‹ Les trois royaumesChapitre 5 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

pression de l'amour et <Ie la reconnaissance. Elle se dit tout bas : « // m'aime. »

Le malade entr'ouvre ses lèvres.

« — Je suis sauvé , murmure-t-il. Comment aurais-je pu mourir ! deux anges gardiens près de moi !

— Deux\ dit Bessy Bell étonnée.

— Hier, réplique Duglass, mes yeux ne pouvaient regarder, mais mon âme pouvait entendre. J'ai senti Mary Gray près de moi.

— Vous l'aimez ? reprend la jeune fille avec un accent doux et triste.

— Ah! qui ne l'aimerait! dit Duglass. » Puis , pressant la main de Bessy Bell , avec

une expansive tendresse.

ce — Comme mon cœur bat! poursuit-il : Vous lui avez rendu l'existence. Il renaît par vous et pour vous.

— Mary Gray viendra tout-à-F heure; interrompt Bessy Bell à voix basse.

— Qu'elle vienne! s'écrie Duglass. Oh!

qu'elle vienne ! je l'attends. »

Son accent était passionné. La fille du laird de Kinnaird demeure un instant sans parole.

LES TflOIS ROYAUMES. 179

Tombée dans une moine rêverie et la main appuyée sur son front, elle semble cacher ses larmes.

Tout-à-coup se levant avec un mouvement de terreur :

« — Ah ! s'écrie-t-elle , il est midi ; et Mary Gray n'est pas venue!... Mon Dieu! que lui serait-il arrivé?.... »

Elle s'élance hors de la chambre. A peine a-t-elle dit adieu à son amant ; un horrible pressentiment s'est emparé d'elle ; il la poursuit , il la domine ; elle court au cottage de Burnbraes. Elle entre , elle appelle Mary.

Hélas ! Mary Gray , dans la chambre de Du-

glass , avait respiré l'air fatal Elle a reçu le

coup de la mort.

« — Bessy Bell ! ne m'approche pas ! dit la pauvre victime étendae sur sa couche funèbre. L'épidémie te frapperait. Je me meurs, retourne vers lui! je ne t'ôterai plus ta

place.

— Non Mary , tu la reprendras ! répond son amie éperdue; et je ne te la retirerai plus

pour son bonheur... le tien... le nôtre ; et tu la garderas ; car il t'aime.

— Il te l'a dit?

— J'ai cru le comprendre.

— Nous ne devions pas questionner.

— Il est vrai : j'ai eu tort, n'importe. Il t'aime , il sera ton mari.

— Tu t'es trompée. Je sens le contraire. » Mary expira dans la nuit.

Duglass , une semaine après , était complètement guéri. Inquiet de n'avoir revu ni Bessy Bell ni Mary Gray, depuis qu'elles s'étaient rencontrées chez lui , il saisit le premier moment où ses forces le lui permettaient , et court , en hâte, à Burnbraes.

Hélas ! les deux amies étaient mortes. Il ne trouva que leurs cercueils. Sur lequel pleurat-ille plus? Ce fut impossible à connaître : ils étaient dans la même tombe (1 ).

(1) Ce tombeau, où reposent les deux célèbres amies, est a Dronach-haugh , sur les bords de la rivière d'Almond,

Il était arrivé le cruel jour de la séparation. Je quittai Rossie-Priory avec une véritable douleur. Hélas ! à l'automne de la vie quand on se sépare de ceux qu'on aime , sait-on si on les reverra !.. On ne doute de rien aux jours de la jeunesse et de la confiance : la carrière parait si longue : on est comme sûr d'y retrouver ce qu'on y cherchera ; mais , au déclin de l'existence et des forces , on n'a plus foi à l'avenir. La terre s'est désenchantée. On a tant vu s'ou-

182 LES TROIS ROYMTMES.

vrir de tombeaux I... on a tant perdu, tant pleuré !.. Les illusions se sont enfuies avec les espérances. On ne cherchait pas ce qu'on trouve; et l'on ne trouve plus ce qu'on cherche.

J'allais au nord de l'Ecosse : je pris la malleposte à Perth. Mon compagnon de voyage était un Mac Gregor de la famille de Rob-Roy . Je commençai ainsi mon entretien avec lui.

< — Sir John ! j'ai eu l'honneur de voir , ces jours derniers , à Dundee , l'un de vos plus illustres aïeux.

— Lequel ? me demanda-t-il d'un air étonné. • — Sa Majesté le roi Alpine.

