de temps , sur le dos , les épaules , le front et les bras du peuple. Etourdi par les clameurs qui surgissaient de cette houleuse et fantastique mer , je ne comprenais pas , l'esprit à moitié perdu , comment je pouvais cheminer sur cet inconcevable pa-

vois : mais j'avais du jour et de Tair : je dominais les monts et les hommes. Henri Graltam était triomphant ; et, serré , pressé, enchaîné, il respirait la liberté.

« Indépendance, liberté ! » Ce fut le cri de tous les siècles. Sera-ce le rêve éternel !

Nous parvînmes ainsi jusqu'à la plate-forme d'O'Connel. Un vaste fauteuil était derrière lui surmonté de trophées et d'emblèmes. On y lisait : « Vive la reine ! » Placé près du grand orateur , je ne perdais pas un mot de ses paroles ; et , je l'avoue , je ne pus l'écouter sans une vive émotion. Cet homme extraordinaire , doué d'une éloquence tour à tour austère et badine , tantôt vulgaire et tantôt poétique , moitié douce et moitié sauvage , passait alternativement du sombre au riant , du léger au profond et du burlesque au sublime , avec une netteté d'expression et une hardiesse d'images , qui , à la portée de toutes les intelligences , frappait et dominait à la fois. Du haut de son forum il établissait, par moments, entre lui et ses auditeurs, un dialogue inconcevable. Une seule voix d'un côté : plus de soixante mille de l'autre.

« — Vous me suivrez partout : n'est-ce « pas?

« — Partout. A la vie , à la mort !

« — Ni combats , ni sang , ni révoltes !

a — Non.

« — La victoire par la paix!

K — Oui, oui.

<r — A moins qu'on ne nous attaque. Je « compte alors sur vous.

« — Sur nous tous !

« — Combien?

« — Toute l'Irlande !

« — A merveille. >

Il faut avoir assisté à de pareils tableaux pour pouvoir s'en faire une idée. Ce n'étaient pas là de petits faits obscurs , préparés , dans l'ombre à huis- clos , autour du lapis vert d'un conseil de ministres : C'était de l'histoire , imposante et

LES TROIS ROYAUMES, 20r

large , écrite en plein air et au grand jour , sur la montagne, au milieu de tout un peuple. Il y avait là du Sinaï.

O'Connell poursuit en ces mots :

« Brave nation! je le sais, il n'est pas une ce seule main qui restât pendante et inactive , a si je lui disais : « lève-toi! >

« — Non : pas une ! pas une seule ! »

Et quatre cents mille mains se levaient à la fois au-dessus de deux cents milles têtes (I ) .

(1) On ne saurait concevoir (quand on ne l'a pas vu) comment un orateur peut se faire entendre et applaudir par une assemblée de deux à trois cents mille hommes. Je vais tâcher de l'expliquer. Qu'on jette une pierre dans un bassin , il se forme autour d'elle un cercle , puis deux , puis trois , quatre, cinq, six, sept... un nombre indéfini. Partons de ce point: O'Connell parle lentement et d'une voix eonore. Chaque période de ses discours se termine par une phrase qui la résume. Cette phrase dite, il s'arrête. Le premier cercle formé autour de lui (comme celui autour de la pierre jetée dans le bassin) l'entend , l'applaudit et la répète au cercle suivant qui, à son tour, applaudit, et répète plus loin. Un télégraphe de voix humaines porte ainsi les pensées d'O'Connell à oOU,000 âmes à la fois, avec la rapidité de l'éclair; et, d'un bout du meeting à l'autre, il se voit, en un instant , écouté, entendu, applaudi.

