LAMENT OF FLORA
Au pied d'un rocher solitaire,
Flora , les yeux baignés de pleurs , Regardant fuir, au loin, une barque légère,
Ainsi soupirait ses douleurs :
<f Astre de la Calédonie !
« Adieu ! lu pars , et pour jamais !... « L'aigle , sur la montagne , a son aire chérie ; « Le lion , sa tanière, et l'oiseau ses bosquets ; « Toi seul es sans abri !... mais, grand dans tes misères, « Il te reste ton droit, ta naissance , tes pères,
n El le renom de tes hauts faits. »
Je quittai Inverness pour nie rendre au château du colonel Hugues Biiillie. Red-Castle^ au bord de la mer, est un ancien manoir du quinzième siècle, irrégulièrement bâti, et flanqué de petites tourelles. \}nQ famille patriarchale y réside ; et la bonne hospitalité écossaise m'y offrit de nouveau ses charmes. J'y trouvai de nombreux chasseurs. Les antichambres et vestibules du château étaient garnis de têtes de cerfs parmi lesquelles il s'en présentait de
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fort curieuses. Chaque tête avait son histoire, car chacune avait eu sa vie.
Près de Red~Castle sont les ruines de l'ancien monastère de Beauhj bâti en 1230 par John Bisset de Lovât. Marie Stuart le visita (I ). Red-Castle m'offrait non-seulement l'intérêt d'un beau site, mais celui des souvenirs historiques. Ce fut le dernier château écossais qui résista opiniâtrement à Cromwel. Charles- Edouard y était, peu avant sa défaite: sa chambre y a été conservée. Je demandai à y coucher ; et je me trouvai sous les mêmes murs où l'héritier des rois d'Ecosse avait dû sentir battre son cœur d'espérance et de souvenir. Il y était alors entouré de ses fidèles Highlanders ; et jusque-là la fortune avait paru lui sourire... Hélas! Culloden approchait.
(1) Le pays qui environnait le cloître fut longtemps nommé the book ofthe monks (le livre des moines). Ces ruines offrent un tombeau remarquable : celui de Black-Murdoch, delà famille des Mackensie. C'était un chef vaillant. Sa statue , qui le représente armé de toutes pièces , avec son épée à sa ceinture et son chien à ses pieds, surmonte la pierre funèbre. Lord Lovât , le plus riche seigneur du pays , fait relever les ruines du monastère de Beauly. C'est le premier exemple de pareille chose en Ecosse, depuis la réformation. lord Lovât est catholique.
LES TROIS ROYAUMES. iiOT
J'étais plein" des souvenirs de ^745 en descendant déjeuner le lendemain matin ; je parlai ■ des émotions que j'avais ressenties dans lachambre de Charles-Edouard . -^
€ — Vous venez sans doute en ce pays, me dit un des convives du manoir, pour visiter ses i petits-fils?
• — Ses petits- fil s ! répétai-je avec une exclamation de surprise.
— Ils habitent fort près d'ici, reprit mon interlocuteur. Rien de plus intéressant que leur mystérieuse demeure ! on l'appelle eilan Ai- 'gais (l'île d' Aigais) ( I ).
■ — Mais , repartis-je , la tombe du cardinal Yorck, à Saint-Pierre de Rome, porte cette inscription célèbre : Cy-gît le dernier des Stuarts (2) .
— Ceux qui ont ordonné l'inscriplion <)ont vous me parlez, avaient sans doute intérêt à le faire. Au surplus, voyez les descendants de Charles-Edouard. Ce sont les deux plus beaux
(1) Eilan Aigais, mots galliques , sont en anglais island «f Aigais.
(2) ie caidinal mourut en 1807, à 82 ans , et Georges II fit ériger le mausolée des trois derniers Stuarts en isiS).
hommes de la contrée. La nature les a comblés de ses faveurs. Instruction, esprit, talents, rien ne leur manque. Ils auraient été dignes d'un trône. >
Ma curiosité se trouvait vivement excitée ; je passai le reste de la journée à m'entretenir des frères Stiiart , auxquels s'attache un intérêt général au nord de TEcosse ; et voici ce qui me fut raconté.
Charles-Edouard aurait eu un fils de son mariage avec la princesse de Stolberg, comtesse d'Albany. Ce fait, qui n'a eu aucune publicité historique, est démenti par des écrits patents, et attesté par des documents authentiques: j'ai vu quelques-uns de ces derniers. Je ne me permettrai pas de parler de ceux-ci : quant aux détails suivants, qui ont été publiés dans des recueils, je puis les répéter sans scrupule.
t Un docteur écossais, Cameron, étant à Florence en Italie, un étranger de haute distincle fit prier de vouloir bien se rendre chez une noble dame en danger de mort. On exigeait de lui le secret sur ce qu'il verrait ; et on lui banda les yeux pourl'introduirc auprès de celle qui ré-
clamait ses soins. Arrivé au lieu oii il était attendu, le docteur Cameron vit une dame étendue sur son lit, qui venait de donner naissance à un fils. Une nourrice avait été appelée là, ainsi qu'un prêtre. Le portrait de Charles-Edouard entouré de pierreries, était sur une table, et, au fond de l'appartement, se trouvait le prince lui-même (I).
« Ce docteur écrivit et signa une déposition détaillée de ce fait. On assure qu'elle fait partie des titres que possèdent les frères Stuart. H existe un tableau du temps (je ne suis pas autorisé à dire oii il se trouve) qui représente Charles-Edouard remettant son fils à l'amiral Hay pour l'élever en secret loin de lui. L'amiral est sur un vaisseau ; sa femme est au bord de la mer, un genou en erre ; elle reçoit 1 enfont du prince, et le navire les attend. »
Mais pourquoi Charles-Edouard et la comtessed'Albanycachèrent-ilssoigneusementl'exis-
(1) Un Macdonald de Glendaloehan ayant été engagé par lord Archibald Fitz-James à visiter chez le doclt-ur Cameron une collection de belles peintures , le docteur Cameron lui raconta les faits ci-dessus détaillés.
tence de leur fils? pourquoi le confièrent-ils à un amiral, nommé Hay, pour le faire élever loin d'eux ? la réponse est celle-ci : « le prince aurait voulu mettre en sûreté son enfant jusqu'à sa majorité ; il était convaincu qu'on attenterait à la vie d'un nouvel héritier des Stuarts ; puis, il voulait lui ôter toute idée de sa naissance, pour ne pas troubler son éducation et ses premières années par des pensées de sceptre et de trône ; il ne l'aurait éclairé que si une occasion favorable l'eût exigé. »
Mais, après le décès de son mari, pourquoi la comtesse d'Albany ne révéla-t-elle pas l'existence d'un nouveau Stuart? A cela Ton répond encore : « la comtesse d'Albany, amante d'AIfîeri, et femme peu estimable, se serait fait donner des sommes considérables pour continuer à garder le silence. > Cela n'aurait rien d'étonnant de la part de celle qui, après avoir été la compagne de Charles-Edouard, fut la maîtresse d'Alfieri, et finit par épouser en troisième noces un peintre de Montpellier, nommé Fabre (f).
(1) Cette femme mourut en i824 Elle avait épousé Alfieri, après la mort du prince. Une lettre du prince Edouard
LES TROIS ROYAUMltS. 211
Le fils de Charles-Edouard, adopté par l'amiral Hay, dont il portait le nom, se maria, dit-on, contre la volonté de sa mère ; il eut de sa femme deux fils : ce sont les frères Stuart. Il les fit élever en Ecosse, et se retira en Italie, où il vit encore dans une solitude profonde. On prétend que, lié par des serments sacrés, il aurait défendu à ses enfants de jamais révéler leur origine, du moins durant son existence : aussi ne veulent-ils ni publier, ni permettre qu'on publie rien de leurs papiers et de leurs titres : toutefois, ils portent hautement le nom de leur aïeul : Fainé signe Jean Sobieski Stuart (1 ) , et le second, Charles-Edouard Stuart. Lepremier ressemble d'une manière frappante à Charles P'', peint par Van Dick, mais est beaucoup plus beau ; l'autre est l'image vivante du prétendant. Ils ont en leur possession les objets les plus pré-
au comte de Vergennes contient ces mots : « Je dois d ma famille et à moi-même de vous faire part de ma situation avec madame de Stolherg; » et iliiii raconte les écarts et la conduite de sa femme avec Jlfieri (avril 1785).
(1) En 1720 , Jacques Stuart, père du prétendant , avait épousé la princesse Marie Sobieska , petite-fille du grand Sobieski, qui fut mère de Charles-Edouard.
cieux et les plus remarquables : les décorations de Charles-Edouard, ses vêtements, sa montre, ses bijoux, ses cheveux, son drapeau, ses armes, son portrait. On me montra le coffre où le héros des Highlanders enfermait habituellement son argent, ses pierreries et ses papiers -. ce coffre, iincien présent de François h^, est d'un travail admirable ; il contient encore des titres.
Terminons par plusieurs extraits d'un article du Catholic Magazine , publié en mars ^845 (n. Lxxiv. new séries, n. m, London. Charles Dolman, Ci, p. 185).
« Le cardinal Yorck était-il réellement le « dernier des Stuarts ? On l'assure générale-
• ment ; mais le fait est-il prouvé? ISon.
« De nombreux témoignages attestent le con- « traire. La vie de Charles-Edouard, depuis la € bataille de CuUoden jusque longtemps après « son mariage avec la p incesse de Stolberg, est « peu connue et enve'oppée de mystères... Au- < cune raison pour nier la possibilité d'un héri-
* tior d(!s Stuarts. Le prince Charles-Edouard € avait mille raisons pou.- cacher l'existence d'un
4 fils, notamment celle de soustraire sa vie à « ceux qui auraient eu intérêt à sa mort.
< Nous avons été admis à jeter les yeux
« sur une correspondance de la plus haute et de « la plus remarquable nature, par laquelle il c nous serait prouvé que le cardinal Yorck « n'était nullement le dernier descendant des « Stuarts. Il existe des héritiersdirects de Charlcs- < Edouard. »
Napoléon, avant les derniers désastres de l'empire, entendit parler des frères Smart ;\\ voulut les voir et se les attacher ; les jeunes Ecossais combattirent sous ses drapeaux. In jour, sur le champ de bataille, Napoléon détacha sa croix de sa boutonnière, et la domia luimême à Jean Sobieski (I). Plus tard, les litres qu'ils ont en leur possession furent, dit-on, mis sous les yeux du roi Charles X qui en fut vivement frappé. Le bruit courut qu'il pensait au rétablissement de l'Ordre de iMalle, el que l'un d'eux en aurait été fait grand maître. Les
(1) Il lui portait un vif intérêt. On lui entendit manifester le dé^ir de relever le trône des Stuarts. Walter-Scolt eu a fait mention.
fil4 LES TROIS ROYAUMES.
frères Stuart^ surnommés les beaux Écossais^ reçurent partout un accueil distingué. Une foule de décorations couvrent la poitrine de Tainé ; et, sous son costume écossais, paré de ses nombreux insignes, enveloppé de ses mystères , il s'offre entouré de prestiges.
Que conclure de tout ceci? Je ne suis point appeléà me prononcer. « Quelle est votreopinion à cet égard? me demandera- t-on. » Je ne donnerai pour seule réponse à celte question que cette phrase qui sert d'épigraphe à mon livre : « Je ne juge point, je raconte. »
Je m'étais promis d'aller à l'île d'A-igais : une noble dame du pays, la mère de lord Lovât, M" Fraser, vint un matin à Red-Castle ; elle était chargée par lady Lovât, sa belle -fille, de m'engager à venir passer plusieurs jours à Beaufort-Castle. Elle me promit de me conduire de là à l'habitation des petits-fils de Charles- Edouard ; j'acceptai vite et nous partîmes (I).
