‹ Les trois royaumesChapitre 3 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

ronnantes. Vain espoir -. nul aide, personne. Ils voient leurs maisons qui s'écroulent, et leur ville qui s'engloutit...

Ruthven touche le pont fatal. Mais, à la place même où eut lieu son combat avec Murray, il croit apercevoir une figure armée de toutes pièces, avec un panache funèbre et une écharpe ensanglantée. Ce guerrier lève sa visière ; une tête de squelette apparaît ; et une voix lugubre s'écrie : « la mort et moi;, nous sommes là ! »

Était-ce l'imagination troublée du malheureux Donald qui lui présentait cette image?... Va-t-il reculer, éperdu ? non : Bertha vient à sa rencontre , Bertha elle-même s'avance ; elle était, avant lui, sur le pont. Sa robe blanche, agitée par le vent, semblait une bannière d'amour, l'appelant au poste du dévouement et de la fidélité. Oh ! Donald ne voit plus qu'elle ; il ne s'agit plus ici, seulement, dun entretien passionné, il s'agit du salut de son amante ; car les plus grands dangers l'environnent -. la mort est dans Abernéthy. Il s'élance, il est sur le pont. Bertha lui tendait les bras de loin, avec l'expression de l'amour, de l'espoir et de la recon-

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naissance ; son chien fidèle la suivait, mais la catastrophe imprévue l'avait séparée de BrotherJohn. Donald entend la voix deBertha...' il n'est plus qu'à quelques pas d'elle... Dieu! la figure du squelette est encore au sommet du pont. Cette figure les sépare : elle étend son bras funéraire ; et ces mots traversent les airs : « la mort et moi, nous sommes là! »

Quel épouvantable désastre!... Quels renversements !... . Quel fracas!... Les eaux de l'Earn continuent à monter comme les grandes vagues du déluge... et une arche du pont s'écroule.

« — Donald! crie une voix déchirante , Donald ! Donald ! à mon secours î >

Le deux amants, près de se joindre , étaient alors sur l'arche fatale. Ils roulent au fond de l'abime. Bien que l'un à côté de l'autre, ils n'auront pu mourir ensernble. Ruthven, pendant quelques instants , voit flotter une robe blanche... Il n'est pas loin de son amante; il nage avec vigueur, il la touche... Ah! peut-être il la sauvera.

« — Berllia! ma Bertha! s'écrie-t-il... »

Un nouvel écroulement a lieu : Donald était auprès du pont. Le squelette tombe sur lui , parmi des monceaux de décombres. Donald sent le fer de i armure , un fer pesant , un fer glacé. Sa tête est brisée par le choc ; le sang et la cervelle jaillissent. . . et le gouffre engloutit sa proie.

O nuit d'éternelle mémoire! Abernéthy n'existe plus. Les murailles du palais furent renversées et emportées par les courants. On ne put sauver que la reine. Son enfant, l'héritier du trône , périt avec sa nourrice et quatorze de ses serviteurs. La ville entière fut submergée -, et elle ne se releva plus de ses ruines (4).

L'aube du jour commençait à poindre. Quelle est cette jeune fille étendue inanimée sur une rive déserte ? La pâleur de la mort est sur ses traits : ses vêtements sont tout trempés. L'eau

(1) Voyez, sur ceUe catastrophe, l'histoire d'Ecosse, par Georges Buchauau. 1. 1. hv. 7. chap. 30.

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dégoûte de ses cheveux : elle a été arrachée ;i Tinondation par un secours inespéré : Oui donc est l'inconnue? C'est Berlha; et son sauveur? C'est Whiteboy. Le chien fidèle a été plus heureux que l'intrépide amant; sa maîtresse lui doit la vie.

L'infortunée ouvre les yeux. Elle regarde autour d'elle et ne comprend pas d'abord toute l'horreur de sa position... Mais la mémoire, peu-à-peu , viendra compléter le malheur. Whiteboy^ couché à ses pieds, sollicitait d'elle un regard. Elle passe sa main sur son cou.

« ■ — Ce n'était pas moi qu'il fallait secourir , dit-elle d'une voix plaintive : c'était lui qu'il fallait sauver!.... Un que j'ai appelé à la mort!... »

Elle se lève et marche au hasard. Où iraitelle en ce moment? Ces rivages n'ont plus d'abri. Son chien est en avant qui la guide ; elle le suit machinalement. Il s'éloigne des bords de l'Éarn; Bertha ne reconnaît ni les lieux ni le pays. Son regard , sa marche et ses mouvements ont tous les symptômes de la folie. Sa peau était brûlante et sèche ; une fièvre ardente

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la dévore. La force lui manque, elle tombe.