Trône, autel et gouvernements, O'Connell passait tout en revue , souvent du ton de la raillerie , quelquefois avec l'accent de Tinspiration. Exemple : ces mots solennels :

€ — Peuples! voyez Espartero! Il attaqua « la liberté, il poursuivit la religion. Il s'élevait « puissant... il n'est plus. »

De la cime de Tara , d'oii la perspective est admirable , on domine d'immenses plaines , avec des hauteurs , des vallées , des collines et des plateaux. Qu'on se figure ces hauteurs et ces plaines , ces plateaux et ces collines , depuis l'estrade de Tara jusqu'à l'horizon de Dublin, chargés de monde à perte de vue , à cheval , à pied, en voiture, et cela entremêlé de drapeaux, de pavillons et d'oriflammes! Ici des tréteaux et des tentes ; là des mats pavoises , et des arcs de triomphe. Les habitations étaient parées de guirlande; les airs retentissaient de fanfares. Jamais rien de si électrisant n'avait frappé mes regards ; et cependant une pensée triste m'arrivait au milieu de tous ces déploiements de triomphe populaire et de liberté nationale:

LES TROIS ROYAUMES. ïjo»

C'est que toutes ces paroles de paix et d'affranchissement préludaient peut-être à l'orage et aux guerres civiles : c'est que, des concerts et des fleurs, pouvaient surgir le meurtre et le sang.> Un brouillard épais s'était élevé dans la vallée , et déjà s'étendait , graduellement , sur le tumultueux m^^Z/w^. Les trophées, les bannières et les lauriers commençaient à fuir derrière les voiles de l'atmosphère. La musique et les acclamations, n'en continuaient pas moins, plus bruyantes que jamais , sous les haleines et les nuées ; mais la nature entière avait pris une solennité mélancolique ; on eût dit qu'elle voulait changer le spectacle en songe, et les fils de la liberté en apparitions d'Ossian. Tout s'évaporait peu-à-peu; tout s'évanouissait par degrés: La multitude et ses transports , la campagne vi ses légions, la montagne et ses prestiges, le libérateur et son trône... Ilélas! peut-être même avec eux , la liberté et ses promesses.

O'Connell leva la séance (i). Et, toujours on-

(l)Son discours avait été suivi de beaucoup d'autres : p^;. mi lesquels celui de g r Heiiri Giatlam s'élaii fait particulièrement remarquer.

vironné d'adulations , d'encens et de fêtes, prit la route de Tara-Hall , vaste château appartenant à monsieur Lynch , et situé au pied de la Montagne des Rois. Là était dressé , sous une immense tente , un banquet de à ,000 à 1,200 couverts que devait présider le libérateur. Les commissaires de la fête m'avaient inscrit parmi les convives ; une chambre m'était préparée au manoir ; et l'on m'avait prévenu que ma place à table serait à côté de l'illustre chef. Je me rendis à Tara-Hall , avec sir Henri Grattam ; je désirais ardemment m'entretenir avecO'Counell ; on me conduisit au petit salon où il s'était retiré à l'écart pour se reposer des émotions de la matinée. La grande salle du château était pleine de monde ; il n'y devait venir que plus tard.

Le libérateur n'avait près de lui qu'un ou deux de ses plus intimes amis , et la fille de la maison, la jolie miss Catherine Lynch. Il m'accueillit avec un gracieux empressement , me fit asseoir sur son canapé ; et je pus l'observer à mon aise.

O'Connell est de haute stature (4 ) , il est taillé en force. On dirait un athlète des jours anciens. Son œil a de la chaleur et de la finesse; son accent , de réclat et du mordant. Il s'exprime avec élégance et calme ; on y sent la conviction et la bonne foi. Son geste a souvent de la dignité ; et quoiqu'il y ait de la vulgarité dans sa physionomie , il y a de la supériorité dans son maintien. lia, au surplus, toutes les qualités et tous les défauts qui conviennent à un tribun du peuple ; de la rudesse et du moelleux, de l'énergie et de la souplesse , du gracieux et du heurté.

Notre conversation fut animée ; il me parla avec un profond respect de la reine , et avec un dédain amer de son gouvernement.

