‹ Les trois royaumesChapitre 8 sur 10 · LA GOUTTE DE SANG · texte numérisé non relu

LA GOUTTE DE SANG

Vers l'an \ 687, sir James Starifield , colonel aux armées de Crom^vell , se retira du service après la yictoire de Dunbar, et vint s'établir près de Haddington , dans son domaine de Newmills. Il ne lui manquait ni honneurs ni richesses ; et cependant son humeur était morose , et son caractère farouche. Soit égarement de l'esprit, soit infirmité de cœur, il n'était susceptible d'aucun sentiment affectueux. 11 ne croyait au bien que comme à une exception dans l'ordre universel. Pour lui le juste était celui à qui l'iniquité n'avait pas été nécessaire : le sobre celui qui ne digérait plus : le chaste celui dont le sang glacé n'avait plus de puissance. Il se plaisait à soutenir que la vertu n'appartenait ici-bas qu'à celui qui n'avait pu , ou ne pouvait plus être vicieux. Le mot de Z)«>w signifiait enfin, selon lui, sottise chez l'homme en santé , lâcheté chez r homme mourant.

Sir James Strinfield avait une femme et un fils ; son bonheur était de les tourmenter sans relâche ; il attachait une sorte d'amour-propre à se rendre aussi odieux que redoutable. Jamais chef de famille ne s'était plu davantage à rendre malheureux tout ce qui l'entourait. De noires pensées obscurcissaient par fois son entendement; de continuelles fureurs l'agitaient. On l'eût cru possédé du démon.

Son fils, Philippe Stanfield, un des plus beaux hommes de l'Ecosse, avait un caractère entièrement opposé. Aimable , doux et bienfaisant, quoique vif, ardent et brave, il ne songeait qu'à s'attirer l'estime et la confiance publiques : sa douceur égalait sa bonté. Il était au printemps de la vie ; et la jeune Agnès Jlepkirn, fille d'un baron du voisinage , n'avait pu le voir sans l'aimer. Ils s'étaient connus dès l'enfance.

Un jour il était auprès d'elle au château de Haills; et ses regards , attachés avec une silencieuse tristesse sur la jolie figure d'Agnès , paraissaient empreints de souffrance.

» — Pourquoi ce sombre abattement? lui dit la jeune fille inquiète. Qu'avez- vous donc? vous m'effrayez.

— Hélas! répond Philippe Stanfîekl, les mauvais traitements de mon père

— Eh bien !

— Sont plus affreux que jamais.

— Qua donc fait de nouveau sir James?...

— Il finira par m'enlever ma pauvre mère : par la précipiter au tombeau : il a osé ia frapper devant moi

— Il l'a frappée !....

— Et j'étais là. x\gnès! oserais-je l'avouer, mon sang bouillonnait dans mes veines ; et si j'avais eu une arme sur moi

— Grand Dieu! n'achevez pas ! . . . .

— Si fait. Chère Agnès! j'adore ma mère. J'aurais voulu pouvoir la défendre, ou, pour mieux dire : la venger.

— Oh ! ne vous arrêtez point à ces fatales pensées, Philippe. Combien je déplore en ce moment l'absence de mon frère ! si John Hepburn n'était pas de service au Castel d'Edimbourg, ses sages conseils calmeraient ici votre irritation. Il vous aime.

— 11 est militaire : il comprendrait ce que Je souffre.

— Votre mère, Philippe, a conçu une haine

profonde pour l'auteur de vos jours , on peut le concevoir sans peine ; mais elle ne cache pas assez ses sentiments d'aversion , elle ne devrait pas chercher à vous les transmettre 5 ses paroles imprudentes , je le sais , allument par fois en vous de coupables transports : ne les écoutez pas , Philippe !

— Il lui rend la vie odieuse ! il est le fléau de sa famille! 11 est l'horreur de la contrée !

— • Il n'en est pas moins votre père.