Le soleil se levait à riiorizon. Quelqu un est auprès de Bertha , et ia fait revenir à la vie. C'est l'astrologue de Glen Fearg. Le chien avait été le chercher.

« ■ — J'ai soif! je brûle! dit Bertha. Par pitié! quelques gouttes d eau !

— 0 mon Dieu ! prenez pitié d'elle! murnmrait Brothcr John à genoux.

— Je brille!., répète Bertha. Oui, de Feau! il m'en faut encore. De l'eau! j'en voudrais davantage. De l'eau! il n'y en a pas eu

assez.

Et pas un ruisseau secourable ! interrompt

le vieillard désolé. Personne , et sa tête s'égare ! Nul secours , et elle se meurt ! O mon Dieu ! qui la sauvera !.. »

Wliiteboy, l'oreille dressée, a paru comprendre ces mots. Il flaire l'aride bruyère ; il cherche d'un air agité. Tout-à-coup, remuant sa queue avec un aboiement de joie , il se met à gratter la terre avec une inconcevable activité. Un trou se creuse sOus ses pattes. Il s'élargit raoidement. Brolker Jo/m pressent un miracle;

il aide le dogue à son œuvre ; et soudain jaillit une source...

L'astrologue de Glen Fearg porte cette eau à la mourante; il lui en fait boire plusieurs gouttes... 0 prodige! Bertha se lève; elle a la physionomie de la démence ; et pourtant son regard a le feu de l'inspiration. Elle s'approche de la fontaine miraculeuse.

« — Tu apparais aux jours de la mort ! lui dit-elle d'un ton solennel. Tu seras une source de vie ! »

Et la prophétie s'accomplit.

Les eaux dePitcaithleyy découvertes par Whiteboy , se trouvèrent être des eaux minérales d'une vertu puissante; et leur renom devint immense. Bertha recouvra la raison ; mais , li vrée à d'inconsolables regrets , elle fut s'enfermer dans un cloître. Quelques jours avant de quitter le monde à jamais, elle fit don au roi d'Ecosse d'une partie des domaines qu'elle possédait sur les rives du Tay pour qu'il y rebâtit une nouvelle capitale. Cette ville prit le nom de Bertha y ainsi que le prouvent encore les vieilles

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chroniques du pays {]); ce nom sVst changé peu-à-peu ; et Bertha est aujourd'hui Perth.

(1) Voyez liolamnieut lliistoiie d'hicosse, |)ar Georges Buchanan. liv. 7. chap. 30.

Je venais de quitter Â.bernélhy; et je continuais ma route pour Freeland lorsque le postillon qui me conduisait, s'arrêta pour me montrer un des lieux les plus renommés du pays. « — Voici Pilcaithley! me dit-il. » Je m'arrêtai de suite pour jeter un regard curieux sur la source miraculeuse de Bertha , découverte par Whiteboy. Ce n'est plus maintenant un lieu solitaire. Une foule de malades y viennent recouvrer la santé ; on y a bâti des maisons, une salle de bal, une librairie; j'y remarquai une belle auberge ; et la plage est des plus riantes.

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J'aurais voulu faire une excursion dans la montagne jusqu'à Tendroit où fût le laboratoire de Brother John ; mais je n'en avais pas le temps : j'étais attendu à Freeland. Lord Rutliven m'y accueillit avec la touchante cordialité de l'Ecosse. Lady Ruthven , pleine d'esprit , de bienveillance et de savoir , a beaucoup voyagé, beaucoup vu et beaucoup retenu. Elle avait longtemps habité la Grèce où son mari occupait une haute position ; et sa conversation était pleine de charme. Je retrouvai chez elle lord et lady Kinnaird. Leur aimable frère Arthur les y avait accompagnés. Ce fut un vrai bonheur pour moi de me lier avec cette noble et charmante famille. Lord Kinnaird repartait le lendemain pour sa terre de Rossie- Priory située sur les bords du Tay dans le Carse de Gourie; il m'engagea à venir l'y rejoindre , et j'acceptai sans hésiter.