«f — Wellington est né à six milles de Tara, « me dit-il ; et cet Irlandais ne songe qu'à être « funeste à V Irlande ; il n'y réussira pas : je « l'espère. Du reste , il a résolu pour moi un « problème ; il m'a prouvé que sans véritables « exploits et sans talents supérieurs , on pou-

(1) On a affirmé et écrit que la tête d'CConnell , après celle de Napoléon, était la plus grosse et la plus forte qui ait été connue«

« vait n'en pas moins devenir im grand homme: <r le tout , par accident et hasard. C'est au morf ment où il fuyait à Waterloo , qu'il se sur- «r prit tout-à-coup victorieux; il s'y attendait « moins que personne, p

Je voulus parler à O'Connell des dangers de la rébellion , et des chances qu'on courait soimême <^n ouvrant à autrui la carrière des ré- Toltes»

« — Je hais la sédition , comme vous; me ré- « pondit-il ; mais l'oppression aussi m'est « odieuse. Je ne travaille point à renverser, € mais à affranchir. Je triompherai par la force « des choses , par les progrès irrésistibles de « la pensée humaine , par le souffle de la civilî- < sation qui recrée le genre humain , et par « l'appui d'un Dieu de justice... Je n'aurai pas a besoin de guerre. »

— On peut vous attaquer : vous poursuite vre...

« — Des persécutions!., qu'elles viennent. « Elles accroîtront ma puissance. »

— Mais si Tépée sort du fourreau? Si le fer « menace vos tètes ?

« — Oh ! diors , que je dise un mot : et , du

« jour au lendemain, j'aurai, sous ma ban-

< nière une armée de 500,000 hommes , d'un € million même , s'il le faut. »

— Comment armeriez-YOus vos troupes ?

* — Le plus facilement du monde. Elles « prendraient à l'ennemi ses fusils et ses ca- « nous. L'ennemi lui-même passerait sous leurs

< drapeaux avec armes et bagages. Je vaincrais « encore sans combattre. »

O'Connell parlait avec le feu de la persuasion. Ce vieillard, que l'on dit âgé d'environ 75 ans, a encore sur les traits et dans la pensée toute l'énergie de l'âge mûr.

« — Vous êtes poète? reprit-il. Voici des « vers que j'ai composés hier, avaiit le meeting « de Tara. »

H me lut la strophe suivante :

oh erin! shall it ère be mine

To lorak thy wrongs in battle Une ,

To raise my Victor head and see ^'

Thy hills, thy dales, thy people free.

That gleam of bliss is ail I crave

Betwen my labours and my grave.

Daniel O'Connell. M. L. For th« Couuty of cork

14 augiist 1845.

The repeal year.

Tara-Hall. County meeth.

2li LES TROIS ROYAUMES.

En Yoici la traduction libre :

« Que ne ni'appartient-il , noble terre d'Erin ! « De venger tes affrotits en bataille rangée ! « Et, le front triomphant, de te voir libre enfin

« Des chaînes dont on t'a chargée !

« Dieu ! fais que ce jour brille ! et, mes travaux finis, ^ « Une tombe dans mon pays ! »

— Je voudrais bien avoir ces vers , dis-je à < l'orateur poète.

« — Je vais vous les donner de ma main î « me répondit-il en souriant. »

Et il me les copia sur-le-champ avec ces mots en tête :

Écrits pour M. le vicomte d'Arlincoiirt.

C'est là un curieux autographe. Je l'ai reça à Tara-Hall j, au pied de la Montagne Sacrée , près de la pierre du destin , et du libérateur lui-même.

O'Connell insistait pour que je dînasse avec lui; mais quoique j'eusse été fort curieux d'assister au banquet de Tara , je crus devoir m'en abstenir. Je savais qu'il s'y porterait de nombreux toast; que plusieurs pourraient être d'une énergie redoutable; et, ne voulant ni les repous-

ser, ni les applaudir; je pensai qu'il serait plus prudent, dans ma position, de ne pas les entendre. Il ne m'appartenait point de prendre un rôle dans ce drame ; et, quelque poétique que pût être le spectacle , force me fut d'y renoncer.

Je quittai Tara-Bail vers le coucher du soleil, et au moment où le libérateur allait présider le festin du Meeting. La gracieuse fille du castel me fit servir un petit diner à part avec une bonté pleine de charme. Un cheval fut attelé par son ordre à l'une de ses voitures; et, grâce à elle, il me fut possible de continuer ma route. Miss Lynch, âgée de -17 ans, seule au château, privée de sa mère, et ayant son père malade à Dublin, se trouvait, là, maîtresse de maison, au milieu des embarras, du tumulte et de la confusion. Son calme suave et ses délicates prévenances ressorlaient , de la manière la plus admirable, du milieu des agitations, des clameurs et du désordre : c'était l'assistance d'un ange , auprès des commotions d'un volcan.