(1) Les Fraser sont des plus anciennes familles de l'É-
M" Fraser, pleine d'esprit et de bonté, me mena d'abord à son charmant cottage de Balblair ; puis, nous nous rendîmes chez son fils. Beaufort'Castle, situé au milieu des montagnes et sur les bords de la rivière de Beauly, était jadis un manoir à nobles et hautes murailles ; mais, après les désastres de Culloden, il fut pris, brûlé et rasé (^) ; la résidence actuelle est donc loin de ressembler aux splendides habitations &l7ivérary, de Taymoutli et de Rossie-Priory ; ce n'en est pas moins une belle et riche propriété. Son parc a l'étendue de tous ces merveilleux jardins de l'Ecosse, où, à la première grille d'entrée, et lorsqu'on se croit ar-
cosse. Leur origine est Normande. Us suivirent en Angleterre Gui!laume-le-Conquérant, et , plus tard, se distinguèrent par leur dévouement aux Stuart. Leur clan portait un tartan à fond rouge; et leur palme était une branche de houx. Je vis à Beaufort le portrait du fameux Simon Fraser, lord Lovât, qui joua un si grand rôle durant les guerres Au prétendant . Pris dans le tronc d'un arbre, après la défaite de Culloden , il fut conduit à Londres et condamné à mort. Agé de 8;> ans, il monta courageusement sur Téchafaud; et, au gouverneur de la lour qui lui criait: f'ivie le roi Georges! il répondit : Five le roi Jacques!
(1) Lord Lovât a le projet de le rebâtir. La reine Marie- Stuart étant venue visiter ce lieu et s'étant écriée : heau fort! «e nom fut donné au château.
rivé, on est encore à deux ou trois lieues du château .
« — Allons à nie à'Jigais! » me dit M" Fraser, peu après mon installation dans la demeure hospitalière de lady Lovât et de sa charmante famille. — Oh! très volontiers ! répondis-je ; » et nous montâmes en voiture.
Bientôt s'offrit à moi le pays le plus pittoresque et le plus extraordinaire. La rivière de Beauly, se faisant violemment passage à travers des pics gigantesques, que la main de Dieu semble y avoir brisés pour quelque œuvre mystérieuse, forme là une île bizarre. Cette ile est une montagne couverte de grands arbres et de roches aiguës, autour de laquelle bouillonne un cercle de chutes d'eau nommé KUmorack. Pour arriver h ce séjour fortifié par de sauvages mer- Teilles, et où retentit cx)ntinuellement la grande voix des cataractes, il fiiut d'abord franchir un léger pont de bois, jeté hardiment, à une effrayante hauteur, au-dessus des gouffres et des cascades. Puis, entre des gorges silencieuses et de sombres escarpements, on gravit le mont des Stuarts, et l'on est au but du voyage.
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Là, soîis des arbres centenaires, et dans une solitude qui vous transporte à mille lieues de la civilisation, s'élève un bâtiment moyen-âge, à vitraux d'antique chapelle. Ce singulier et vaste ermitage, ombragé de sapins et de chênes, a le fronton des nobles manoirs. Sur ce fronton se déploient les armoiries de la monarchie écossaise. Au bas de l'écusson de Charles-Edouard se lit cette touchante inscription : « Dieu ta donné. Dieu l'a ôté : que le saint nom de Dieu soit béni ! »
Les deux Stuarts étaient absents ; la femme du plus jeune vint seule à notre rencontre et nous introduisit chez elle. Le rez-de-chaussée de la prestigieuse demeure se composait principalement d'une longue salle d'armes pavoisée de drapeaux. Les murs étaient couverts de trophées ; plusieurs statues s'y dressaient ; et les rayons du jour, qui n'y pénétraient qu'à travers des vitraux d'église, se glissaient, de la manière la plus fantastique, au milieu des bannières, des ogives et des effigies de ce sanctuaire guerrier.
Là étaient réunis tous les souvenirs de Charles-
Edouard: ses armes, son drapeau, ses vêtements, son portrait ; j'y admirai sa belle et noble figure que je voyais pour la première fois. Un tableau, peint par Jean Sobieski, me frappa vivement ; son sujet était : la bataille de Culloden. Charles-Edouard est sur un cheval Isabelle ; il franchit un large précipice au sein d'une nuée orageuse. Le vent, qui souffle avec violence, agite les plumes blanches de sa toque de montagnard, dont une rose blanche est la palme. Son plaid flotte autour de sa taille ; il a son fer nu à la main. Un désespoir plein de vaillance €st sur ses traits et dans ses yeux. Ses Highlanders, à demi-cachés sous des nuages de poudre et de fumée, d'où semblent surgir en pleurant les ombres des fils de Fingal, étendent vers lui leurs épées ; ils en font un large bouclier audessus de sa tète. Un rayon d'immortahté tombe sur son front, du miiieu des étendarts, des glaives et de la tempête... Il rayonne sous' le malheur.
Ce tableau est aussi beau d'exécution que de pensée. Vis-à-vis est un pendant non moins remarquaWe : Napoléon à JValerloo. L'empereur
monte un cheval blanc qui l'emporte au milieu des vents et des orages. Ici du sang et des ruines, là des palmes et des cadavres. Deux météores éclairent sa route : l'un est la gloire, l'autre est la foudre (4 ) .
Il n'est pas une imagination, quelque froide qu'elle soit, qui put rester calme et sans émotion sous le toit des frères Stuart. Charles- Edouard est marié ; son aine ne l'est point ; ils ne se quittent jamais. Tous deux portent habituellement le costume des montagnards. Leur tartan, comme celui de leur aïeul, est rouge, à carreaux verts; et la rose blanche est leur palme. Pleins de talents et d'érudition, Us cultivent les arts et les lettres (2) ; la beauté de leurs personnes et la distinction de leurs manières est telle qu'ils ne pouvaient voyager en Ecosse, il y a quelques années, sans y éveiller l'enthousiasme
(1) Le buste de Napoléon est au milieu de l'extraordinaiic salon d'armes,
(2) Ils ont publié divers livres remarquables, entr'antres un ouvrage sur les highhuiders , leurs chefs de clans , leurs costumes, etc. L'édition de luxe de ce livre , enrichi de dessins coloriés, coûte 10 guinées l'exemplaire (environ 230 francs.)
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des Higlilandcrs; il en est qui n'eussent demandé qu'un mot de leur bouche pour se soulever en leur faveur et réclamer pour eux la couronne. Mais les Stuarls, simples dans leurs goûts, modestes dans leurs habitudes, et repoussant tout sentiment ambitieux, ont adopté la sublime pensée de calme et de résignation qu'ils ont gravée sur leur demeure : 4 Dieu l'a donné 3 Dieu l'a été : que le saint nom de Dieu soit béni! i
La fille aînée de Charles Edouard, jeune, jolie et pleine de grâces, nous fit parcourir Vile d'Aigais. Que d'impressions j'y ressentis! cette ile , plateau hérissé de rochers , domine de bruyants abîmes. On tourne à l'entour, en côtoyant les pics et les excavations les plus sauvages. Le vent mugit au milieu des noirs sapins de cette âpre solitude. J'arrivai au sommet d'une de ses roches escarpées ; là, à l'endroit où les deux branches de la rivière de Beauly se retrouvent et se ruent l'une contre l'autre, quelle grande et sublime scène ! . . . Les renversements de granit, les blocs fendus, les gouffres ouverts, se déploient le long du torrent ; les eaux s'y pré-
cipitant furieuses, s'élèvent, retombent, retournent, s'enfuient, et cela, avec un fracas étourdissant, au milieu d'une pluie de saphirs et de perles : le soleil n'arrive cependant qu'avec difficulté sous ces cavernes écumeuses; mais ses rares effets n'en sont que plus magiques.
Là est l'escalier des fées dont on ne descend les marches périlleuses qu'avec uncertain effroi. Elles sont étroites , à pic , et tournant le long d'un précipice. Quelle nature volcanisée ! Sur les pics voisins sont des restes de château dont les pierres sont des vitrifications. Ces citadelles ont-elles donc été la proie d'embrasements inouïs? où bien furent-elles bâties avec des pierres que des feux souterrains et des vésuves inconnus avaient réduites à l'état de verres? Qui expliquera jamais ces grands secrets de Dieu, placés, là, parmi ceux de l'homme!... Toujours est-il, que cette plage n'offre de tous côtés que surprises : on l'appelle the Dream : (le rêve). Et en effet, l'imagination y est saisie de vertiges, comme sortie de la sphère des réalités. Ile d'Aigais ! île de mystères ! que tes places sont bien nommées ! que de poésies
tu renfermes ! qui pourrait oublier « le rêve! » Nous revinmes à Beaufort-Castle. J'ai parlé de l'étendue du parc: parlons maintenant de ses merveilles. La rivière de Beauly, arrivant de lile d'Aigais, s'enfonce là de rechef sous des gorges impénétrables. Encore de nouveaux escaliers descendant à de nouveaux abimes. Un faux pas : on serait perdu. Le génie des commotions et des bouleversements s'est livré là à ses plus énergiques inspirations; et ces avernes ténébreux , ces rochers , ces cascades , toutes ces immenses beautés •- Ce sont les fabriques d'un parc.
Il y avait nombreuse société chez lord Lovai. Parmi les chasseurs était le fils du lord Russel, assassiné par 6'o«rto«^z'^rj dont le meurtre fit tant de bruit. Le jeune Russel avait avec lui sa femme , nièce du duc d'Argyle et d'une beauté remarquable; le célèbre château d'Hartwell appartenait à son père. A quelques lieues de Beaufort-Castle est la contrée nommée Glenstrath-farrerolx sont les montagnes renommées qui servirent de refuge à Charles-Edouard après sa défaite. C'est là qu'est la grotte du prince y
ainsi nommée parce que ce fut la première où, pendant plusieurs jours, l'héritier des Stuarts se déroba à la fureur de ses ennemis. M" Fraser voulut bien m'y conduire.
Nous passâmes par Arclilcss-Castle ; nous étions aux lieux mémorables où errait , poursuivi par l'armée anglaise et se rendant à Tile de Skye , le chef adoré de l'Ecosse. Quel entassement de rochers! quelle confusion d'éléments î Bois, montagnes et torrents, sont comme jetés au hasard les uns sur les autres ; On dirait le délire de la nature. Mais sur ces parages déserts où manquent l'existence et la vie , il ne manqua ni la fidélité ni le courage. Là , comme dans l'ile de Skye , comme dans les Hébrides, comme dans tout le royaume, la •loyauté écossaise dérobait Charles-Edouard, d'une manière presque magique, à la puissance de ses vainqueurs. L'illustre fugitif y passait ses jours aux bords des torrents et ses nuits dans la profonde ur des cavernes . Les soldats ■anglais, échouant dans toutes leurs recherches, et offrant en vain des trésors à qui livrerait l'héritier des Stuarts, passaient continuellemcLt
auprès de lui sans s'en douter. Ils ne trouvaient parmi les fidèles Écossais qu'un dévouement aussi inébranlable que leurs montagnes, qu'un attachement aussi invincible que leurs âmes.
Je descendis de calèche ; et nous nous aventurâmes au milieu des gorges et des défilés du Glen-stralh-farrer. Mais, mal dirigés, nous nous perdîmes. M'' Fraser, forte et courageuse comme une noble fille des montagnes ; ne se livrait point au découragement. Elle continuait ses recherches à travers les pierres , les ronces , les bruyères et les chiites d'eaux avec une infatigable activité. Pas une àme en ces solitudes. Pas le moindre espoir d'y rencontrer quelqu'un. Et, errant en vain de rochers en rochers, comme les soldats anglais à la poursuite du prétendant , nous ne trouvions pas la grotte du prince.