Lady Ruthven me fît faire d'intéressantes promenades aux environs de sa gracieuse demeure. Duppliii'CasUe , appartenant au comte de Kinnoul, excita vivement mon attention. Bâti dans le goût du temps d'Elisabeth, il offre un singulier mélange d'architectures diverses.

On y retrouve de l'arabe , du turc et de l'égyptien. Cependant le style gothique y domine; et l'ensemble est majestueux ( I ) .

Deux à trois cents lièvres se promenaient par troupeaux comme de paisibles brebis , dans le parc de ce beau manoir. Je visitai ses serres chaudes. Elles abondaient en raisins , abricots, pêches et cerises. Et , à ce propos , je ferai une observation singulière : c'est que jamais je n'ai mangé une si grande abondance de fruits , et de fruits savoureux, que loin des climats chauds, et dans les pays oii il est censé qu'il n'en vient point (2).

La châtelaine de Freeland voulut me faire parcourir les principaux établissements de Perth. Parmi eux, je citerai la prison; il en existe peu de semblables. Ici, point de grilles terri-

(l)Lareiney déjeuna à l'époque de son voyage en Ecosse, et de là fut diner à Scone.

(2) Aux environs du château de Freeland est un torrent nommé Invernay , auquel je veux ici consacrer un souvenir. Ilest àSOO pieds de profondeur, dans une étroite gorge, on y descend le long d'un rocher à pic. hérissé de pointes bizarres. Au fond , sont de bruyantes cascades , d'où l'on aperçoit à peine le ciel. On m'y raconta une légende ; et je récrirai quelque jour : le rocher du bag Piper. Invernay fait partie des propriétés de M. Belchess.

fiantes , point de supplices odieux , point de donjons malsains et funèbres. Partout de la lumière et de l'air ; de la captivité mais des consolations ; des châtiments mais de la pitié. Il est donné du travail aux prisonniers , dans leurs cellules , selon leurs diverses capacités. Ils ont des promenades le matin autour des murs intérieurs de la prison , et des prières le soir sous les galeries de leur demeure ; ils sont frappés parla justice , mais surveillés parla miséricorde. On y soigne le corps et 1 âme ( I ) . . .

Lady Ruthven me conduisit à une école gratuite de la ville dont elle était une des patronesses et des bienfaitrices. Il y avait là une quantité denfîuils de deux à six ans dont les études se faisaient de la manière la plus étrange et la plus gaie : C'étaient des jeux perpétuels ; tout s'apprenait comme par fêtes. Ils répondaient à toutes les questions d'histoire, de géographie, d'arithmétique et de mythologie eu riant , chantant et dansant ; il ne s'y mêlait point de désordre. L'instruction partait des joies, et le travail était le plaisir.

(1) Celte maison pénitentiaire qui a 330 prisonniers, est appelée à une grande extension.

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Je venais de traverser le Tay ; je me rendais à Rossie-Priory . Devant moi était le Car se de Gowrie^ la plus ravissante des vallées ; et sur mon passage, Kinfauns , la résidence de lord Gray (^ ). C'était à ce château que Whiteboy avait i^orié k Donald Ruthvenle fatal appel de Bertha: Lord Gray m'avait engagé à m'y arrêter un instant; j'y fus. Encore une habitation superbe, à tours et à créneaux, ayant coûté dernièrement un million et demi à restaurer. J'y vis les statues de Wallace et de Bruce. Ces manoirs écossais avec leurs parcs, leurs musées, leurs statues et leurs tableaux , sont pénibles à regarder pour l'étranger de France où d'Allemagne qui se rappelle ses domaines ; il compare au fond de son âme; et sa pensée en sort toute triste.

(1) La famille de Gray est alliée à la maison royale d'Ecosse, à celles de lord Keith, du comte (Earl) de Hunttey, du baron Ruihven, du comte (Earl) d'Orkney, du comte (Earl) de Buchan, et du comte (Earl) de Moray. L'origine de celte ancienne famille remonte jusqu'à Anschelit de Croy, d'une des plus illustres maisons de France, et qui fut un des compagnons d'armes de Guillaume, duc de Normandie qu'il accompagna en Angleterre, où il prit une part active à la bataille mémorable de Hastings, en 1066. — (Extrait de V Annuaire biographique. Paris, 1844.)

La tristesse! Oh! ce n'était pourtant pas le sentiment que j'éprouvais en arrivant à Rossie- Priory. Je pressentais d'heureuses journées. Pourquoi furent-elles si courtes !..

