BESSY-BELL ET MARIE GRAY
Bessy Bell était fille du laird de Kinnaird, et Mary Gray, de lord Lynedoch. Toutes deux d'une rare beauté, se chérissaient depuis l'enfance ; et leur affection s'était tellement accrue avec l'âge, qu'elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre. La mort leur ayant enlevé leurs parents, les jeunes orphelines, décidées à ne jamais se quitter, s'étaient bâti ui\]o\\coUage aux environs de Lydenoch-house, dans le Perth-
LES TROfS ROYAUMES. 469
shire, où retirées et solitaires, elles coulaient des jours tranquilles. Burnbraes^ était leur Eclen.
Mais voilà qu'une tristesse inhabituée se répand sur leurs traits. Elles ne se parlent plus avec le même empressement , ni avec le même abandon. Les deux amies ont Tair d'avoir un secret douleureux qu elles n'osent se confier. C'est toujours la même tendresse : ce n'est plus la même confiance !
D'où venait donc ce changement? Un jour, franchissant un fossé, le cheval d'un jeune chasseur s abat du côté de Burnbraes. John Duglass, blessé, se relève; il ne peut marcher qu avec peine ; égaré de sa route, il aperçoit un cottage et y demande un asile. Bessy Bell et Mary Gray, l'accueillent avec un égal intérêt.
Duglass était aimable et beau...
Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis cet événement. Le jeune chasseur ne se présentait point à Burnbraes, mais les deux amies l'avaient revu , tantôt ici et tantôt là , à la campagne ou à la ville. Bessy Bell et Mary Gray, ne vivaient plus aussi recluses qu'autrefois ; elles ac-
ceptaient avec empressement, dans le voisinage, certaines parties de campagne, Elles n'en étaient pas plus gaies, il est vrai : mais la dissipation leur était devenue tout-à-coup un besoin. Le temps change les caractères, disaientelles. Le temps n'était pas le mot propre ; il eût fallu dire : Vamour.
La peste de 4 666 éclate sur l'Ecosse. Le Perthshire est ravagé par la contagion. Adieu les plaisirs et les fêtes; on n'entend parler que de maladies et de décès. Chacun s'isole et fuit ses semblables. Consternation générale.
Les orphelines de Burnbraes, protégées par la Providence, n'ont point encore été frappées par le fléati. Néanmoins une souffrance poignante est la continuelle expression de leur physionomie. Elles s'embrassaient parfois en pleurant.
« — Je voudrais mourir, disait l'une.
— Et moi aussi, répondait l'autre.
— Ah ! Mary ! reprenait la première, nous ne nous aimons plus comme autrefois !
— Crois-tu ? répliquait la seconde. »
Et leurs larmes se remettaient à couler avec
une nouvelle abondance ; et elles ne se demandaient pas pourquoi.
< — Mary ! dit un matin Bessy Bell à sa compagne. Je souffre horriblement ; je veux me retirer plusieurs jours à Kinnaird dans le carse de Goivrie; j'ai peur que la contagion ait souftlé sur moi; et je ne veux pas qu'elle t'atteigne.
— Je comprends ; tu voudrais partir ; et tu me défends de t'accompagner. Mais si tu venais à mourir, est-ce que je pourrais te survivre ?
— Je me le demandais, Mary.
— Et qu'est-ce que tu t'es répondu ?
— Je ne sais... je n'ai plus d'idées.
— Ecoute, Bessy Bell ! reprend Mary d'une voix plaintive. Il s'est passé, depuis quelques temps, je ne sais quel désordre dans nos esprits, quia troublé la paix de nos cœurs. La peste eu serait-elle la cause?
— Non, répond Bessy Bell en passant sa main sur son front avec une sorte d'égarement: non, l'épidémie n'est pour rien dans le dérangement de notre être. 11 doit y avoir autre chose.
172 LES TROIS KOYAUMHS.
— Je suis du même avis : Bessy Bell. Mais cette autre chose , qu'est-ce que c'est?...
— Là est la grande question. N'y aurais-tu jamais réfléchi ?
— Si fait. Mais aussi , comme toi , je ne sais, je n'ai plus d'idées.
— Mary ! reprend Bessy Bell d'un ton grave. Je me suis scrupuleusement interrogée : nous sommes toutes deux dans Terreur; notre amitié n'a subi aucune altération ; nous nous aimons toujours de même; seulement... je crois... il me semble...
— Achève 1 . . que te semble- t-il ? . .
— Que la vie a plus d'un mobile ; que plusieurs sentiments... ou intérêts... peuvent s'allier sans se nuire;... que le tout est de savoir les comprendre. . . et les diriger ; qu'en s'expli-
quant... on peut s'entendre; et qu'enfin
n'est-ce pas, Mary?
— Oui c'est possible : Bessy Bell ; mais, franchement, ce n'est pas clair.
— J'y réfléchirai davantage; et c'est pour cela que je m'en vais. Tiens ! chère Mary ! j'ai un plan. Je reviendrai te le soumettre. Oh! si
je ne meurs pas , d'ici là , avec quelle joie nous nous retrouverons! et pour nous aimer plus que jamais ! . .
— C'est un bien beau plan , Bessy Bell. Mais, je ne sais pourquoi , j'en ai peur.