La fatigue nous força de nous arrêter. Nous avions des provisions; nous les étalâmes sur des cailloux aux bords d'un torrent ; et nous déjeunâmes au pied d'un bloc de granit. Cependant l'idée de repartir sans être entré sous ta grotte du prince m'ôlait l'appétit. Je commen-
çais à ressentir une pénible inquiétude quand le sifflet d'un Highlander se fit entendre. Un chasseur de la montagne apparut sur un rocher voisin ; et je poussai un cri de bonheur.
Ce Highlander était un jeune homme de haute stature. Taillé en hercule et aussi beau que vigoureux , il s'appelait Macréa. Ma bonne étoile venait non-seulement de nous envoyer un guide , mais de choisir , à cet effet , un de ces types poétiques, un de ces montagnards primitifs , une de ces réminiscences du temps de Charles-Edouard... tels que j'aurais pu les rêver.
« — Voici un voyageur Français! lui dit ma noble conductrice ; il recherche les grands souvenirs de l'Ecosse; il admire Charles Edouard; il voudrait voir la grotte du prince.
— Oh ! je vais l'y mener de suite ! répondit le montagnard avec un sourire d'orgueil et de joie. »
Macréa n'était que l'humble habitant d'une des cabanes du désert ; mais, sous son pittoresque costume , avec sa toque à plume d'aigle ornée d'une branche de houx^ ses jambes ner-
li. 1£»
veuses à nu , ses demi-bas à raies écossaises , sa veste à ceinture bouclée et son plaid drapé sur l'épaule, on l'eût pris pour un chef de clans (1).
Il se dirigea, par un sentier inaperçu, vers un rocher taillé à pic. Là, nous nous glissâmes, à travers une étroite crevasse, au milieu d'un dédale inextricable de passages secrets. Tantôt il fallait ramper comme un lézard, tantôt se replier comme un serpent, et cela, sous des voûtes à peine éclairées , parmi des ronces et des flaques d'eau. Jamais marche ne fut plus rude, si l'on peut appeler marche une pareille manière de se mouvoir et d'avancer. Mes habits étaient déchirés, mes mains et mes genoux meurtris. Mais j'arrivais enfin à la grotte; et je ne ressentais aucun mal.
A la suite de cette série de difficultés et d'obstacles, une excavation ténébreuse, une espèce de gouffre sans lumière et sans escalier , s'offrit tout-à-coup à mes pieds.
« — C'est ici! dit le montagnard.
(1) Le houx est la palme du clan des Fraser.
— Comment descendre? demandai-je.
— Sur mes épaules : répliqua-t-il. Il y a des fentes dans la roche. Je sais où poser mes pieds quoique l'on n'y voie goutte. Venez ! le prince a passé là.
— Pauvre Charles Edouard ! murmurai-je » Macréa, ravi de mon émotion , me saisit et
m'enleva comme une plume ; le Samson de la montagne eût brisé les blocs du granit pour me faire un passage, tant il était ravi de conduire un ami des Stuarts dans la grotte de Charles- Edouard. Nous y arrivâmes enfin. Un rayon de lumière se glissait sur une des parois de la demeure souterraine; et j'y aperçus une espèce de bassin taillé dans le creux de la roche. Ce bassin contenait une eau limpide.
c — Cette eau ne tarit jamais : me dit mon guide.
— D'où vient-elle? lui demandai-je.
— On n'en sait rien! répondit-il. Dieu l'a envoyée là pour le prince; le petit réservoir est toujours resté plein depuis l'époque où il y rafraîchit ses lèvres ; et c'est une source sacrée. »
Je n'en demandai pas davantage. Cette coupe
de la nature avait abreuvé Charles-Edouard. J'y voulus boire aussi;... et j'y bus.
Je restai quelques instants sous la sombre caverne ; je cherchai la place où avait dû dormir le fils des rois; et je m'assis à cette place, je pris mon crayon ; et, à la faible clarté qui descendait vers moi, j'écrivis dans l'antre d'Edouard comme j'avais écrit sous la grotte de Fingal. Mais à Staffa je n'avais que des images de poésie et de fiction : ici j'avais des souvenirs d'héroïsme et de vérité. C'était plus que la grotte des mélodies et des légendes : c'était le rocher du courage et de l'infortune.
Mon guide me regardait avec surprise ; il cherchait à deviner ce que je pouvais tracer dans le petit livre ouvert sur mes genoux.
« — Je m'occupe de votre prince, lui dis-je ; j'écris ses malheurs; et on lira ces lignes en France.
— Et vous le vantez : n'est-ce pas? reprit le jeune Macr<?« ; Et, comme nous aussi , vous l'aimez?... »
Ses yeux étaient mouillés de larmes. J'avais envie de lui sauter au cou et de l'embrasser.
Ce royalisme héréditaire , ce cuite monarchique, cet amour, toujours dévoué, pour le prince qu'avaient défendu ses pères, me sem])lait si touchant et si beau I Je lui serrai la main vivement.
< — Vous êtes un brave! repris-je. Je voudrais que tous les Français vous ressemblassent. Mon pays, néanmoins, Macréa,ne manque pas non plus d'àmes fidèles. >
Nous sortîmes de la caverne. J'aimais déjà Macréa comme un ancien ami. Ses sentiments nous avaient rendus frères. Il sentait aussi, sans se l'expliquer, qu'il y avait entre lui et moi des rapports de loyauté, de souvenirs et de fidéhté. 11 s'approcha de M"^* Fraser ; et, la tirant à part, il lui dit d'une voix émue. :
« — J'ai un chien de chasse excellent, un beau terrier des montagnes : je voudrais le donner à ce monsieur. C'est bien peu de chose, mais c'est tout ce que je possède en ce monde. Offrez-lelui pour qu'il l'accepte! >
J'eus à mon tour les larmes aux yeux.
« — Merci! Macréa^ répondis-je, merci! je n'oublierai jamais cette offre et ce moment.
Oh! que je voudrais pouvoir accepter votre chien! Un symbole de fidélité donné par un montagnard écossais : c eût été pour moi un présent cher et précieux. Mais, loin de ma patrie, je le perdrais peut-être en route -. et que de chagrin j'en aurais ! Macréa! j'écris votre nom sur mon livre, auprès de celui du Prince Charles...
— Oh ! donnez-moi aussi le vôtre ! interrompit le highlander! »
Je souscrivis à son désir. Mais ce nom ne pouvait lui être connu ; ce nom ne lui rappelait rien. Le sien, au contraire, se rattachant pour moi à de grandes images, me sera toujours une souvenance d'honneur, de dévouement et de fidélité. Je me rappellerai éternellement, avec reconnaissance, l'offre naïve du montagnard; il ne lira pas ces pages, n'importe .-j'aurai du moins la conscience d'avoir parlé de lui comme il le méritait. Quelqu'un le lui dira peut-être ; et nous resterons frères... de cœur.
A quelques pas de l'antre du prince, il fut planté un rosier blanc. On sait que la rose de la maison de Lancastre était la palme du clan des
Stuarts. Ce rosier fleurit chaque printemps, loin de tous les regards, auprès de la roche déserte. Je sus que la jolie main d'une jeune et noble fille de la contrée avait planté là cet arbuste. Hommage touchant et mystérieux d'un dévouement traditionnel à une immortelle infortune! Je la vis depuis cette jolie 7naùij,e\\e tenait une gui tarie. Je lui demandai un chant jacobite; et j'entendis sortir des lèvres de la charmante Écossaise, au rosier blanc, cet air fameux de la montagne ;
Follou thee! follou thee !
King o'true highland earth! bouny prince Charlie f
« Nous suivrons toi ! nous suivrons toi ! « Bon prince Charles , notre roi ! »
Nous retournions à Beaufort-Castle.
« — Voulez-vous voir encore une des étonnantes curiosités du pays? me demanda M'' Fraser.
— Très volontiers, lui répHquai-je. »
Nous descendîmes de calèche ; et nous nous dirigeâmes aussitôt, à pied, vers un hameau isolé, au pied d'une aride montagne.
« — Qu'allons-nous visiter? repris-je.
— Une contemporaine de Charles-Edouard.
— Est-ce possible?
— Assurément. Elle se nomme Flora Forbés; elle a connu l'héritier desStuarts; et, née la même année que lui, elle a vu la bataille de Culloden. Elle a aujourd'hui cent vingt-cinq ans. »
Nous entrâmes sous la hutte oii vivait la prodigieuse centenaire. Elle était couchée sur un lit de paille au fond d'un réduit sans fenêtres où n'entrait jamais la lumière du jour. Deux jeunes filles, fraîches et gaies, soignaient la pauvre montagnarde. Flora Forbés^ en entendant ouvrir la porte, poussa un gémissement sourd qui ne ressemblait aucunement à une voix humaine . Quoique le soleil fut sur l'horizon, une chandelle fut allumée pour que nous pussions regarder, au fond du trou obscur où elle gisait, la contemporaine de Charles-Edouard. Elle se releva sur son séant d'un air surpris mais non alarmé. Elle avait encore des dents ; ses yeux étaient clairs et animés ; sa peau, d'une blancheureffra} ante, était collée sur ses os comme une mince couche de plâtre; elle me tendit sa main
de squelette et m'adressa ces mots à voix basse.
« — J'ai vécu trop longtemps sous le soleil, n'est-ce pas? »
Je fus confondu de ces paroles : elles étaient d'une mélancolie touchante et poétique. Cette espèce de spectre avait encore des pensées et des expressions. On ne pouvait pas affirmer précisément qu'elle vécût, mais la mort ne tenait pas entièrement sa proie. Sa mémoire vacillante avait par moments des éclairs, puis se perdait dans les ténèbres. Un jour le châtelain de Beaufort -Castle ayant été lui porter des secours :
« — C'est lord Lovât! lui dit une des jeunes filles de la hutte.
— Lord Lovât! répéta la vieille en fronçant le sourcil après l'avoir regardé : pourquoi n'estil pas en costume de highlandcr? C'est celui des braves du prince. »
Et le nom du héros de sa jeunesse sortit de sa bouche tremblante.
Une de ces mêmes jeunes filles, me montrant à elle du doigt, lui dit :
« — Voici un étranger ! chantez-lui un air du vieux temps : cela lui fera plaisir, »
Aussitôt la centenaire chanta ; c'était : The highlanders farewell, (l'adieu du montagnard proscrit). On ne pouvait guères distinguer les paroles, mais il y avait encore des sons(l).
« — C'est un ami de Charles-Edouard ! reprit la jeune tille en dirigeant de nouveau son attention vers moi. »
Flora F orbes me retendit la main. Un rire pâle et pour ainsi dire décharné passa sur sa bouche sans lèvres, ce fut son unique réponse.
Je savais qu'elle était catholique, je fis le signe de la croix : la joie se peignit sur ses traits.
« — Allez -vous à la messe? me demandât-elle d'un air heureux. »
Et, à mon geste affirmatif, elle commença ses prières.
(1) En voici deux strophes en français :
« — Notre gloire n'est plus , adieu terre chérie ! « La foudre a frappé nos vallons.
« Adieu, héros de la patrie !
« Proscrits et vaincus nous fuyons.
« Notre gloire n'est plus , fier de sa perfidie , « Il triomphe, l'usurpateur!
(' Adieu , héros de la patrie !
« Adieu la gloire ! adieu l'honneur !