— Il sait que je vous aime, Agnès : il m'a défendu de vous voir ; et il m'a déclaré qu'il ne souffrirait jamais que nous fussions unis. Point de mariage possible entre nous , et nul bonheur ici pour personne , tant qu'il aura un souffle de vie ! Il peut vivre encore vingt ans.

— Dieu seul doit disposer de ses jours ; répond Agnès baignée de larmes. Votre père peut vous défendre de me voir , mais il ne pourra mempêcher de vous aimer. Demeurons purs et sans reproche : les circonstances changeront. Espérons tout du temps et du ciel : lun passera, comptons sur l'autre .

— Agnès! Agnès! priez pour... nous!»

Philippe retourne à NewmiUs ; il ne doute

pas quil n'y soit accueilli , ainsi que de coutume, par de nouvelles scènes de violence. L ame ulcérée, il s'arrête auprès du puits qui devait être nommé, plus tard, le Puits des Fantômes. Ce lieu était planté de grands arbres ; des cyprès y élevaient leur tige droite et sinistre. Au pied de l'un d'entr'eux était assis un ancien soldat retiré, ayant combattu sous sir James. Philippe recule à sa vue ; cet homme , d'une force athlétique , avait un visage féroce. Une barbe épaisse et rousse ombrageait sa figure ; son œil avait un éclat satanique. Samuel Mangor^ depuis son retour de l'armée , vivait seul sous un abri sauvage où personne ne pénétrait. Il s'y livrait , selon les bruits du hameau voisin, à des travaux cabalistiques. Il passait pour initié aux secrets du démon ; et la contrée le redoutait.

— Salut ! sir Philippe Stanfield ! dit l'ancien soldat se levant et s'avançant vers le jeune homme : est-ce que mon aspect vous fait peur?. . . .

— Non. Pourquoi cette question?

— C'est qu'il y a du noir dans votre âme , et que je lis dans vos pensées.

— Dans mes pensées! Quelles sont elles? Voyons ! explique-toi.

• — Volontiers. Vous êtes amoureux, sir Philippe.

— Ne Test-on pas toujours à mon âge?

— 11 en est qui n'aiment jamais : et vous le savez mieux que personne. Quant à vous, sir Philippe, ce ne sont pas les sentiments qui vous manquent ; car vous avez dans le cœur , en ce moment , autant d'irritation que d'amour. Me Irompc-je?

— Continue !

— Vous n'ignorez point que votre vie sera vouée au malheur tant qu'elle sera à la merci de votre père. Il y aurait bien un moyen de vous tirer d'esclavage ; mais il faudrait une volonté ferme et une main hardie. Il ne vous manque pas le pouvoir; mais vous n'avez pas le courage.

— Paix ! Samuel! je ne comprends plus.

— Si; vous comprenez à merveille. Ecoutezmoi bien, sir Philippe ! Je hais, autant et plus (|ue vous, le tyran de cette contrée. Il a tué un de mes frères ; il a déshonoré une jeune fille ( jui était ma fiancée ; où ? commenf? et en quel endroit?cela vousimporle pcuà savoir. Toujours est-il que je n'ai qu'une idée dansl'àme, iné-

branlable et inflexible , la vengeance. Autorisez moi à frapper! et je délivre votre mère ; et vous épousez votre amante

— Retire-toi ! Satan ! retire-toi ! interrompt Philippe indigné. Monstre ! un parricide ! Vat-en !

— Je m'attendais à ce premier cri : mais la réflexion suivra. Je reviendrai ici dans une heure. »

Y eut-il un nouvel entretien?...,

La soirée de ce jour fut horrible... On entendit gronder le tonnerre ; des villageois du pays assurèrent avoir aperçu , près du puits de Newmills, au milieu des nuées de l'orage, deux inconnus vêtus de noir. Leurs mains étaient armées de poignards; ils disparurent, tout-àcoup , comme si le puits les eût engloutis. Des bluettes de feu couraient sous les arbres; la meute du manoir se mit à hurler ; il passa des hiboux sur la rive ; le crime et la mort étaient là.