Rossie-Priorij est certainement un des plus beaux châteaux de l'Ecosse. Admirablement situé sur les belles rives du Tay, il domine de riches campagnes. Entouré de bois , de torrents et de montagnes , il est dans le style gothique , avec des croisées à ogives et à vitraux , des galeries atours crénelées, des porches à perrons féodaux. Son architecture est grandiose. Le moyen-âge , rayonnant , déployé là toutes ses splendeurs (1).

Et que dirai-je de l'intérieur de ce castel oh

(1) L'intérieur de cette résidence princière a une galerie d'environ 200 pieds de long, où sont des objets d'art du plus grand prix et en affluence J'y remarquai le buste de Napoléon^ par Canova. Parmi ses tableaux, est le portrait de la femme de Fan-Bych^ peint par Van Pick lui-même. Elle s'appelait Marie fmthven^ et était de la grande famille de ce nom. Lord Kinnaird a, dans ses appartements, un lit du roi Jacques P' : chef-d'œuvre de sculpture moyen-âge. Ses colonnes, en phêne et en ébèue , sont merveilleusement travaillées. Il est sur une estrade à trois marches. Son dossier a, en relief, des fleurs , des oiseaux , des statues et des anges. Sur le fronton du lit , est cette devise en incrustations précieuses : « Crains Dieu et obéis à sa loi, voilà la route du ciell » Sa date est, je crois, i649.

plutôt de ce palais!.. L'Italie y a envoyé ses chefs-d'œuvre de marbre et de peinturé; le goût français y a présidé aux ameublements et aux tentures; mais regarde-t-on tout cela, quand apparaît la châtelaine !

Je n'ose essayer de la peindre. Mes pages iront sous ses yeux et blesseraient sa modestie. Ma plume intimidée s'arrête... Oui , mais iine idée me console : j'écrirai encore sans doute ; j'aurai à tracer, de nouveau, dans une œuvre à venir , quelque ligure angélique , quelque modèle de beauté , d'élégance et de grâce. Oh ! alors, mes pinceaux à la main, je ne chercherai pas longtemps dans ma pensée -. je n'aurai besoin que de me souvenir. Sous le portrait d'après nature , j'écrirai je ne sais quel nom : j'en saurai , moi, lé véritable -, et chacun, dans les trois royaumes, le prononcera avec moi... s'ilaconnu l'original.

A l'extrémité du beau parc de Rossie-Priory est un petit rocher isolé qu'on nomme la pierre du Faucon. 11 s'y rattache une chronique (^).

(1) Une croix a été élerée à côté; un village l'entourait autrefois ; et ou y voit les restes d'une église. flO ïTkUi^C

Sous le règne de Kenneith III vers l'an 980, les Danois ayant envahi l'Ecosse, une bataille mémorable eut lieu à Luncarty dans le Perthshire. Les Écossais, après un combat acharné, fuyaient à la débandade, lorsque, dans un passage étroit, ils rencontrent un villageois et ses deux fils qui labouraient la terre ; le père, vieillard intrépide et vigoureux, arrête les fuyards, leur reproche leur couardise, et, se mettante leur tête avec ses enfants, les reconduit au champ de bataille. Aussitôt la fortune change ; le vieux laboureur a ramené la victoire au drapeau Ecossais ; elles Danois sont mis en déroute.

Le roi Kenneith, après le combat, envoie chercher le vaillant villageois. On le trouva couché sur la rive, épuisé, sanglant et blessé. Un seul cri sortait de sa bouche : < hay ! hay ! > cri de fatigue et de souffrance. On l'amena devant le roi.

< — Désormais, lui dit Sa Majesté, tu porteras, toi et ta postérité, le nom glorieux de Hay. Je te donne , en outre , autant de terres que pourra en traverser un faucon d'un seul trait

sans s'arrêter. Qu'on lâche mon oiseau de chasse!

Le faucon part à tire d'ailes ; et, dans le carse de Gotvrie, il franchit environ six railles. Puis il s'abattit sur la pierre de Rossie-Priory. Telle est l'origine des Hay, comtes d'Errol. Cette maison porte encore les armoiries que lui donna KenneithllI. Ce sont trois boucliers, signifiant: que le paysan et ses deux fils avaient été les trois égides de l'Ecosse; l'écusson, surmonté d'un faucon, a pour supports, deux laboureurs armés de leurs socs : la devise est : Servajugiitn.