LES TROIS ROYAUMES. 25a
M""' Fraser lui mit des pièces d'argent dans la main. Elle les regarda d'un air insouciant. Elle ne savait plus la valeur d'une monnaie ; et cependant elle comprenait le nom de son ancien prince. Le sentiment de Tintérêt pécuniaire était mort dans son esprit ; le sentiment de la fidélité royaliste était vivant encore dans son âme.
Je sortis de la hutte en un silence religieux. Je venais de voir une âme où il n'y avait presque plus de corps. Il régnait de la sérénité dans tout son être, quoiqu'il ne s'y trouvât réellement plus d'existence. Cette âme allait partir pour le ciel.
Nous fûmes de là, M""* Fraser et moi, à une chapelle catholique , bâtie , non loin , par lord Lovât. L'édifice est dans le genre gothique, à colonnes , à galeries et à tribunes. Le châtelain de Beaufort y a dépensé des sommes considérables. L'église est au milieu des montagnes ; à l'entour roulent des torrents.
J'y priai pour Flora Forbés ^ là-haut elle priera pour moi.
Le cœur plein de regrets et de mélancolie , Je quittai les vieux monts de la Calédonie.
J'avais dit adieu aux Highlands. Je partais l'àme retrempée dans les nobles idées de dévouement religieux et de fidélité monarchique. De beaux noms, revendiqués aujourd'hui par mon pays, avaient frappé mon oreille au milieu des grands souvenirs de Charles Edouard : Macdonald, Fitz James , Walsli : noms de gloire et de loyauté. Ils ont été l'orgueil de l'Ecosse; ils le sont aujourd'hui de la France.
Déjà du côté d'Invemess, bien que nous fussions à peine au i ^"^ octobre, le sommet des montagnes commençait à se couvrir de neige. Il faisait froid. Je m'arrêtai à un relai de poste pour me réchauffer par une tasse de thé, à la manière du pays. Un voyageur irlandais se trouvait près de moi contre le poêle de lauberge; il s'était informé de mon nom ; et il m'adressa ainsi la parole avec la franche cordialité de sa nation :
«. — Vous voyagez ici de châteaux en châteaux, monsieur le vicomte! j'ai lu cela dans les journaux. On vous accueille et on vous fête partout, comme une ancienne connaissance : c'est à merveille ; j'espère , néanmoins , que les réceptions de l'Ecosse ne vous feront pas oublier l'hospitalité de l'Irlande.
.„, , — Oh ! certainement non ! répliquai-je. Rien n'effacera de mon souvenir votre noble terre dÉrin.»
L'inconnu, satisfait, continua gaiment l'entretien. Ses observations sur les trois royaumes étaient pleines de finesse; et, parmi les plus remarquables, je notai l'apologue suivante :
< Un jour le diable étant en bomie humeur,
LES TROIS ROYAUJIES. 239
(ce qui n'est pas toujours dans ses coutumes, vu les tracasseries que lui causent parfois les résistances humaines), transporta, sur le haut d'une immense montagne, etau-dessus d'unlarge précipice : un Anglais, un Écossais, et un Irlandais. Le site était sauvage et glacial ; on y était au milieu des brouillards et des neiges. Satan a de bizarres idées.
« — Que croyez-vous pouvoir gagner ici? dit S. M. diabolique à l'Anglais. Je vous le donnerai sur-le-champ, i)
L'Anglais se mit à compter sur ses doigts avec un flegme imperturbable, et répondit sans hésiter :
« — Dix mille guinées, Mylord. j>
Autant de mille guinées que de doigts. La Providence ne lui en avait mis à la main que dix comme à tout le monde : et ce n'était pas assez ce jour-là.
« —Et vous? reprit le souverain à griffes, en se tournant vers l'Ecossais.
— Entendons-nous d'abord: répliqua ce dernier. Quel est à cet égard votre but? Mettez-
moi au fait de vos véritables intentions. Qu'etesvous en mesure de me donner ?
— A votre tour ! continua le démon interrogeant l'Irlandais. Que croyez-vous pouvoir gagner ici?... »
L'irlandais, jetant un regard moqueur sur les vapeurs nébuleuses qui l'environnaient, partit d'un long éclat de rire.
Cl — Ici? riposta- t-il soudain. Il n'y a à gagner. . . qu'un gros rhume. >
— Voilà, monsieur le vicomte ! ajouta mon voyageur, un petit conte quijdonne, àun certain point, une idée du caractère actuel des trois peuples.
Présentez une question à un Anglais : ill' envisage à l'instant sous le point de vue de Tintérôt pécuniaire et du profit commercial.
Faites une offre à un Écossais : il n'y répondra, d'une manière précise, qu'après un examen approfondi, et une mûre discussion.
Présentez enfin la même question à un Irlandais : il la saisira, de prime-abord et à la manière française, sous le rapport plaisant et malin. »
LES TROIS ROYAUMES. 54t
Je me rendais à Edimbourg ; je visitai Kinross en passant, et m'arrêtai douloureusement aux bords du Loch Leven. (i) Là est Je château où fut détenue l'infortunée Marie Stuart par l'implacable- Elisabeth: ses ruines serrent le cœur. Qu'elle dut souffrir sous ces murs, la belle souveraine d'Ecosse ! .. . Mais, en ce monde d'injustices, oii n'ont pas souffert les gloires humaines ! où n'ont pas triomphé les causes déloyales!...
Lorsque le 2 mai 1568, Marie Stuart, aidée du jeune Douglas, parvint à s'échapper de sa prison, les clefs du château de Loch Leven furent jetées dans le lac. Ces clefs, récemment retrouvées par un jeune homme de Kinross , ont été remises au comte de Morton. Elles avaient passé plus de deux siècles et demi sous l'eau. Elles n'ont plus trouvé leurs serrures.
Mais Edimbourg s'offre à mes yeux. La première vue de Londres, en arrivant par la Ta-
(1) Ce lac est de forme ovale irrégulière. Il a quatre tles , dont la principale est Saint-Serf, où fut un prieuré du même nom. Le château de Loch Leven, dont on ne se rappelle plus l'origine , commence à figurer dans l'histoire, en 1334. Il fut résidence royale , et , à la fin, prison d'état.
li. 16
mise, au milieu des fumées de la houille, m'avait péniblement frappé. Le premier aspect d'Edimbourg, V Athènes du nord de l'Europe, (^1) me fit l'impression contraire. Mon cœur sembla se dilater ; l'enthousiasme y descendait.
Comment pouvoir décrire Edimbourg! c'est la moins grande des trois capitales britanniques: ( elle n'a que ^40,000 âmes.) mais c'est sans contredit la plus poétique et la plus pittoresque. J'avais vu presque toutes les métropoles de l'Europe, aucune ne m'avait saisi d'une admiration aussi vive. Qu'on se figure, s'il est possible, une cité admirablement bâtie au bord de la mer, cité du miheu de laquelle s'élèvent des rochers gigantesques, à pics, hérissés de châteaux, d'obélisques et de statues! Voilà Edimbourg. Ses rochers se communiquent par des ponts jetés sur d'anciennes vallées, qui présentement sont des villes. L'immense géant de granit qui dresse son front dans les nues au centre de la capitale, est couronné par un castel à bastions
(2) (Surnom donné ;i Edimbourg) Tous les voyageurs en Grèce ont remarqué Textréme ressemblance d'Edimbourg avec Athènes; en beaucoup plus beau, selon M. W. H. Williams.
LES TROIS R0YAU31ES. ^ui
crénelés , dont les fortifications sont dans le roc , et le roc dans les fortifications ; tout cela se confond , se mêle et forme un je ne sais quoi de grandiose et de hardi, qu'on dirait le rêve d'un guerrier magicien. Les aspérités de cette masse ont des formes farouches et des couleurs sauvages, dont la plus riche imagination du peintre et du poète ne saurait rendre l'éclat fantasque . En face est 1 e fameux Calton Hill^ autre montagne colossale, où s'échelonnent des chefs d'œuvres dart, diadèmes à la nature. Ville de fantasmagories, à moitié dans les nuages, à moitié dans les précipices, tour-à-tour riante et sévère, ici, posée sur la plage unie de la mer, là, jetée sur le versant escarpé des montagnes , Edimbourg avec ses riches palais et son ciel vaporeux, ses campagnes fertiles et ses aires d'aigles féodaux, Edimbourg, digne d'être le rendez-vous général des héros et des poètes, est pour ainsi dire, à la fois, le camp des enfans de Wallace, et la cité des fils d'Ossian (\).
(4) Pour ajouter à tout ce qu'Edimbourg a déjà d'extraordinaire, un chemin de fer, partant de l^ mer pour aller joindre le rail-way de Glascow, est pratiqué en ce moment
Edimbourg a deux rues d'une beauté incomparable : Georges-street, et Princes-street. La première est ornée des statues en bronze de Georges IV et de Pitt (I ) . Au milieu de la seconde, terminée par Callon Hill et sa couronne de Temples, est le monument qu'on élève en ce moment à sir Walter Scott ; ce sera un petit prodige d'architecture gothique. Il a quatre façades , présentant chacune trois arcades en
sous quelques parties de la capitale. De cette manière , les fwnneiîfetles viaducs vont faire assaut de prodiges avec les colosses de granit surgissantdelaville, et les ponts franchissant les rues.
(1) Georges-street et Princes-street sont bordées de maisons magnifiques, qu'on dirait de bronze et de marbre , tant les pierres en sont brillantes et polies. L'église Saint- Georges , qui est à l'un des bouts de Georges-street , a une coupole dans le genre du Panthéon ; l'autre bout de la rue a une colonne surmontée par la statue d'un ancien ami de Pitt, qui, dit-on , rendit des services à l'Ecosse. Lorsque j'aperçus cette figure , élevée dans les nues et soutenue par quatre aigles, je m'en approchai avec empressement; elle dominait les statues des héros et des rois, comme aurait pu le faire un Charlemagne, un Auguste, un Alexandre, un Napoléon. « — Qui est-ce? demandai-je, en contemplant l'apothéose. On me répondit : — « Lord MeWdle. — n Ah! «
Je fis, à Londres, une remarque à peu près semblable, La statue du duc d'Yorck est sur une énorme colonne , et les rois sur de petits piédestaux.
Ogives, dont les pierres sont dentelées avec un goût exquis. Leurs nombreuses colonnettes sont d'un travail fini. Ce beau bâtiment, qui ne tardera pas à être achevé, sera pour Edimbourg ce qu'était Walter Scott pour l'Ecosse : une des gloires de l'époque.
Le jour même de mon arrivée, je montai à Calton Hill; là, près d'une tour élevée à la mémoire de Nelson^ se dresse un monument national qui devait être sur le modèle du Partlienon. Douze colonnes y sont debout et isolées comme les ruines d'un ancien temple : cela fait un grand effet vu de loin(^). Quel panorama que celui que j'avais à mes pieds ! Holyrood et sa fameuse chapelle, le Forth et ses fertiles bords, la mer et ses hautes montagnes, la ville et ses rochers pittoresques : Puis, enfin, de toutes parts, une masse de monuments qui joignent
(1) Ce monument inachevé . dont le duc d'Hamilton posa la première pierre, devait être érigé en mémoire de la dernière guerre contre la France, etenhaine de Napoléon, Cette idée, d'abord adoptée par plusieurs , finit par déplaire à presque tous. Les souscripteurs se retirèrent. L'œuvre demeura suspendue , et le temple resta fragment.
les inspirations de l'homme aux merveilles de Dieu(l).