Le corps de sir James Stanficld , percé d'un coup de dague , fut retiré le lendemain de la rivière voisine. Il avait péri dans la nuit et pendant l'orage. Comment se trouvait-il au bord de

r eau par l'affreux temps qu'il faisait? S'était-il frappé lui-même et ensuite noyé ? Ou bien l'avait-on égorgé et précipité dans le Tyne ? Etaitce suicide ou meurtre?... Rien ne pouvait encore être prononcé à cet égard. La justice allait informer.

Le cadavre de la victime est porté solennellement à l'abbaye de Haddington. Il est reconnu que sir James a été assassiné avant d'être jeté à Teau. Qui aurait commis le forfait? Aucun indice à cet égard. Il y a bien de vagues soupçons, mais pas une preuve réelle. En pareille circonstance et selon les idées superstitieuses du vieil âge , il est décidé qu'on en appellera au jugew ment de Dieu. Une épreuve extraordinaire sera tentée. A défaut de lumières humaines on implorera les lumières divines ; les tribunaux ne doutent point qu'un pouvoir " surnaturel ne vienne à leur aide ; et leurs ordres sont donnés en conséquence. Un grand appareil aura lieu.

Au milieu de la vieille cathédrale de Haddington, en partie renversée par les boulets de canon de Cromvell , on étend les dépouilles inanimées de sir James Stanfield. Un catafalque, tendu de noir , est élevé sous la nef, parmi les

décombres et les ruines ; sur ce catafalque, entouré de cierges et surmonté d'un dais funéraire, est posé le cadavre nu; il est livide et teint de sang. Le lord lieutenant , le shérif de la contrée , et les ministres du culte protestant , tous en grand costume , président à l'étrange solennité. Une foule de peuple est réunie sous les arches rompues de l'église, sur des fûts brisés de pilastres, et sur des tombeaux mutilés. La destruction etla mort environnent les assistants. L'épouvante est dans tous les cœurs.

La veuve de sir James , lady Stanfield , occupait une estrade en face de l'effrayant sarcophage , avec son fils , sa famille et ses domestiques. Agnès Hepburn, enveloppée d'une mante noire, était cachée parmi la multitude ; et , près du monument, à genoux, murmurait ces mots , les mains jointes : — Mo?i Dieu! désignez le coupable ! »

Un prêtre commença la cérémonie par un discours plein d'images touchantes; puis, se tournant vers le fils de la victime , il termina ainsi, d'une voix forte et solennelle.

« — Philippe Stanfield ! Les éclaircissements d'ici-bas nous ayant manqué pour découvrir

le meurtrier de YOtre père, nous recourons aux clartés d'en haut. Dieu éclairera nos ténèbres. Vous devez désirer la vérité plus que personne : souffrez que chaque habitant de la contrée vienne jurer sur le corps de la victime qu'il est innocent de rhomicide ! Vous vous joindrez vous-même à la foule : ainsi Ta décidé le conseil privé. Y consentez-vous, sir Philippe?

— De grand cœur, répliqua le jeune homme en saluant d'un air calme et avec un pieux respect. Que la cérémonie commence ! i»

Une quantité d'habitants du pays passent devant le cénotaphe. Chacun lève la main sur le cadavre de sir James , et s'écrie : « Je suis innocent. Philippe Stanfield se présente; il s'approche de la dépouille morîelle ; son front est pâle, mais tranquille. Il lève la main à son tour. « — Je suis innocent! s'écrie-t-il. »

A ce moment , la blessure de la victime paraît se mouvoir et s'ouvrir. Des gouttes de sang en jaillissent ; et l'une de ces gouttes accusatrices vient marquer au front sir Philippe. H recule saisi d'horreur.