Plein des émotions que j'avais ressenties à Tara^ je me rappelais, le long du chemin, les

vers du poète Thomas Moore sur cette célèbre montagne, et j'essayais de les traduire.

Thcharp that once through Taras halls

The soîd ofimisic shed .

Now hangs as mute on Tarais icalls ,

As if that soûl were fled.

So slecps ihe pride of former days,

So glory's ihrill is o'cr.

Jnd hearts, thatonce beat high fort praise,

Noiv feel that puise no more.

No more to chiefs and ladles hright

The harp of Tara Swells ; The citord alone, that breaks ai night,

Ils lah ofruin tells.

Thus frecdom now so seldom wakes^

The unly Ihrob she gives , 7s when some hcart indignant hreaks ,

To show that still she Vives.

(Jlélodics irlandaises, tome !<"•, 18" mélodie).

LES TROIS ROYALHES. 217

« La harpe qui , naguère , à flots mélodieux , « Au palais de Tara répandait rharmonic , « Maintenant suspendue aux murs silencieux,

« A perdu son àuie et sa vie.

« Ainsi dort auprès d'elle, en une sombre paix,

« L'orgueil des jours de la victoire ;

<( Et le souvenir des hauts faits « Qui remua , jadis , tant de cœurs irlandais,

« Ne bat plus que dans la mémoire.

« 0! harpe de Tara! plus de chaut empressé ,

« Pour les héros et pour les belles ! " Ta harpe, qui se brise au vent d'un soir glacé,

« N'a plus que plaintes éternelles.

« A ton exemple , ainsi se tait la liberté ;

« Et lorsque son front irrité , « Ciîerche à se réveiller sous les nuits sans aurore

« Où languit un peuple éploré:

« C'est par les longs sanglots d'un cœur désespéré

« Qu'on apprend qu'elle existe encore. »

Je fus coucher à Droglieda. La principale auberge de cette ville était pleine de monde (I); et j'eus peine à m'y loger. On y arrivait en foule de la célèbre assemblée de Tara; et toutes les têtes étaient dans une effervescence extrême. Désireux d'entendre les discours et les opinions de chacun, je descendis dans la grande saiîe, et je m'y mêlai parmi les groupes. Que de lan-

(1) Je veux noter ici que, parmi les populations de Tirlande , je remarquai rextrème beauté des feusnies. Au surplus , c'est chose connue : la beauté des Irlaiidaises est devenue proverbiale.

gages différents ! que de sentiments opposés ! je recueillis les plus marquants.

a — Jour d'immortalité pourTIrlande ! quelle gloire pour le libérateur que cette réunion de sept à huit cent mille hommes sur la montagne de Tara!!!... (I)

— Huit cent mille hommes? mensonge. Je parie qu'il n'y en avait pas deux cent mille.

— Je suis, moi, d'un avis contraire ; je parierais pour un million.

— Exagération ridicule. Et puis, que d'enfants et de femmes !

— Ce sont des âmes comme d'autres. N'estce donc rien que femmes et enfants?

— Rien, comme choses politiques.

- — Allons donc ! ça fait le pays.

— Messieurs ! je regarde le meeting d'aujourd'hui comme un des principaux événements de l'époque. O'Connell y a parlé près de la pierre du destin; et comme le destin lui-même.

(i) kn (lire du procinHur-gL'iici";il lui-mOine , dans lt> fameux procès contre O'Coiinell : <t J renle-sept meetings ont « réuni autour du grand agiialeur , six millions quatre « cent mille hommes. «

LES TROIS ROYAUMES. 32f

On eut dit un de nos premiers rois alors qu'on les couronnait à Tara, et qu'ils y juraient de se dévouer à l'Irlande. Mais le libérateur avait plus qu'un vain diadème sur sa tête, il avait toute une grande nation à ses pieds.