Un juif nommé J«co6 Jecyk, demanda, il y a bien des années, à être enseveli dans un petit coin de ce rocher, alors sans monuments, avec l'idée qu'un cimetière ne pouvant être établi en un pareil endroit, il n'y dormirait à côté d'aucune dépouille chrétienne. On accéda à son désir moyennant 700 louis : Jacob les donna surle-champ; et il repose sur une des pointes de Calton Hill , entouré de tombeaux chrétiens (2)
Georges Hériot's hospital, est un des beaux édifices d'Edimbourg; on pourrait le croire de bronze, à la couleur de son granit. Il fut bâti sur le plateau d'un des rochers de la ville, par Georges Hériot^ joaillier de Jacques VI en 1 628,
(1) Un sculpteur distingué , qui a obtenu la permission d'établir son atelier à Calton Hill. y coiifceiionne en ce moment neuf statues équestres, parmi lesquelles sont celles de Marie-Stuart, de Robert Bruce et de Napoléon.
(2) Les principaux sont : le tombeau du poète Burns ; le tombeau du célèbre mathématicien Playfair ,• le tombeau du pro'^esseur de philosophie Dugald Stewart ; le tombeau de David Hume; etc. Ces monnmeni* «oiu d'une s"-ande beauté. Non loin, est le remarquable palais nommé High School.
connu sous le nom de Jingling Geordie dans les Aventures de Nigel, par Walter Scott. Là, sont élevés, gratuitement, environ \ 80 enfants de sept à quatorze ans [\).
Les frères Stuart dont j'avais visité la poétique demeure à l'île d'Aigais , étaient en ce moment à Edimbourg ; et ce fut avec un réel bonheur que je me mis en rapport avec eux. Je pus m'assurer par moi-même de la ressemblance extrême de Jean Sobiesky et de Charles Edouard avec les portraits de Charles I^"", et du prétendant. Non moins frappé du charme de leur entretien que de la noble élégance de leurs manières , je me convainquis que leur réputation d'être les hommes les plus accomplis de leur pays était complètement méritée. Ils m'offrirent d'être mes cicérone dans la nouvelle Athènes \ et l'on concevra combien j'en fus charmé. Pendant nos excursions, je ramenais continuellement Tentretien sur la royale
(1) Le bâtiment est de style gothique. Il a quatre grosses tours et huit petites. Sa cour intérieure est eu arcades comme un clottre. L'ensemble est imposant.
maison d'Ecosse. .. Mais, aucune parole orgueilleuse ne s'échappait de leur bouche ; et cette modeste réserve ajoutait encore à la haute opinion que j'avais conçue de leur caractère.
Nous fumes ensemble au palais (ÏHolytvod. Que de sensations j'éprouvai sous ces murs si malheureusement célèbres ! . . sous ces murs témoins de tant d'adversités!... Holyrood, ancienne résidence des rois d'Ecosse, est à l'extrémité de la ville, au pied du solitaire Jrthur's seatj, roc élevé de 822 pieds au-dessus du niveau de la mer. Sa position est pittoresque, mais mélancolique. Sa principale façade a delà majesté; les quatres tours qui la décorent, bâties par Jacques V, ont un caractère imposant : mais, rien de plus lamentablement triste, que la chapelle en ruines qui y est attenante, chapelle érigée en À \ 28, par David 1 " , où fut couronné en ^1655, Charles 1", et que ravagea, lors de la réformation, le fameux Knox et ses démolisseurs {\).
Je montai l'escalier des grands appartements
(1) Vis-à-vis Holyrood était jadis la croix de PabbAye que les covcii.uîts renversèrent , il n'en reste plu* que la place.
LES TROIS llOYAUMl^S. 241)
qu habitait Charles X, après ^850; et je me trouvai dans la longue galerie du palais oii sont les portraits des rois d'Ecosse, au nombre de 406 (I). Ce fut dans cette galerie, d'environ loO pieds de long, que Charles Edouard donna la fameuse fête qui suivit la victoire de Preston, et précéda celle de Falkirk. A ce bal célèbre, où l'entouraient toutes les belles de la Rose Blanche (2), que d'acclamations l'accueillirent ! « Ses jolis cheveux blonds et bouclés, dit l'historien Hume, son teint dune blancheur et d'une délicatesse extrême, son visage d'un ovale parfait, la pose élégante de sa tête, ses charmants yeux bleus. Tare bien dessiné de ses sourcils, son nez régulier et sa bouche gracieuse, l'avaient fait surnommer, le beau prince. En vain, quelques Whigs chagrins essayaient de dire que ses regards avaient une mélancolie de funeste présage, un enthousiasme général éclatait à sa vue. Charles était excellent cavalier :
(1) Ces portraits , qui sont de renfance de l'art, en fait de peinture , ont l'air d'être tous de la même main , et ont des figures qui semblent d'invention. L'élection des pairs d'Ecosse a lieu aujourd'hui sous ces murs.
(3) Nom donné à toutes les dames dévouées aux Stuarts.
aSO LES TROIS ROYAUMES.
€ // ressemble à Robert Bruce! » s'écriaient ses nombreux partisans, en le voyant passer à la tête de ses clans ; et ce n'était pas une illusion (^ ) . » A la fête de Holyrood, on voyait briller sur sa veste de tartan rouge à carreaux, l'étoile nationale de saint André ; une écharpe azur et or lui servait de beaudrier; et à sa toque en velours bleu était la rose de Lancastre. Alors, autour de lui, que de joies! Il revenait vainqueur de Presion : eùt-il pu prévoir Cullodcn (2) !
Je passai dans la chambre à coucher de Charles X , précédée de son cabinet de toilette ; le plafond en est remarquable. La salle de déjeuner et la pièce qui suit ont des tapisseries de France qui y furent apportées par Marie-Stuart. La grande salle à manger vient ensuite et ouvre sur la salle du trône. Cette dernière enceinte , tendue en damas rouge , a un beau portrait de Georges IV , en costume de higfUander^ peint par le célèbre Vilkie. Plusieurs détails curieux ,
(1) On peut s'en convaincre en comparant son portrait à celui de Robert Rrucc, qui est à Holyrood. (a) Voici l'air du Stratlispey (danse écossaise) qui fut joué
dans ces divers appartements , auraient mérité
dans la galerie d'Holyrood en 1743, lorsque Charles Edouard y ouvrit le bal. Ce fut, dit-on, avec une comtesse de Wemyss.
Strathspey tnth ithich the prince, Charles Edward, and the countess of Wemyss opened the state bail at Jlohjrood in 1745.
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attention ; mais pou vais -je m'y occuper d'autre chose que des souvenirs de Charles X ! Là, que de larmes il avait dû contenir pour ne pas ajouter aux douleurs de son auguste famille ! Là , que de fois la souffrance du monarque avait élevé des prières au ciel pour lui demander la résignation du chrétien : le juste l'obtint du grand juge. Ce fut sa dernière couronne (^ ).
Une particularité me frappa : c'est que , dans ces appartements de la royauté, du malheur et de la foi , lieux oi^i pleura la fille du roi martyr, et sur lesquels semble s'être étendu quelque chose de sacré , personne n'élève la voix. On dirait un sanctuaire oîj les fronts doivent s'incliner avec un silencieux respect. Les lèvres n'y ont pas de sourire ; on passe , on regarde , on se tait. 11 semble que d'invisibles témoins sont là : l'ombre du vieux roi y préside.
Je me rendis où demeurait S. A.. R. le duc de Bordeaux ; je traversai rapidement les premiè-
(1) L'enceinte, dont le roi avait fait sa chapelle , est une galerie au fond de laquelle il y a deux cabinets, dans deux tourelles. C'est aujourd'hui lui salon occupé par iady Strathmore, et où il y a des tablccuix de prix , notamment un superbe Van-Dyck.
LES TROIS ROYAUMES. 2o5
res pièces (I ) et ne m'arrêtai que dans sa chambre. Son portrait, lithographie par M. d'Hardivilliers , était près de la cheminée. A l'entour il y avait des tableaux de prix, notamment un Rubens : je ne voulus pas les regarder ; la lithographie parlait plus à ma pensée que les belles peintures des grands maîtres. — < Nous aimions beaucoup votre prince : me dit , avec un accent ému , la personne qui nous ouvrait les portes : tout Edimbourg l'a regretté. Dieu conserve le fils de France !
— Oh oui ! Dieu le conservera : interrompisje vivement. >
Et j'ajoutai d'autres paroles. Mais ce que /« je pus prononcer, ici je ne saurais l'écrire (2).
Il me restait à voir la fameuse aile du château
(1) Antichambre , salle à manger et salon. La salle à manger a un portrait de la femme de Charles I" , par Van-Dyck, et celui du laird de Macnab^ en chef de clans. Le salon a le portrait d'un marquis de Breadalbane, enfant, vêtu en chef dehighlanders, du temps de la reine Anne.
(2) Lorsque ces mots m'étaient dits à Holyrood : « Nous aimions beaucoup votre prince , » je ne prévoyais pas qu'une preuve éclat^inte en serait donnée un mois plus tard. On sait avec quel enthousiasme a été reçu Mgr. le duc de
2o4 LES TilOIS ilOYAUMES.
qu'habitait la rciiif' Marie-Sluart. j'y montai par uu escalier de pierre , dont l'aspect me parut funèbre ; une des premières pièces offre le lit de Charles 1". Il me fit l'effet d'un catafalque. Ses tentures, déchirées et noircies parle temps, sont entourées d'une barrière faite avec un long cordon rouge ; on ne peut ni les toucher ni les approcher (i ). Charles-Edouard coucha là en ^ 745, avant son départ pour Inverness. Y reposa-t-il sans effroi ? C'était le lit d'une victime.
Me voici chez Marie-Stuart. A ma droite est son lit tel que le laissa la reine en quittant pour jamais Holyrood ; il est maintenant dans le même état de vétusté que celui de Charles I^r. Sa vue a quelque chose de glacial et de sinistre. A côté , sous une vieille portière en tapisserie du 46' siècle, est une porte masquée ou-
Bordeaux , à la fin d'octobre dernier, par la noble ville d'Edimbourg. Les populations s'y pressaient sous ses pas,' pour le saluer de leurs vives acclamations. Certes, si j'avais alors pressenti le voyage de lauguste descendant de nos rois , je l'aurais attendu en Ecosse.
(1) 11 en est de même de tous les meubles en lambeaux qui garnissent la chambre ; on ne peut les regarder que de loin.
LES TROIS ROYAUMliS. 255
Yrant sur un escalier dérobé qui descend à la chapelle. Ce fut de celte porte que, le 9 mars 1566, sortirent les assassins de Rizzio à la tête desquels était Darnley. Marie Stuart soupait en ce moment , dans son petit cabinet de toilette, avec la comtesse d' Argyle , Rizzio et deux autres personnes. L'époux de la reine entra tout-à-coup suivi de lord Ruthven , de Georges Douglas , de lord Lindsay et de plusieurs hommes armés ; son œil étincelait de haine et de fureur. Rizzio, à sa vue , prévoyant son sort , tomba à genoux près de sa souveraine, et, s'entourantdes pHs de sa robe, implora sa protection ; mais Darnley , entraînant Marie-Stuart hors du cabinet, la sépara de lui violemment. Aussitôt Georges Douglas porta un premier coup de dague à Rizzio , l'arracha de l'appartement ; et , tandis que Marie-Stuart remplissait Pair de ses supplications et de ses cris, cinquante -six coups de poignard achevèrent la victime (\ ).
Le forfait accompli, Marie-Stuart, l'àme
(1) Pendant ce temps, Morton, le chancelier du royaume, gardait les portes du palais , avec 160 hommes armés , pour assurer l'exécution du meurtre.
P 2S6 LES TROiS ROYAUMES.