A l'époque où je traversais l'Ecosse, de grandes dissensions religieuses s'y étaient élevées. Léglise, en proie à de vives agitations, s'était divisée en deux partis. Voici l'état de la question : les ministres protestants, choisis, d'après l'usage établi, par les principaux de la contrée, venaient, après avoir reçu l'ordination de leurs chefs, diriger les paroisses qui leur étaient confiées; le peuple n'était consulté en rien dans cette organisation. Cela avait-il toujours été ainsi? il parait que non. On assure que, dans le principe , on soumettait les choix au

peuple, et que l'approbation générale était in- \i. Il

dispensable à l'élection du prêtre. Quoiqu'il en soit ; des promotions scandaleuses ayant soulevé récemment de vives réclamations , une partie du clergé écossais, s'est mis à la tête d'un mouvement prononcé de réforme. On demande que, désormais, le peuple soit appelé à décider du choix de ses pasteurs, et que rien ne puisse se faire, à cet égard, sans sa participation. Là-dessus, querelles ardentes. Le gouvernement, voyant toutes les populations, beaucoup de grands propriétaires, et la majorité des prêtres, se prononcer en faveur des dissidents, a proposé, comme terme moyen, de donner au peuple la liberté non d'élire ses pasteurs, mais de rejeter ceux qui lui seraient proposés, en motivant toutefois ses refus. Nouveaux cris, nouvelles oppositions. Le peuple, exaspéré, n'a plus voulu de l'église existante ; il a déclaré qu'il ne mettrait plus le pied, là, où le prêche ne serait pas fait par des ministres de son choix ; puis de nouveaux temples se sont bàlis de toutes parts à ses frais ; les anciens ont été abandonnés ; et, malgré tout effort contraire, le mouvement a triomphé.

Il est évident, d'après ce détail, qu'il ne s'agit pas ici de dogme, mais de statuts. Ce n'est pas le fond de la religion qui est attaqué par la nouvelle église : ce sont ses règlements. N'importe; le désordre des esprits, sur cette matière, est porté à son comble. De coupables voies de faits ont eu lieu : on dirait une révolution. 11 semblerait que le salut du christianisme et la régénération du pays dépendent de la nouvelle réforme. Le mouvement est en marche : sait-on où il s'arrêtera?

Rendons ici, néanmoins, justice à l'Ecosse. 11 est impossible de voir un pays, plus fortement attaché aux grandes croyances religieuses. La plaisanterie de l'impie et le doute de l'incrédule, y sont des monstruosités inconnues ; les naïves traditions de la foi y sont conservées avec un saint respect ; le Bénédicité, les grâces et les oraisons du vieux temps, n'ont point été repoussés par les nouveaux usages. Le dimanche soir, chaque chef de maison, entouré de sa famille et de ses domestiques, s'agenouille pour la prière ; il lit à haute voix des psaumes et des passages de la bible. L'égalité

devant Dieu, est là dans toute sa simplicité primitive. Plus de maîtres : rien que des frères ; ce sont tous les enfants du ciel (■\).

Un matin, il fut résolu, chez lord Kinnaird, qu'on se rendrait à Dunsimane : où fut le château de Macbeth. Il nétait qu'à quelques milles de Rossie-Priory, et nous y arrivâmes rapidement; les voitures s'étant arrêtées au bas de la célèbre montagne , nous la gravîmes à pied. J'avais revêtu le plaid écossais; j'aurais voulu me persuader que, le thane de Glamis et de Cawdor^ allait venir à ma rencontre ; je cherchais, sous les excavations de la roche, ses trois fameuses sorcières. J'aurais désiré entendre ces terribles mots d'anathême, sous lesquels devrait trembler tout usurpateur : « Tu seras roi!... » Mais la montagne était silencieuse et déserte. Le château de Macbeth ne retentissait plus du bruit des clairons; il ne s'y

(1) Il en est de même rn Irlande et en .\iigleterre. Notons aussi que, dans les iles britanniques , l'aristocratie a conservé ses prestiges ; nu religieux respect y est porté aux familles illustres dont les noms brillèrent dans Thistoiie.