« — Mon Dieu! ayez pitié de moi! t»

Un cri de désespoir lui répond. Une jeune

fille vient de tomber, en proie à d'affreuses convulsions, au pied du catafalque funèbre. Philippe regarde.... c'est Agnès.

— Voilà l'assassin! le voilà! hurle la populace irritée. Malédiction et mort au parricide !

— Malédiction! répètent les prêtres.

— Kt mortl ajoute le shérif. »

La multitude, exaspérée, se rue sur Philippe Stanfield et veut le déchirer en pièces.

Les prêtres et les magistrats ne parviennent qu'avec une peine extrême à l'arracher aux Cannibales... Ce n'était qu'ajourner le supplice.

Le \ 5 février \ 687, d'après l'arrêt rendu par ses juges, Philippe Stanfield fut condamné à avoir la langue arrachée, comme sacrilège ; à avoir le poing coupé, comme parricide; ^ik être pendu, comme assassin.

La sentence fut lue au jeune homme dans la prison d'Edimbourg où il avait été transféré. 11 ne pâlit ni ne trembla en l'écoutant; son front resta calme et serein. Aucune trace de crime et de remords ne sillonnait sa belle et douce physionomie.

« — Je suis innocent, répétait-il d'une voLx ferme et sonore. Un fait inexplicable m'accuse;

4lê4 LES TROIS ROYAUMES.

et mes juges sont pardonnables. Devant eux, Dieu m'a fait coupable : devant lui, je monte sans tache. Vous avez décrété mon supplice, il prépare ma récompense. >

La veille de l'exécution, et à l'approche delà nuit, Philippe voit s'ouvrir la porte de son cachot. Une femme entre et vient à lui.

« — Agnès I s'écrie le prisonnier.

— Au nom de notre ancien amour ! répond la jeune fille avec une austère gravité, je viens vous demander encore t?vis mots. Voici îe livre des saints évangiles! sa première page a une goutte de sang ; et c'est moi qui l'y ai empreinte. Sur ce sang qui est celui de votre père, sur ce même sang qui a paru vous accuser dans l'église de Haddington, dites-moi : Je suis innocent; et je croirai à vos paroles. Vous êtes à l'heure suprême, on ne ment plus lorsqu'on est sur le point de paraître devant Dieu : Si vous êtes coupable, Philippe, confessez-moi la vérité; Agnès d'abord pardonnera, puis le Tout-Puissant fera grâce.

— Agnès ! répond Philippe avec l'exaltation de deux amours , celui de ce monde et celui de l'autre : j'attends mieux du ciel qu'un pardon;

c'est une réparation qu'il me doit. Tombé sous les condamnations Immaines, j'aurai droit à me relever sous les palmes divines. Déjà me vient un premier ange. . .

— Un prêtre sortait de chez vous? interrompt la tremblante Agnès.

— Oui, et ce prêtre m'a absous. Je lui disais : demain l'échafaud ; il m'a répondu • demain l'immortalité. Je ne me plains plus de mon sort.

— Philippe! je n'ai plus de doutes. Je vous crois aussi, mais n'importe : il me faut des paroles solennelles. Prenez ce livre !

— Volontiers ! répond le captif en posant respectueusement ses lèvres sur le missel religieux, et sur son empreinte sanglante. Dieu juste ! Je suis innocent. »

En ce moment les sons lointains d'un orgue se font entendre... Une harmonie céleste retentit ; une odeur d'encens et de parfums se glisse sous l'affreux cachot ; la lampe du prisonnier jette des clartés lumineuses ; et, sur la page du saint livre, la goutte de sang disparait. C'était encore un prodige , comme sous les ruines de Haddington, mais un prodige en sens opposé.

« — Second miracle ! crie Agnès. Oh! c'est à celui-ci qu'il faut croire. L'autre était l'œuvre du démon. Dieu, celte fois, Dieu seul se révèle.

— - Oui , répète le condamné, l'autre était l'œuvre du démon ; et son agent, il m'est connu.