I brisée, laissa tomber ces mots menaçants :
i «• — Maintenantphis de pleurs : la vengeance! i>
I J'entrai clans le fatal cabinet; le portrait de
1 Rizzio y est resté ; la figure de cet homme était
I Ijelle. On me montra, en ce même lieu, dans
I une boîte ayant appartenu à Marie Stuart, la
% délicieuse miniature de cette auguste infortu-
": née. Pour la première fois je la vis , pleine de
charmes et d'attraits , telle que je l'avais rêvée. C'était bien la poétique reine d'Ecosse , dans tout l'éclat de sa jeunesse , avant les erreurs de sa vie et la prison de Lochleven. En regardant les traits de Marie, je conçus la haine de sa rivale : j'avais vu ceux d'Elisabeth.
En ce même cabinet est une pierre de couronnement qui servit au sacre de Marie-Stuart : ce n'était pas celle de Scone. Une madone est à côté peinte sur marbre. John Knox qui , diton, fut un des assassins du cardinal Beaton, et l'un des compHces du crime de Darnley, mit cette image sainte en pièces. On en a recollé les morceaux (1).
(i) «Si John Rnoxne prit pas une part directe à l'assassi-
LES TROIS ROYAUMES. 2hT
Mais l'endroit le plus saisissant de cette parlie du palais est le vestibule où expira Rizzio. Le sang qui s'y est incrusté dans les dalles n'a jamais pu en être efïiicé ; les couleurs de l'homicide y sont restées comme un sceau d'accusation éternelle. Ni les efforts de 1" homme ni les ravages du temps n'ont pu le faire disparaître. On est là en face du crime : on le voit saillir du pavé.
Je descendis à la chapelle ; l'escalier du meurtre est muré. Je me rappelais avoir vu, au Diorama de Paris, ces tristes et magnifiques ruines, éclairées de nuit par la lune ; elles m'avaient fait alors une vive impression. Combien la ressentis-je plus forte en revoyant ces mêmes murailles, dans leur véritable cadre , au milieu de leurs funèbres souvenirs !.... Qu'il avait passé là de malheurs ! Que de débris de toute nature !. Que de victimes en tout genre !
Au fond de l'église est un caveau , assez bien conservé , que ferme une grille de fer. Il contenait les dépouilles mortelles des rois David II,
n:U du cardinal Beaton , il se chargea du moins de l'approuver en langage biblique. « (llist. de Chailes-Edouard , par Auiédée Pichot. t. l. p. 10J>.)
Jacques II, Jacques V, de la reine Madeleine sa femme , et de Henri Darnley. John Knox fit briser ces tombeaux et en dispersa les ossements. Depuis , ces ossements ont été recueillis , mais non enterrés ; et on les voit , par petits tas, au fond du caveau sépulcral.
Une des galeries latérales de la chapelle est encore debout avec ses beaux piliers et ses superbes ornements d'architecture ; l'autre n'est plus que décombres. La vieille maison de Dieu, bien que sans toits et sans charpentes, vous laisse encore admirer son portail et ses sculptures. On n'y peut plus dire d'office ; mais on peut encore y prier, selon la charité chrétienne, pour l'oppresseur et l'opprimé , pour les bourreaux et les victimes.
Jadis , aux temps de la chevalerie , en face l'abbaye d'IIolyrood, il y avait un champ de tournoi. Cette lice guerrière , entre les deux hautes montagnes é'Artlmr's-Seat et de Calton-HUlj, s'étendait jusqu'à l'emplacement oii est aujourd'hui le pont de George IV. Quel changement depuis cette époque! L'ancien préau des poursuivants d'armes est aujourd'hui la
partie dEdimbourg qu'on appelle la vieille Cité. Des rues étroites et des maisons gothiques, à dix et onze étages, y sont pressées et entassées ; j'y examinai Y hôtellerie dti Cheval-Blanc qui, selon la tradition, fut d'abord une résidence royale, et qui, présentement, n'est qu'un groupe informe de baraques sales et en démolition. Là, le fameux marquis de Montrose, venant prendre un cheval pour aller rejoindrel'armée de Charles l^% en fut empêché par la populace. J'entrai dans cette auberge, autrefois si bruyante et si fréquentée, aujourd'hui si délabrée et si déserte : une de ses pierres porte le chiffre i 625. Plus loin, je m'arrêtai, rue de la Canongate, devant une maison historique bâtie en ^ CI 8, parle comte de Murray. Cette maison a un balcon d'oii le marquis d'Argyle et sa famille vinrent voir passer le royaliste marquis de Montrose , que l'on menait à la prison , et de là à la potence (i ). A quelques pas est la maison de John Knox. On montre en-
(l) « Le génie implacable des sectes, dit M. Villemain, dans son histoire de Cromwell , se montra dans la barbarie du jugement porté contre ce vaillant homme. 11 fut ordonné qu'il serait pendu à un gibet . haut de 50 pieds , et que ses quatres membres seraient attachés aux portes des quatre principales villes du royaume. •>
core la petite fenêtre d'où, revenu de France où il avait passé dix-huit mois aux galères , le hrouche réformateur pérorait le mob assemblé. Sous cette fenêtre est son buste. Il est en bois peint, grossièrement sculpté, comme les madones du vieil âge. Lui, en façon d'image sacrée ! lui qui les détruisait en tous lieux ! Ange exterminateur, quel saint ! (1).
La prison d'Edimbourg, chantée par Wa).ter Scott, n'existe plus. Sa porte d'entrée avec son énorme cadenas et sa clef fut portée à Abbotsford, chez Walter Scott, où on la voit encore. Cette prison fut démolie en 1817 et remplacée ailleurs par une autre. Près de son ancien emplacement est la belle cathédrale de Saint-Gilles (2), et le Parliament-
(1) Celte (igure grotesque est à l'angle crun pignon. Jolm Knox, né on mai 1503, moiinit on novembre 1372.
(2) Cette église, dédiée à saint Gilles , ancien patron de !a ville, date du quatorzième siècle. En 1605 , Jacques VI , prenant possession du trône d'Angleterre , sous le nom do Jacques !'■' , y fit *es adieux à ri'cosso. Son discours arracha des larmes. Le régent .Murray et !e marquis de Jlontrose y furent enterrés. C'est la seule église qui échappa à la finie dévas'atrice des covenants.
Hoiise ( ! ) . MonionsixuChcKeaud'Édiînbourg (2).
il me tardait de gravir le rocher de basalte
où cette forteresse s'élève: son origine se perd
dans la nuit des temps (5). Son premier nom
(1) La grande salle de Parliament-house , Outer-hoiise^ olîre la statue (Vllenri ])iiudas , premier lord Melville, et celle (i<; Duncan l'orbes de Cullodeii, qui fut , en partie, cause dcia porte de Chailes-lîdoiiard. Ce magistrat fit d'inuliies ell'orts eiisiiite pour empéclier le duc de Cumberland de transformer LÉcosse en un vaste cimetière; il vit massacrer , pour prix de ses services, jusqu'aux membres de sa famille.
Le Payliament-house s'est augmenté de constructions élégantes , où se trouve une superbe bibliothèque {avocates librairy),
(2) Ln ce même quartier , s'élève un bâtiment gotbique , en forme d'église, à flèches denteléi's, doiU l'architecture est admirable. Ce sera la salle de l'assemblée générale de Véglise d'Ecosse (l'ancienne, et non celle du mouvement). En face est la maison de Jlarie de Guise , femme de Jacques V', et mère de Maric-Stuart. On ne conçoit pas comment cette masure a pu jouer le rôle d'un palais. On lit sur ses murs ces deux mots : << Laus Dco. » (gloire à Dieu). C'est leur seul ornement. La date est à coté : lo91.
(5) C'est une des quatre forteresses qui, d'après le traité de l'Union , doivent rester constamment fortifiées : les trois autres sont Stirling , Dumbarton et Blackness. Le roc d'Edimbourg est à 585 pieds au-dessus de la mer. En 1296, lors des guerres entre Bruce et Baliol , il fut assiégé et pris par les Anglais , qui le gardèrent jusqu'en 1573. Bruce le reprit et en détruisit les forts. Edouard III les releva. Eu 1341 , sir William Douglas en chassa les Anglais. En 1313 , Elisabeth l'enleva à Marie-Stuart. En 1330 , il capitula devant l'armée de Crorawell.
fut le Mont des douleurs^ ou plutôt le Mont de douloureuse garde ^ ainsi que cela se disait aux jours de Lancelotdu Lac ; puis, Castriim-Puellarum ou Maiden's-Camp, (la montagne des vierges) (4) ; puis a]^Tès^ Dunedin ., nom celtique. Aujourd'hui c'est le RocCastel (2).
Lorsque Charles-Edouard entra triomphant dans Edimbourg, en ^1745, il ne put s'emparer de la citadelle; parti peu après pour l'expédition d'Angleterre, il n'avait laissé au palais à'JIolyrood qu'un seul montagnard pour toute garnison. (( — Vous ne tarderez pas à être pris, vinrent dire au soldat de foux frères. — Bah ! répondit le Highlander en se penchant mystérieusement à leur oreille : vous ne savez pas le fin mot : je vais vous le confier eu secret. Plus de cinq cents hommes sont cachés dans nos caves pour couper la retraite aux Anglais s'ils descendent de leur rocher. » Celte confidence fut de suite rapportée au gouverneur de la place; et, jus- Ci) Ce nom lui venait , dit- on, de ce que les liiles des rois Picts y furent longtemps élevées.
(2) Ce fut autrefois une résidence royale , ce n'est plus maintenant qu'une caserne et nn h(^pital militaire. Marie- Stuart y donna le jour à Jacques VI, qui réunit l'Angleterre à l'Ecosse.
qu'au retour de Charles-Edouard, pendant que le drapeau de la maison de Hanovre, soutenu par de nombreuses cohortes, se déployait sur le plateau de la forteresse, la bannière des Stuarts, sous la garde d'un seul soldat, flottait sur le vieux palais des rois d'Ecosse.
Rien de plus curieux que le Roclier-CUadelle d'Edimbourg. Après avoir monté plus de trois cents pieds, et passé des ponts-levis qu'on croit au sommet de la montagne, on se trouve au milieu de rochers qu'il faut grimper pour arriver à de nouvelles portes qui vous conduisent à de nouveaux pics, sur lesquels sont de nouveaux forts. Cet amas de constructions dans le granit et de rochers dans les constructions, est tout ce qu'on peut imaginer de plus âpre, de plus formidable et de plus désordonné. Javais admiré le panorama d'Edimbourg du haut de Caltonmu : 3Iou enthousiasme s'accrut sur le plateau du Maiden's-Camp. J'avais devant moi les chaînes de montagnes &' Arthur' s-Seal, de Black forci et de PenUand-Hills . J'apercevais l'ancien monastère des Frères gris détruit en partie par les Covenants et où est enterré l'historien Robertson, la place du marché où fut
exécuté Montrose, la mer et ses navires, le Ben Lomond et ses nuages ; que de sites riants et de vallées fertiles ! On me montra au loin une carrière où les Hollandais vinrent jadis tirer de la pierre pour bâtir le palais d'Amsterdam ; je restai longtemps en contemplation devant ce tableau magique. On ne m'en arracha qu'avec peine (1).
Et pourtant un spectacle curieux m'attendait. Mes nobles guides me menèrent dans l'intérieur de la forteresse pour y voir tlie scottish regalia (les insignes de la royauté écossaise). Je montai un escalier de donjon ; et je fus introduit dans une salle voûtée, sans fenêtres comme un cachot, tendue de rouge et de noir comme une chambre ardente, etéclairée par cpiatre lampes suspendues autour d'une cage de fer.