— La royauté : nous y voilà. Le démocrate joue le prince ; il choisit un lieu de couronnement pour une œuvre de révolution ; il s'y pose comme sur un trône.

— Calomnie des ennemis du peuple ! le meeting de Tara est le commencement d'une ère de régénération pour le royaume ; Londres en sera dans la terreur. Yit-on jamais spectacle plus imposant, plus solennel, plus sublime !... O'Connell sauvera l'Irlande. Quelle énergie ! quelle éloquence ! Il était brûlant

'■ — Et glacé. Car pendant qu'il s'échauffait à parler, il a fallu lui mettre une redingotte sur les épaules, et le garantir du vent. Vous parlez de tableau sublime : avez-vous remarqué la figure que faisait Ossian quand il a commencé à pleuvoir? il a d'abord eu peur que l'humidité ne dédoràt sa harpe, et il l'a couverte de chiffons ; puis, il a craint de s'enrhumer, et il a pris

de quoi s'abriter de la pluie. Concevez-vous le fils de Fingal ayant peur du brouillard ! . . . . Ossian sous un parapluie !!!...

— Clabauderies insignifiantes.

— Prenez-y garde ! amis d'O'Connell! peu de réformateurs connaissent eux-mêmes la route qu'ils ouvrent; et peu de routes découvrant le point qui les termine, voient le but où elles conduisent.

— La route et le but sont connus. O'Connell, le premier des patriotes du siècle, veut pour nous de la justice et de la liberté.

— Il veut, pour lui, du pouvoir et de l'or. Patrioiel Messieurs! je ne donnerai jamais ce nom qu'a celui qui sacrifie sa fortune et sa vie à son pays. Or, le grand agitateur sacrifie au contraire son pays à sa fortune ; et, exposant la vie des autres, il ne risque jamais la sienne. En faut-il la preuve : Écoutez. Il se fait payer régulièrement i ,000 et quelquefois 2,000 guinées par semaine pour débiter au peuple un tas de fausses promesses auxquelles il croit moins que

personne. Il arrache les populations à leurs travaux, pour leur remplir l'esprit des plus folles extravagances. Il leur dit : « Point de combats ni de guerre! » Pourquoi? parce qu'il est trop lâche pour tirer l'épée. Il leur crie : « Venez m'é^ coûter! » Pourquoi? parce que cela lui rapporte de 1 00,000 à 200,000 francs par mois dont il ne rend compte à personne. C'est un charmant état de choses. . . . pour le grand dupeur de l'Irlande.

' — Infamies! atroces mensonges! Le Hbérateur, Messieurs, a sacrifié son état, son repos, sa fortune et son existence à ses généreuses convictions. Jurisconsulte renommé, il gagnait annuellement plus de ^0,000 livres sterling dans son étude ; il a renoncé à ses lucratives occupations pour se dévouer entièrement à l'Irlande. « // perçoit des sommes énormes^ dit-on, » mais cet argent employé d'une part à des œuvres patriotiques et à des constructions nationales, est consacré, d'une autre, à soutenir le clergé, à soulager le malheureux et à défendre l'opprimé. Son désintéressement égale son courage : oui, son courage^ car quoique puisse en dire l'envie,

il compromet chaque jour, avec héroïsme, et sa vie et sa liberté. Il peut être arrêté demain, poursuivi, jugé, condamné : Il le sait, s'enal-

larme-t-il? en marche-t-il d'un pas moins

ferme?..-

— C'est qu'il compte sur son astuce. 11 joue le prophète et le saint. Suivi d'un chapelain hypocrite, il communie chaque semaine. C'est l'homme des hautes fourberies.

■ — C'est l'homme des grandes croyances. >

Les esprits étaient violemment échauffés. Je voyais le moment oii une lutte terrible allait s'engager entre les divers partis. Les apostrophes, les murmures et les menaces se succédaient avec impétuosité. Je m'approchai d'un Irlandais.

« — ^Serait-il vrai, lui demandai-je, qu'O'- Connell reçut une rétribution de son pays?... »

Je fus interrompu brusquement.

« —Eh pourquoi pas ! monsieur, je vous prie.