— Son agent ! . . . qui donc ?

• — Samuel Mangor.

— L'ancien soldat?...

— Le vrai meurtrier. En me perdant il se sauvait. L'infâme, aidé par les enfers, a fait jaillir le sang sur mon front. Son art magique a triomphé.

- — Qu'entends-je ! . . .

— Il faut tout vous apprendre. Mangor me proposa le parricide ; il voulait un complice à son meurtre, un complice qui le protégeât après l'œuvre du sang. Je repoussai ce monstre avec horreur, et ne le revis plus. Mais ses plans étaient arrêtés : c'est lui qui a tué mon père.

— Pourquoi ne l'avoir pas déclaré ?

• — Je n'avais point de preuves à offrir.

• — O Phihppe! plus d'échafaud! s'écrie la jeune fille avec une exclamation de joie et de triomphe. Maintenant, je puis vous sauver !

LES TROîS ROYAUMl'S. 297

— Comment! que signifie ce (ransport?...

— Oui, Philippe ! répète Agnès : maintenant je puis vous sauver. Sachez que mon frère, sir John, se trouve, en ce moment, chargé de la garde de votre prison ; il ne tient qu'à lui de briser vos fers sans courir aucun risque. J'ai été te. matin me jeter à ses pieds : il m'a répondu : « Va voir Pldiippe! interroge-le ; et si tu peux ensuite me jurer, devant Dieu, que tu es siire de son innocence, je le ferai évader cette nuit. » Je suis^partie de suite avec le livre des évangiles, et la goutte de sang ; la vérité s'est manifestée par un miracle ; j'ai vu briller votre innocence, et je cours rejoindre mon frère. Philippe! vous ne mourrez point.

— Agnès ! répond le captif d'une voix plaintive, j'avais déjà fait le sacrifice de cette vie; j'étais à moitié route de l'autre., je ne reviendrais, actuellement, sur mes pas qu'avec une nouvelle terreur...

— Mais ce n'est pas vers le monde, interrompt Agnès avec l'accent du reproche, c'est vers moi que vous revenez. Je vous suivrai sur la terre étrangère : on est heureux partout où l'on s'aime. Adieu! je me hâte: je pars. Mon

frère et moi, ensemble à minuit, nous reviendrons ici vous sauver. Agnès et Dieu veillent sur vous. >

La jeune fille se retire. Sortie de la prison, elle se dirige à pas pressés vers la demeure de son frère. Les ombres de la nuit couvraient Holyrood, Calton-hill, et le vieux Talbootli [\), La neige tombait à flocons ; le froid rigoureux de l'atmosphère confinait chez eux les habitants de la ville ; et les rues d'Edimbourg étaient désertes. Agnès, près de l'église saint Giles, continue sa rapide marche, en dépit des vents, des frimas et de l'obscurité ; son cœur battait plein d'espérance ; elle atteignait le but de sa course.

Tout- à-coup, près d'une ruelle, une robuste main la saisit.

c — Tu n'iras pas plus loin, insensée! dit une voix rauque et farouche. >

Agnès efîlirée se retourne.

c — Qui est là?

— Samuel Mangor. d

(1) Talbooth : La prison d'Edimbourg ; on la nommait aussi the heart of Mld-Lotldian ; et c'est sous ce derniei^ nom que Walter Scott l'a rendue célèbre dans son roman.

Un frisson mortel parcourt les veines d'Agnès; elle était seule et au pouvoir d'un assassin. Personne à appeler à son aide. L'effroi glace ses mouvements.

€ — Que me voulez-vous? reprend-elle.

— Que tu rebrousses chemin, et que tu me suives.

— Moiî...

— Pas de cris inutiles. A quoi te servirait de me résister ? J'emploierai la force au besoin.

— Où voulez-vous que j'aille ?

■ — Chez moi.