€ette cage, placée au milieu de l'extraordinaire enceinte , offrait à travers ses barreaux : \ " l'ancienne couronne des rois d'Ecosse ; 2° une épée donnée à Jacques IV par le pape Jules H; et ù'^ deux sceptres royaux, dont un du quator-
(1) Sur lin des plateaux du fort est. un canon d'une grosseur piodigieus(!, nouniié Mons-meg, paice qu'il fut londu à Mons. Ses boulets pùser.t de 250 a :00 livres.
zième siècle. Ces objets (tlie scotlish regalia) enfermés, depuis la reine Anne, dans un énorme coffre en chêne, à cercles de fer, avaient été comme perdus. On ignorait ce qu'ils étaient devenus, lorsque Walter Scott, faisant des fouilles et des recherches dans le château, y découvrit un jour le mystérieux coffre. Il est maintenant dans la même salle oii Ton a étalé le trésor qu'il recelait. La couronne est d'or, enrichie de pierreries et posée sur un coussin de velours rouge garni d'hermines. A côté est la belle épée de Jacques IV, et le magnifique sceptre de Jacques V orné de fleurs de lys. Ce sceptre a une boule de cristal qui vient d'un temple de druides.
Sous la même cage de fer se voient l'ordre et le collier de la Jarretière donnés par Elisabeth à Jacques VI; le cardinal d'Yorck à qui ils appartenaient, les renvoya à Georges IV dont il recevait une pension à Home. Là aussi est l'anneau du couronnement de Charles I (I).
(i) La duchesse d'Albanie, qui tenait cet anneau de Charles-Edouard, son père, le lit passer en Angleterre. Elle en espérait des sommes considérables : les reçut-elle ? on afdirme que nom.
266 LES TROIS ROYxVUMES.
Si je voulais détailler les nombreux monuments d'Edimbourg, que de pages il me faudrait encore! Je devrais mentionner V Université , V Institution royale , Watson's hôpital^ V Infirmerie royale^ les ponts et les statues de la ville ; mais ces belles créations ont déjà été décrites dans bien des livres, et je parlerai seulement des deux premières.
L université : il n'en existait pas à Edimbourg avant le seizième siècle. Jacques VI fonda celleci en 1 582. Sur son emplacement était une maison isolée nommée Kirk-of-Field (église des champs). Là, lord Darnley^ revenant malade de Glascow, dix mois après le meurtre de Rizzio, dormait paisiblement dans son lit, quand toutà-coup le comte de Bothwell, le nouveau favori de Marie Stuart, entra dans sa chambre et se précipita sur lui ; la lutte ne fut pas longue : Darnley fut étranglé. Puis, pour effacer les traces du meurtre, Bothwell fit sauter la maison avec' des barils de poudre venus à cet effet de Dumbar. Et ainsi s'accomplit le mot de Marie Stuart après le forfait d'Holyrood « maintenant plus de pleurs : la vengeance (^ ) ! »
(1) « Kirk-of Field était en pleine campagne. Son ter-
L'institution royale : Cet édifice à longues colonnades serait un monument magnifique s'il avait plus d'élévation. 11 s'y fait des expositions de peintures. J'y remarquai plusieurs choses curieuses, notamment le maiden, (guillotine écossaise), mis en usage par le régent comte de Morton, qui y eut, dit-on, sa propre tête tranchée (4 ) . . . Hélas ! pourquoi faut- il que, si souvent, parmi les différents tableaux offerts à la vie, on ne puisse jamais rien examiner, rien approfondir, sans y trouver le meurtre et le crime !...
Je venais d'achever mes excursions dans Edimbourg, lorsqu'une aimable lettre de la duchesse d'Hamilton vint m'engager à visiter Hamilton-Palace^ une des plus belles résidences de l'Ecosse. Je m'y rendis avec empresse-
« rain élevé, lui donnait tous les avantages de la salubrité
« de l'air Le dimanche 9 février 1567, la reine partit
« de là, à onze heures du soir, pour un bal à Edimbourg. « Le lendemain, à deux heures du matin, la maison minée, « sauta..... On trouva le corps du roi et celui d'un domesti- « que couché dans la même chambre, étendus morts dans « un jardin voisin, qui était au-dedans des remparts de la « ville. Darnley n'avait que 2 L ans. » (Hist, d'Ecosse, par Robertson).
(4) Ce fait a été souvent contredit.
ment. Sur ma route était Falkirk où Charles Edouard remporta sa brillante victoire sur le général anglais llawley et vengea la défaite de Wallace. Je vis Linlilhgoiv oh naquit Marie Stuart, et la plaine de Bannockburn où Robert Bruce, victorieux, brisa le joug de l'Angleterre, en 15^ 4. Non loin est le village de Camelon où fut jadis une ville romaine bâtie sous Yespasien , et où les vieux Calédoniens livrèrent un de ces poétiques combats chantés par Ossian. Entre Falkirk et Stirling sont les restes épars de la forêt de Torvood, où Wallace, pom'suivi par ses ennemis, n'eut daulre refuge qu'un chêne. Jl reste un débris de cet arbre, et il est vénéré par le peuple.
Hamilton, situé au milieu d'un superbe parc, est un palais tel que peu de souverains en possèdent. Sa façade et son haut perron, ornés de colonnades, rappellent les monuments de Rome et d'Athènes (I). Quant à l'intérieur, le duc
(l) Ce palais est dans le style grec et romain. Le duc dllaniilton y a été son propre architecte. Les sculptures en pierre et en bois de cette royale demeure, son péristyle et son escalier noir , sont d'inie incomparaMe beauté. Il faudrait un volume pour détailler la quantité de ses salons
LES TROIS ROYAUMES. iJ69
(l'IJamilton y a réuni tout ce que lEurope enîière a pu lui fournir de plus rare et de plus curieux. Sa grande galerie, avec ses colonnes en porphyre noir d'un seul morceau, son trône, son plafond, à armoiries, semé de fleurs de lys d'or, ses portraits de famille et ses meubles de Boule, est une des plus somptueuses qui existent. On se croit au Louvre en se promenant le long de cette enfilade interminable d'enceintes etde salons où sont entassés des chefs-d'œuvre de marbre et de bronze, des tableaux et des magnificences en tout genre. Il a fallu de longues années et une suite de révolutions pour mettre le duc en possession de toutes les raretés merveilleuses qu il a transportées là des quatre coins du monde (<).
el de ses galciies. Il y vient io-unellemcnt une fouie iratTiensc de curieux.
(î) Sous les lambris d'or de ce musée royal, est le tableau célèbre et fort connu de Daniel dans la fosse aux lions, par liuhens: Un poi-iiait en pied de Charles I" par f'^'an- Dyclc, cl un portrait eu pied de yapoléon, ]}hv David. Je î(!mat'(pîai, panr.i les meiîbles du palais, un gi'and callVe en laque de la Chine, ayant appartenu au cardinal Mazarin, ime enoime coupe d'onix monlce en vermeil, et un supcî bo service en porcelaine de Sèvres donné au duc d'Hamiiton, ])ar Charles X , alors que le roi habitait Holijrooil : Le duc de lo;dcaux, cnlantj avait passé qiieiqvic.-^ jours i\ Hamiitou.
Peu après mon arrivée, le duc d'Hamilton me proposa une partie de cheval ; le duc est excellent écuyer. Nous fûmes ensemble à son château de Châtellerault., ainsi nommé parce que les Hamilton furent faits duc de Châtellerault parle roi de France ,en 1548, pour récompense de leurs services [\ ) ; de là nous fûmes aux ruines de Cadzow^ ancien château des rois d'Ecosse (2), et nous rentrâmes au palais.
Je désirais beaucoup voir la princesse Marie de Bade, aujourd'hui belle-fille du duc d'Hamilton : mais la marquise de Douglas était allée vi-
S. A. R. a revu récemment cette belle demeure ; et le noble châtelain, comme on le sait, l'y a reçu royalement.
(1) Le bisayeul du duc actuel bâtit ce chîfteau sur le modèle de celui de Châtellerault , en France. On sait que, lors de la captivité de Marie-Stuart , le régent Murray fut tué par Hamilton-Bothwellhauglu Murray l'avait dépouillé de ses biens; et la femme de cet Hamilton était morte par suite des mauvais traitementsqu'elle avait subis. La carabine avec laquelle Hamilton tua Murray à Linlithgow est conservée au palais du duc.
(2) Cadzow date du huitième siècle, et fut résidence royale. Ses ruines sont dans des gorges de montagnes et audessus d'un torrent. Cadzow , autour duquel se trouvent des restes de pierres druidiques, fut démantelé par les guerres civiles du temps de Marie-Stuart. Elisabeth le ût brûler pour punir la famille d'Hamilton de son dévouement à la reine d'Ecosse.
LES TROIS ROYAmiES. 271
si ter avec son mari ses belles possessions d'A.rran. J'en eus un véritable regret ; car j'avais connu à Baden-Baden la charmante fille de la grande-duchesse Stéphanie; et j'eusse été ravi delà retrouver en Ecosse. Leduc voulait me garder plusieurs jours à cet effet; mais la saison avançait ; je n'avais que peu de temps à moi pour achever mon voyage ; et je ne prévoyais pas alors que S. A. R. le duc de Bordeaux, quelques semaines plus tard, porterait ses pas vers l'Ecosse !...
Le duc et la duchesse d'Iiamilton étaient seuls en ce moment chez eux. Je n'en vis pas moins le château dans toutes ses pompes. Le dîner eut lieu au salon des banquets; et, en sortant de la table du magnifique châtelain, je trouvai toutes ses galeries éclairées, chauffées et splendides, comme s'il s'y préparait une fête.
Du palais d'Hamilton je me rendis à Lanark, oùWallace commença ses premiers exploits. Non loin sont les célèbres chutes du Clyde : j'avais vu celles du Rhin à Scliafflioiise et les cascades de TroUhattan en Suède ; je n'en fus pas moins frappé de celles-ci. Le comte de
Wemyss, un des plus nobles et des plus riches propriétaires de l'Ecosse, m'avait offert Tliospitalité dans son chàteaude Gosford ; je fus y passer quelques jours (I).
Le château de Gosford est au bord de la mer, au milieu de bocages enchantés. Les pièces d'eau y sont bordées de délicieuses fabriques, et les boulingrins semés de parterres fleuris (2) . Le grand père du comte de Wemyss, frère du célèbre lord Elcho qui suivit le prétendant en France après sa dernière défaite, avait bâti, en 1800, et au même lieu, un palais qui lui avait coûté trois milhons ; celte construction princière a été abandonnée. Le lord actuel s'est bàli un second château à deux cents
(1) A propos des coiifoî't;iblcs ilemeurcs des i!es britanniques , je signalerai ici Tetonnant contraste rpji existe entre les lits de l'Iicosse et ceux de rAllemagne. Les premiers sont dune largeur énorme, avec des diaps et des rideaux d'une ampleur [)ro(ligieuse. Les seconds ont deux pieds de large , trop courts pour une (aille ordiiinire, sans lidj^cnx , tl n'ayant pour draps ipie des espèces de serviettes qui ne ^ous enveloppent pas,
('2) Lord Wemyss a une collection de tii])!eaux du plus grand prix , et des marbres d'Italie de la plus haute valeur. Un matin , je vis pécher dans ses pièces d'eaux. En dix minutes, il fut pris, au filet, oOO poissons, tant grands qiie petits : perchfts , truites et tanches.
pas du premier ; et rancien biUiment, représentant cent cinquante mille francs de rente, est resté superbe et debout, mais inhabité et désert. 11 prélude à l'état de ruines.