cachaitplus les remords du régicide ; il n'y errait plus, la nuit, sous de funéraires voûtes, hsomnambide au fer sanglant. Rien: quelques pierres, pas un mur ; des décombres, pas un fantôme. Du plateau de Dunsimane, on découvre, au nord, la belle vallée de Strathmore. A l'ouest, on aperçoit Dunkeld, et le fameux bois de Birnam. Une prophétie terrible avait été faite au tliane de Glamis : « Quand les bois de Birnam s'avanceront vers Dunsimane j, Macbeth, vaincu, perdra la vie. » Le jour oii une bataille décisive allait se livrer, Macbeth s'était levé plein d'espoir et d'audace. Son ennemi, Macdu/f, lui paraissait peu redoutable ; il pressentait que le chef des troupes anglaises, Sigward^ serait tué dans le combat {\)\ il s'élançait de son rocher. . . 0 terreur ! . . . du côté de Dunkeld, la forêt de Birnam est en marche. Elle avance, Macbeth pâlit ; son courage l'abandonne ; il ne se jette plus dans la mêlée avec la certitude du triomphe. MacdufF le renverse et le tue. Plus tard s'expliqua le prodige. Les ennemis avaient

(1) On montre encore la place ou il périt. On y a posé une pierre.

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coupé le bois de Birnam ; et, se couvrant de ses rameaux, ils figuraient des arbres en marche, une forêt changeant de place.

Dundee n'était pas fort éloigné de Rossie- Priory ; Je m'y rendis, en calèche, avec lord et lady Kinnaird. Dundee fut la première ville d'Ecosse qui abjura le catholicisme : aussi, la surnomma-t-on : seconde Genève. Parfaitement bâtie, d'une haute ancienneté, et à une lieue de l'Océan, elle a 62,000 âmes. Son port a des docks remarquables. J'avais suivi le Tay, depuis le lac Taymouth où il prend naissance ; et, entré par Glascow en Ecosse, j'avais traversé le royaume d'une mer à l'autre. Le musée, de Dundee m'ofTrit le berceau de Marie Stuart, petit bahut en bois de chêne noir, sans ornements et sans sculptures. Il pourrait passer pour un cercueil. Je demandai oii étaient les ossements du roi Alpine, et on me les montra sous verre (i).

(1) Le Tay , devant la ville de Dundee, a la largeur d'un immense lac , et se jette dans la mer, à peu de distance. Il y entre de grand navires. A 24 milles est le fameux hell rock: rescif qui n'est visible qu'en marée basse. Un des prêtres de l'abbaye d'Aberbrothock y avait attaché une cloche ; et cette clocîie , agitée par les vagues , avertissait du danger les bâtiments qui naviguaient sur la plage.

Nous retournâmes à Rossie-Priory, où je n'avais plus que peu d'instants à passer ; et nous fûmes à CasUe-liiU au bord du torrent de Glenballedgarno . Là demeurait jadis une reine d'Ecosse, Émergarda, célèbre par ses cruautés. Le torrent et les vestiges du château , sont aujourd'hui dans le parc de Rossie-Priory ; et non loin, lord Kinnaird a bâti un ravissant village, où tout respire la gaité, l'aisance et le bonheur. Chaque habitation a son jardin et ses parterres ; c'est un vrai hameau d'opéra. Là ne règne plus la sauvage Emergarda; lord Kinnaird est aujourd'hui le bienfaiteur et le père de cette heureuse Thessahe {\).

{{) Lord Kinnaird, père d'Angleterre et d'Ecosse, grand veneur sous le dernier ministère, est le neveu du duc de Leinster, riiez lequel j'avais séjourné en Irlande. Le vieux château des Kinnaird est encore sur ses domaines, dans la carse de Gowrie : mais ce ne sont que des ruines. Je remarquai dans le parc de Rossie Priory , qui est peuplé de cerfs et de daims , un instrument fort ingénieux pour faucher le gazon. Avec cette mécanique , attelée d'un cheval , on tond d'immenses pelouses en un instant; et le gazon reste ras comme un tapis d'Aubusson.

Parmi les coutumes élégantes de ce château, je notai celleci, qui me rappelait les us de la chevalerie. Un domestique, au dessert, portant une aiguière et un bassin, vient verser de Peau de rose sur les doigts des convives ; et la salle en est embaumée.

168 LLS TUOIS iUiVAUMES.

Chaque soir il y nvait de la musique au salon de Rossie-Priory ; et la charmante voix de lady Kinnaird s'y foisait entendre. Une romance écossaise me frappa ; elle était tirée d'une touchante histoire du pays, qui a donné matière à une foule de petits poèmes écossais. La voici d'après les chroniques.

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