LES TROIS ROYAUxMES. 225

L'or est à sa place au pied de la gloire. Dégra de-t-on les souverains en leur votant des listes civiles! O'Connell est plus que le chef de Tirlande : il en est la lumière et le salut. Le libérateur j, depuis que Napoléon est mort, est la plus grande figure des temp5 modernes. »

Un bruyant éclat de rire se fit entendre : allait-il soulever un nouvel orage?... Un jeune Français, que j'avais déjà remarqué dans l'assemblée à sa jolie figure et à ses manières distinguées, se leva, furieux, du siège oiiil était assis. Je crus qu il se jetterait sur Fennemi d'O'Connell. Chacun lui fit place avec cette persuasion; et je ne doutai pas qu'il ne fut du nombre de ces Français qu'on disait venus secrètement sur les côtes d'Érin pour aider à l'afiranchissement de la nation. Pas du tout : passant auprès de celui qui venait d'insulter le libérateur^ il ne leva même pas les yeux sur lui, et sortit de la salle à la hâte.

Je le suivis avec surprise. Les traits de ce jeune inconnu, quoiqu'ils eussent du charme, avaient l'expression de la tristesse et de l'égarement. Sa

figure était tout à fait celle d'un héros de roman. 11 voyageait sans doute pour sa santé, car un médecin raccompagnait. Pressentant quelque histoire singulière, je m'attachai à ses pas avec l'espoir de la connaître. Le hasard me servit à souhait. Je fus m'asseoir dans la salle à manger de l'auberge à la table oii il s'était fait servir un repas; et, en qualité de compatriote^ je me mis en relation avec lui.

« — Vous venez , monsieur, du meeting de Tara? lui demandai-je : comment lavez-vous trouvé?

— Je ne saurais trop vous le dire; j'étais souffrant ce matin; j'ai à peine regardé; j'ai vu peu de chose.

— -Avez-vous entendu O'Connell?

— Je ne m'en suis pas approché : la foule me fait peur dans l'état de santé où je me trouve.

< — Et que pensez-vous du grand agitateur?

— Moi? rien du tout. Cela ne me regarde en aucune façon. Tara ne m'a point amusé. »

Je m'étais si complètement trompé dans mes idées sur l'opinion politique du jeune homme, qu'il me prit une extrême enyie de rire. Mon inconnu s'en aperçut; et, d'un air indigné, éloigna sa chaise de la mienne. Je changeai sur-lechamp d'entretien.

« — Vous êtes donc malade? repris-je; on ne s'en douterait pas à vous voir. Votre visage a la fraîcheur de la jeunesse et de la santé.

— Monsieur est pourtant changé à faire peur; interrompit le médecin en me faisant des signes que je ne compris pas.

. — Je sais combien je suis devenu affreux; reprit mon inconnu en me regardant avec l'expression de quelqu'un qui vient d'être gravement offensé. Au surplus, j'en suis enchanté. Il m'en a tant coûté d'avoir eu une figure agréable ! Dieu merci, il n'en est plus rien. »

Je partis d'un éclat de rire. 0 nouvelle surprise! le jeune homme, hors de lui, se leva précipitamment. La fureur sur les traits, il allait me demander raison de mon outrage, ioisiiue le

médecin se plaçant entre nous, me glissa ces mots à l'oreille.

« — Sortez, monsieur î sortez par pitié î ne voyez-vous pas que votre malheureux compa- Iriole a la tête égarée! »

J'obéis et me retirai. Quelques minutes après, le médecin vint me retrouver.

« — Monsieur! me dit-il , j'ai demandé votre nom : on me Fa appris; je vous apporte des explications.... Mais, préalablement, promettezmoi que si jamais vous racontez la singulière histoire que vous allez entendre, vous en tairez les noms véritables.

— Je vous le jure sur l'honneur.

— Vous allez savoir ce qui a égaré les esprits de mon pauvre malade. Le récit de ses aventures est tellement invraisemblable que vous en serez confondu; et cependant rien n'est plus vrai. ^'ous comi)rendrez pourquoi il est hors de lui lorsqu'un éclat de rire le frappe. H est bien à plaindre, écoutez : »

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