La plaine oii se livra la bataille de Preston, appartient presque en entier à lord Wemyss. La châtelaine de Gosford eut la bonté de me la faire parcourir en calèche. Je vis la place où, la veille du combat, Charles-Edouard coucha sur un amas de cosses de pois : il ne voulait ni lit ni maison. Le duc de Perth commandait son aile droite, et lord Georges Murray son aile gauche. Là, parmi lesHighlanders, eurent alors lieu de ces exploits extraordinaires qui sembleraient n'être possibles qu'à un peuple de géants. Les Mac-Gregors, armés d'une espèce de faulx appelée la hache d'armes de lochaber^ rasaient, en passant et en un clin-d'œil, les têtes de l'ennemi de dessus leurs épaules ; rien ne résistait à ces foudres. Un Ilighlander , encore imberbe, fit à lui seul dix prisonniers et les chassait devant lui comme un troupeau de moutons. On amena un montagnard, âgé de quatorze ans, à Charles Edouard vers la fin de la grande journée. « — On m'assure , iui dit le
prince, que tu as tué quatorze ennemis : est-ce vrai?
■ — Je ne sais si je les ai tués, répondit naïvementl'enfant-héros ; mais, ce qui est sur, c'est que je leur ai passé mon épée au travers du corps. »
Notre calèche était près du sentier où le général de l'armée anglaise tourna bride et prit la fuite du côté de Berwick : ce sentier s'appelle encore chemin de John Cope.
Lorsque ce chef arriva à Berwick : « — Sir John ! lui dit lord Mark-Ker, vous êtes le premier général de l'Europe qui ait apporté la première nouvelle de sa défaite. . . (1) »
Si, à cette époque, et alors que la marche du prétendant sur Londres jetait la terreur au palais de Saint- James, la France eût envoyé quelques bataillons en Ecosse, selon ses promesses, les Stuart remontaient au trône (2) . Mais Charles
(d) Les Écossais ne perdirent, à Preston , que 50 hommes et n'eurent que 80 blessés. Les Anglais laissèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite , 500 morts , plus de 1000 prisonniers , leurs tentes , leurs bagages , leurs canons et leurs drapeaux.
(2) Le bruit courut alors à Londres que les Français avaient débarqué au nombre de 10,000. Le roi Georges fit aussitôt tenir prêts ses yachts au quai de la Tour, y fit cacher ses trésor?; et tout était disposé pour qu'à la première nouvelle, S. M.
Edouard n'avait malheureusement pour alliée qu'une cour sans énergie où les corruptions de la Régence avaient porté leurs fruits. Madame de Pompadour dirigeait, en même temps, le ministère de Louis XV et les voluptueuses fêtes de Choisy. On fit à Paris de la lâcheté sous le nom de prudence ; on y prépara les chutes futures de la monarchie légitime en y abandonnant la cause présente du droit. Ah! si Louis XIV eût vécu!
Lady Kinnaird, aux rives du Tay , m'avait fait cadeau dun plaid écossais ; lady Harriet Sultie, fille de lord Wemyss, me donna, pour l'agrafer sur l'épaule, une broche d'argent que portait un brave Higldander à la victoire de Preston. Ce sont deux précieux souvenirs.
J'avais peine à quitter l'Ecosse. La vie était si douce au miheu de ces nobles familles qui accueillent le voyageur avec une si touchante bonté ! . . . Il fallut cependant me résoudre à de nouveaux adieux. La veille de mon départ, l'intendant du comte de Wemyss me proposa
mit à la voile pour la Hollande. Charles-Edouard n'était plus qu'à trois journées de Westminster. (Amédée Pichot. Hist. de Charles-Edouard, t, 2. p. 147.)
276 LES TROIS ROYAOÎES.
une longue excursion dans le îladdington- Shire; j'y consentis, et nous partîmes.
Une foule d'églises et de couvents, dont les ruines s'offraient à moi, me prouvèrent que Cromwell avait aussi exploré le pays. Je passai devant le vieux château de Red-Housc, fortifié, dit-on, par un général français nommé de Therînes en 1549; et j'arrivai à Haddington.
Cette ville, fort ancienne , « civia quatiiGr biirgorum » est sur les bords dune jolie rivière nommée le Tyne ; elle a environ 4,000 habitants. Jda^ comtesse de Northumberland, y fonda un couvent de religieuses, en \ 4 78 ; et Marie Stuart y tint un parlement en 1348. Jacques VI créa John Ramsay vicomte de Haddïngton, « pour l'avoir sauvé à Perth, disait-il, lors de l'attentat des Coivrie.y>
Au sud de la ville est une ancienne abbaye de Franciscains aujourd'hui en ruines. Le pievx CromAvell, après l'avoir démolie à coups de canons, eneiivoya les cloches en Angleterre, vu la célébrité de leur carillon. Le canon et les cloches du protecteur sonnèrent mal, néanmoins, aux oreilles des vrais chrétiens.
LES TROIS R3YAUMES. 277
Une légende de Haddingion rapporte qu'à l'époque de la terrible incndiUion qui engloutit, en \ 558, la majeure partie du pays, et où il périt beaucoup de monde, une religieuse sortit tout-à-coup de Tabbaye avec une statue de la Yierge entre ses bras. Elle s'approcha ainsi des eaux furibondes qui ravageaient la contrée ; et, s'adressant à son image sainte : « — Je te jette à la rivière, lui dit-elle avec une foi naïve, si tu ne sauves Tabbaye. » L'eau, en ce moment, qui montait toujours, et qui déjà dépassait ses genoux, toucha les pieds de la statue... 0 prodige! les flots s'arrêtent ; ils reçu lent, ils se retirent. Le monastère fut sauvé.
Les ruines de l'église sont fort belles. Beaucoup de murailles , encore debout, attestent son ancienne splendeur; l'intérieur est plein de tombeaux. Une église moderne, où se fait le prêche, est adjacente au vieux monument. La ville, qui en a cinq ou six autres, se prépare à de nouvelles bâtisses, vu le mouvement rt?//- ^2>w^ qui agite l'Ecosse. Grâce aux divisions et subdivisions des cultes dissidents qui s'émiettent et s'éparpillent dans la chrétienneté actuelle de la Calédonie, il s'y trouvera bientôt
autant de religions que de familles, et autant d'églises que de maisons. Est-ce le cas de dire avec le proverbe : « Abondance de biens ne nuit point. •»
A cent pas de l'abbaye de Haddington, est la maison où naquit John Knox. Celui-là ne s'occupait pas à construire des églises : il les travaillait à la façon de Cromwell, en architecte. . . . de décombres.
Une maison assez curieuse est à l'extrémité de la ville : c'est celle oii se cacha Botliivell après l'assassinat de Darnley. Elle a une petite tour et un donjon : cet asile, autrefois sauveur, semble aujourd'hui un coupe-gorge (1) .
Près de Haddington est le beau château à^Amisfield , d'architecture grecque , appartenant à lord Elcho, fils de lord Wemyss. On le dirait bâti en porphyre , tant ses pierres sont rouges et polies. A côté est une cabane délabrée oii se passa, il y a dix ans, un événement tragique : en voici les sombres détails.
(1) A l'entrée de Haddington est un joli monument, élevé à M. Ferguson , membre du parlement. Il avait épousé la femme divorcée de ce célèbre lord Elgin qui dévasta les temples de la Gièce, au profit des jardins anglais d'Albion.
Une pauvre veuve, à qui la Providence avait donné deux filles, habitait cette chaumière avec l'une d'elles qui était âgée de seize ans. La sœur de celle-ci demeurait dans le voisinage avec son oncle, nommé Émond, marchand colporteur au pays.
Éraond, beau-frère de la veuve, était marié, mais sans enfants ; il avait adopté sa nièce, et il lui promettait son héritage. Un jour, revenant du marché, la veuve aborda son beau-frère :
« — Voici, lui dit-elle, une belle paire de souhers que je \iens d'acheter pour vous. Regardez les jolis petits fers à cheval qu'on a mis à leurs talons ; ils sont d'un genre tout particulier : personne n'en a de semblables.
— Merci ! lui répond le colporteur d'un ton farouche; j'aime assez à n'être semblable à personne.
— En ce cas, j'ai donc bien choisi, réplique avec gaité la veuve : mes souliers vous distingueront. »
Elle ne se doutait pas de tout ce qu'il y avait de prophétique en ces dernières paroles.
Peu de jours après, par un temps pluvieux et par une nuit obscure, Emond s'introduit fur-
tivement chez la malheureuse veuve ; ii passe mie partie de la nuit dans une étable à pourceaux ; puis, sortant de là sans lumière, àl'heure où tout dormait à l'entour, il se glisse sous la chaumière ; et il égorge, à coups de couteau, sa belle- sœur et sa nièce.
Quel était le but de ce monstre? On ne saurait se l'expliquer. Il n'avait jamais témoigné aucune haine à sa belle-sœur ; il regardait au contraire son enfant comme le sien. Pourquoi le meurtre delà sœur? Autre forfait inconcevable. Les deux victimes avaient quelque peu d'argent : il n'y toucha point. La veuve possédait une montre ; il la jeta par la fenêtre. 11 n'était pas venu pour voler.
x\ l'aube du jour, une femme du pays le rencontra ; il se lavait tranquillement les mains dans un ruisseau.
« — Vous faites ici votre toilette de bonne heure ! lui dit la villageoise en passant.
^- Oui, répond le colporteur d'un ton gaillard. La propreté pour moi : c'est la vie, »
Ces mots renfermaient plus d'un sens : l'audace y égalait l'imprudence.
Émond rentre chez lui sans aucune agitation,
se couche paisiblement aiii)rès de sa femme , et s'y endort le front serein. Le bruit de l'assassinat ne larde point à se répandre. « — Oh î s'écrie le colporteur, c'est horrible! » La nièce qu'il avait chez lui se livrait au désespoir. « — Soyez tranquille! on découvrira l'assassin, dit Émond cherchant à la consoler. Le crime est puni tôt ou tard. »
Mais on vient l'arrêter lui-même, « — Quoi! s'écrie-t-il en éclatant de rire, on me soupçonne ! moi 1 Parbleu, la chose est plaisante.
— On a des preuves contre vous, répondent les gens de justice.
— Des preuves !
— Montrez vos souliers,
• — Volontiers: les voici. Après.
— Vous rappelez-vous les paroles que vous adressa votre belle-sœur en vous les donnant . mes souliers vous distingueront?
— Oui.
— Ils vous ont fait distinguer.
— Comment donc cela, je vous prie ?
— Personne n'en a de semblables.
— Je le sais. Concluez enfin.
— Les petits fers à cheval de vos talons se sont empreints sur la terre mouillée, depuis la chaumière des victimes, jusqu'à la maison du meurtrier. »
Émond périt sur l'échafaud.
Sur la même rive oii est le château d'Amisiield était jadis la vieille maison de New-MUls où résidait la noble famille des Stanfield. Cette maison n'existe plus ; son emplacement est une solitude sauvage oii semble avoir soufflé le vent des malédictions. Là est le puits des fantômes^ ainsi nommé, dit-on, parce qu'il en sort des spectres armés de poignards, à certain jour de crime et de meurtre.. . Je demandai des renseignements à cet égard ; et j'appris l'histoire suivante (1).
(1) Elle eut un immense retentissement dans tout le royaume, au dix-septième siècle; et elle est encore l'objet de mille controverses. J'en ai lu quelques détails dans les archives du pays. Elle a fourni matière à un immense dossier de documents accusaUurs et de \}[(icQ% justificatixies. Peu de causes furent plus célèbres.
LES TROIS ROYxVUxMES. 285