• — Tu as tort : Mary ! tu verras. Mais, avant de quitter Burnbraes, j ai une grâce à te demander. Promets-moi que, quelque chose qui advienne, il n'y aura jamais aucun refroidissement dans notre amitié.
— Je te le jure. El toi?
— Moi de même. >
Bessy Bell part le lendemain. Mary Gray l'a vue s'éloigner avec un afireux serrement de cœur; puis seule, au fond de sa chambre, et toute à la secrète pensée qui depuis longtemps la dévore : — « Hélas ! murmure-t-elle tout bas, il est peut-être mort maintenant. »
John Duglass avait été frappé parle fléau ; et les deux amies le savaient. D'après la fatale nouvelle arrivée à Burnbraes , Duglass , réfugié à Perth, était à son heure suprême.
€ — Oh! sans mon dévouement à Bessy Bell , continuait la pauvre Mary , je me serais
déjà rendue OÙ î7 est; j'aurais été le secourir. La seule chose qui m'a arrêtée , c'est que, pouvant rapporter la peste avec moi, j'aurais tué ma pauvre compagne... celle que je préfère à tout... excepté peut-être à Duglass : et encore sais-je s'il l'emporte ! »
l-a naïve jeune fille , en prononçant ces mots, jetait sur ses épaules un plaid écossais , s'enveloppait la tête d'un voile , et sortait à pas pressés de sa demeure. Soudain , s'arrôtant sur la route :
« — Oi!i vais-je?se demande-t-elle. > Et , reprenant sa marche , elle ajoute : (c — Je vais voir s'il existe encore, » Elle arrivée Perth; elle frappe doucement à la porte de la maison de Duglass. Il est, dans son lit, expirant. Elle avaitle visage caché; elle pense que dans l'état de fièvre où est le malade il ne pourra la reconnaître. Personne ne saura sa démarche. L'épidémie a brisé toutes les sociétés. Qui penserait , au milieu des calamités publiques , à des convenances sociales ! Marie Grayveut s'assurer par elle-même de l'état du mourant ; et , si elle ne peut le sauver , du moins elle aura pu le
regarder encore , lui adresser tout bas un dernier adieu , prier pour lui au pied de son lit.
La porte s'ouvre devant elle. L'appartement était obscur : on en avait fermé soigneusement les rideaux et les volets pour qu'une trop vive lumière ne fatiguât pas les yeux affaiblis du malade ; elle s'avance à pas légers. Duglass reposait en ce moment ; Mary Gray aperçoit à son chevet la blanche figure d'une femme. Elle
approche 0 ciel!.... un cri sourd. Cette
femme ! . . . c'est Bessy Bell.
Mary Gray reste confondue. Les deux amies, en face l'une de l'autre , auprès du jeune Duglass , se regardent sans se parler. Que de pensées au fond de leur àme ! Pâles , immobiles, glacées, elles semblaient deux statues funèbres auprès d'un sarcophage. Mary rompt enfin le silence.
« — Eh quoi ! Bessy Bell ! tu l'aimais ?
— Oui , Mary I de toute mon àme. Et toil toi aussi , n'est-ce pas ?
— Tu le vois bien : puisque me voici.
— Pourquoi m'avoir caché ton amour ?
— Ma\ais-tu avoué le tien?..
— ' Mary, ce n'était pas nécessaire. Tiens! convenons-en , toi et moi , nous faisions nos ofTorts pinir no pas nous comprendre, mais au fond nous nous devinions. Nous étions rivales, nous le savions , mais nous voulions nous le cacher. Et, en cela, étions nous coupables ? Non : car cela prouvait que nous regardions l'amour comme un intrus qu'il ne fallait pas admettre au sanctuaire de l'amitié. Te rappelles-tu nos promesses'? Oh! je tiendrai la mienne , Mary !
— Et moi aussi... jusqu'à la mort.
— Ah ! ne parlons pas de tombeau 1
— Pourquoi? nous y touchons. Regarde! » Le visage inanimé du mourant semblait déjà
en effet ne plus appartenir à la vie. Ses paupières étaient fermées. Néanmoins son front mâle et ses nobles traits, conservaient encore leur charme.
« — Quel dommage ! dit Bessy Bell. Mourir déjà! si jeune et si beau !
— C'est toi que sans doute il aimait? demande Mary d'une voix tremblante... Que, du moins , il ain^oit le mieiix ?
— Moi!.... réplique vivement BessyBell.
J'allais te faire la même question !
— Vraiment? reprend la fille de Lynedoch. Eh bien! ne nous répondons pas; ne cherchons à rien découvrir. La tombe emportera son secret.
— Mais s'il survit ?
— Il choisira.
— Et, moi sa femme, ou loi la sienne, nous continuerons à nous aimer de même?..
— Oh ! j'en répondrais , quant à moi !
— Mon cœur aussi , Mary ! en est sûr.
— Bien : je me sens maintenant moins malheureuse , dit la douce amie de Bessy Bell en poussant un profond soupir. Adieu ! je te laisse avec lui. Tu seras aujourd'hui sa garde ; mais, demain , tu me céderas ta place. Je veux avoir mon tour.
— Tu l'auras. »
Et Mary retourne à Bnrnbraes.
Le lendemain , Bessy Bell , au chevet du lit de son amant , s'attendait à revoir son amie. Duglass avait repris des forces. Son regard se ûxait sur la fille du laird de Kinnaird avec l'ex-