— En peinture?

— Non. En personne.

J'aurais voulu ajouter en chair et en os; mais j'aurais menti de moitié. La chair fut donc passée sous silence ; et je n'osai parler que des os.

Entre Perth et Dunkeld on me montra de loin le fameux cotlage où vécurent et moururent Bessy Bell et Mary Gray ; il est près du parc de Lynedoch ; et lord Lynedoch en prend

soin. De Dunkeld à Blair est la belle vallée d'Athol , à l'extrémité de laquelle est la fameuse passe de Rilliecranckie. Je m'attendais à de vives impressions sous ce défilé mémorable : Éssaierai-je de les décrire ! Ce fut là que l'illustre Clavcrlioti^e , vicomte de Dundee , appelé par les montagnards : lan dunan Cath (le noir Jean des batailles ) , remporta la célèbre victoire de Rilliecranckie {]). A la vue de ces roches escarpées , de ces gorges menaçantes et de ces gouffres ténébreux, un mystérieux effroi me saisit. Quand les troupes hessoises , alliées de Farmée anglaise, furent conduites là, pour aller combattre Charles Edouard , elles s'arrêtèrent épouvantées ; elles refusèrent de franchir cette espèce d'entrée aux abîmes , comme si l'ombre de Claverlwuse était venue les y frapper d'une superstitieuse horreur; et elles rebroussèrent chemin.

Hélas ! ce fut là que périt , au milieu de ses

(1) Claverhouse , dévoué à Jacques II, et dont la fidélité ne se démentit pas plus que le courage , prit les armes contre Guillaume. Ses exploits furent merveilleux; il souleva toute l'Ecosse; et, s'il n'eut pas péri au milieu de ses triomphes, Jacques eut recouvré son trône.

i$é LES TROIS ROYAUMES.

triomphes, le dévoué sujet de Jacques ÏI. Il levait sa main vers le ciel en poussant le cri de victoire, lorsqu'une balle l'atteignit. On me montra la place où périt ce héros de fidélité monarchique : une pierre y a été placée. Triste terre que celle-ci où , çà et là , presque partout, lorsqu'il se présente une gloire , on a devant les yeux une tombe (\ ) !

Quoi de plus sauvage que les Highlands entre Blair et Inverness ! Rien que le ciel et les rochers : ni gazons , ni arbres , ni terres. Mais là, sont les souvenirs de Charles Edouard ; et rien ne poétise les Heux comme les souvenirs. Mon imagination se transportait à l'époque où passait là le lion des Stuarts couvert des lauriers de Preston et de Falkirk. Son drapeau blanc , marqué d'une croix , portait alors cette devise : Tandem triumplians : (enfin triomphante) la rose blanche était sa palme. Ses fidèles clans l'entouraient ; ils se rappelaient le moment cruel

(1) Le vicomte de Diindée , une des grandes gloires de l'Ecosse, a été célébré dans une foule de ballades nationales Il a été appelé, dans une épit;iphe latine de Pitcairn : Ultimus scoturum : le dernier des Éeossais. Cette épilaphe fut traduite en vers anglais, par Drydcn.

OÙ, après la publication de l'acte du parlement qui ordonnait le désarmement général des Highlanders , eux et leurs pères allaient cacher leurs armes de guerre sous les antres de leurs montagnes , en attendant un jour vengeur : Il avait lui pour eux ce beau jour. Leur prince marchait à leur tête. Le duc de Perth , les lords Elcho et Kirmarnock , les Lochiel , les Macdonald , les Mac-Innon, les Mac-Gregor, lesMac- Lachlan , les Macpherson , toutes les gloires de l'Ecosse, étaient sous le drapeau national. La Clorindc de l'armée Jacobite , la belle Jenny Cameron^ se tenait auprès de son prince ; Elle était vêtue d'une robe d'amazone verte bordée d'écarlate et brodée d'or; ses cheveux tombaient en boucles sur ses épaules ; une toque de velours bleu à plume rouge ornait son front. Montée sur un Palefroi bai , à housse verte et à franges d'or, elle avait sou fer nu à la main, et guidait elle-même son clan ;

« — Chantez ! disait-elle à ses braves : Chantez le sommeil de la Claymore ! la Claymore s'est réveillée. »

Et, accompagnés du bag-pipe, les monta-

gnards , joyeux et fiers , entonnaient l'hymne jacobite (I).

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