' — Au secours ! au secours ! s'écrie la jeune fille, apercevant au loin un passant, et cherchant à s'élancer vers lui. »

Un bâillon , serré sur sa bouche, étouffe ses cris de détresse. Samuel l'étreint de ses bras nerveux ; il l'emporte en dépit de sa résistance désespérée ; le monstre ne rencontre aucun obstacle sur son passage ; il ne lâchera plus sa proie.

Bientôt, arrivé à une maison de sinistre apparence et en partie inhabitée, il franchit un passage obscur. Parvenu à un escalier étroit et tortueux, il gravit rapidement plusieurs étages

sans ronconîrer àme qui vive. Puis, le long d'un noir corridor, il trouve ù tâtons une porte; il l'ouvre au moyen d'une espèce de passe-partout; Gt, so'js une affreuse mansarde, auprès d'un misérable grabat, il dépose enfin sa victime.

Peu de minutes s'écoulent. Agnès, débarrassée du bâillon qui lui couvrait la bouche et les yeux, regarde avec horreur autour d'elle. Une lampe de caveau éclairait le galetas du meurtrier; et Samuel, debout devant elle, l'examinait, d'un air triomphant, avec le rire des démons.

« — Qu'en penses-tu? dit le bandit; le grenier du nécromant n'est guère plus gai, n'est-ce pas, que le cachot du condamné? puis, ici, il n'y a que la peur ; là-bas, il y avait l'amour.

— Samuel ! répond Agnès rassemblant ses forces et avec une apparence de calme ; je ne vous ai jamais fait de mal, au contraire. Le château de Haills vous fut secourable en toute occasion : pourquoi m'avez-vous conduite ici?

— Parce que, grâce aux secrets de mon art, j'ai connu tes intentions, cl que j'ai pénétré ton but Tu viens de la prison de ton amant, et tu voulais le sauver celte nuit.

LKS TROIS ROYAUMES. 30 1

• — Comment l'aurais-je pn ?

— Qu'importe! rossenliel pour moi, est que tu n'en aies plus la possibilité. 31aintenant me voici tranquille.

■ — Et qu'aviez- vous à craindre de moi?

— Si l'on t'eut laissée fuir avec ton amant, lu serais parvenue peut-être à le réhabiliter ; tu aurais dénoncé le vrai meurtrier ; et c'eût été à moi à mourir.

— A vous ! . . .

— Ne feins pas la surprise. Philippe ta tout révélé. Sa main eût pu un jour me frapper, et sa langue aurait pu me perdre : le bourreau prépare en ce moment la hache qui lui coupera la main, et le fer qui lui raccourcira la langue.

• — Oh! pitié! pitié! Samuel! s'écrie Agnès avec une exclamation d'horreur, et tombant aux pieds du brigand. Non, jamais ni sir Philippe, ni moi, nous ne vous dénoncerions à personne; jamais votre nom ne sortirait de notre bouche ; je vous le jure à la face du ciel. Lui et moi nous fuirions au bout de la terre ; nous vous donnerions môme de l'or : Fixez la somme, vous l'aurez; mais laissez-moi sortir! Samuel. Miséricorde ! au nom de Dieu!

— Tais-loi! j'ai renié ton Dieu, réplique en ricanant le monstre. Tu ne peux faire de promesses que pour toi ; tu ne peux répondre pour autrui. Il me faut la mort de Stanfield.

— Tue-moi donc aussi, Samuel! s'écrie la malheureuse Agnès en joignant ses mains agitées de mouvements convulsifs ; tue-moi ! car si Philippe meurt, ma vie te sera redoutable. Je te dénoncerai à la terre... j'appellerai sur toi l'anathème... mon désespoir te poursuivra...

— Jusqu'aux enfers, n'est-il pas vrai ? continue Samuel avec une ironie satanique ; tu fais bien de m'en prévenir : merci ! j'y pourvoirai. Adieu !

— Samuel!... un mot!... arrêtez! reprend la captive éperdue, en saisissant le pan de l'habit du brigand, et se traînant agenouillée sur ses pas; je ne sais quelles paroles je prononce, mais je n'ai ni rage ni haine. Mon emportement n'est que de l'angoisse. Je souffre... je pleure. .. je prie ; voilà tout. Samuel ! je vous tends la main: n'eùtes-vous jamais de pitié !.,. Mais vous avez pourtant un cœur! On fut jeune. . . on aima sa mère . . .

— Je n'ai eu ni mère, ni femme; et, sem-

blable au maître que je sers, je suis celui qui n'aime pas. Épargne-toi donc des supplications liumiliantes et de dégradantes contorsions, elles ne peuvent mener à rien. Ni prières, ni menaces ne me touchent ; crime ou vertu, rien ne m'émeut. V implacable ici-bas, c'est moi. Souffre, pleure ou prie : peu m'importe ! »

Samuel, à ces derniers mots, repousse violemment sa prisonnière ; elle tombe la tête contre le mur, en poussant de nouveaux ces cris :

c — Au secours ! mon Dieu ! au secours !

— Il ne viendra personne à ton aide, réplique rinfàme assassin. >

Il est sorti. Agnès se relève; elle parcourt la chambre à grands pas. La porte est fermée à double tour; la fenêtre, à petits barreaux, était au quatrième étage. . .

« — 0 Philippe ! Philippe ! répétait la pauvre captive, en frappant les murs de ses mains dans l'angoisse de son délire ; tu m'appelles en ce moment! tu m'attends! tu te crois sauvé! et tous deux nous sommes perdus ! ... »

Elle pousse des cris lamentables... Nulle assistance, nul espoir. Ses forces ne pouvaient résister longtemps à cet affreux déchirement, à

cet épouvantable supplice ; elle tombe en une espèce d'anéantissement léthargique ; et de longues heures s'écoulent...

« — Allons! dit une voix railleuse; allons! lève-toi, jeune fille ! voici le moment du réveil ! l'heure des actions de grâces l »

Agnès jette un œil hagard sur Samuel ; elle n'a pas encore assez repris ses esprits pour comprendre toute l'horreur de sa position. Elle est immobile et muette.

« — Il est grand jour, continue-t-il ; n'entends-tu pas d'étranges bruits ? On te prépare ici un spectacle. Ma fenêtre donne sur la place des hautes œuvres ; elle est bien située, regarde! »

Agnès ne comprend pas encore ; néanmoins, à demi-folle de terreur, elle s'élance à la fenêtre Oh î quel cri ! quel cri déchirant !

Sur la place, vis-à-vis d'elle , est la potence de Philippe ; le bourreau est à son poste ; les supplices vont commencer ; la hache et les fourneaux sont prêts. On amène le condamné.

Agnès, frappée comme d'un coup de massue, se retourne vers Samuel Mangor.

« — Démon ! sois maudit! s'éçrie-l-elle. »

Elle recule... chancelle... et tombe.

« — Mor?^? murmure le bandit: non, elle n'est qu'évanouie. J'ai là un cordial utile. .

C'était vers le milieu du jour : l'exécution de sir Philippe Stanfield avait eu lieu depuis longtemps. Un ancien soldat se présente à la demeure de sir John Hepburn; il demande à parler au jeuue officier , et on l'introduit sans obstacle.

Sir John, la tête appuyée sur sa main, paraissait en proie à une vive inquiétude ; il avait attendu sa sœur toute la nuit ; et, malgré ses recherches de la matinée, il ne pouvait découvrir ce qu'elle était devenue. Ses traits portaient l'empreinte de la douleur.

c — Ah ! c'est toi, Samuel Mangor! dit l'officier fronçant le sourcil; je te croyais chez toi à Newmills.

— Hélas! Milord! répond l'ancien soldat d'une voix humble et doucereuse, j'ai quitté le pays pour toujours, depuis les malheurs qui ont frappé la famille de mes maîtres. Lady Stanheld

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